Tempête du désert:
Trente ans plus tard

La fin de la guerre du Golfe, le 28 février 1991, a entraîné l'expulsion de l'Irak du Koweït, mais a ouvert la voie à des décennies de conflit

Si quasiment personne n'avait vu venir la première guerre du Golfe, presque tout le monde a assisté à son déroulement devant un poste de télévision, bombe après bombe, coup après coup, nuit après nuit, aux informations du soir. Cette guerre, un affrontement épique avec plus d'un million de soldats et des milliers d'avions, de missiles, de navires de guerre, de chars et d'artillerie, a eu le sombre honneur d'être la première diffusée en direct dans le monde entier.

Toutefois, pour les Saoudiens, la guerre n’avait pas seulement lieu sur leurs écrans de télévision, elle était vécue sur le terrain. Les soldats et les aviateurs du Royaume étaient en première ligne, des dizaines de missiles Scud sont tombés sur Riyad et sur d’autres villes et, à un moment donné, les troupes irakiennes ont envahi le territoire saoudien.

Le plus traumatisant pour l’Arabie saoudite et les autres États du Golfe menacés par l’Irak de Saddam Hussein a peut-être été la rupture des liens fraternels qui, jusqu’alors, rendaient impensable la perspective d’un État arabe se retournant contre un autre.

Le plus traumatisant pour l’Arabie saoudite et les autres États du Golfe menacés par l’Irak de Saddam Hussein a peut-être été la rupture des liens fraternels qui, jusqu’alors, rendaient impensable la perspective d’un État arabe se retournant contre un autre.

Tout a commencé le 2 août 1990, lorsque Saddam a envahi et occupé son petit voisin du sud, le Koweït. La guerre a pris fin, il y a trente ans, le 28 février 1991, après un bombardement aérien de quarante-deux jours suivi d'un assaut au sol, qui n'a duré que cent heures, par une coalition dirigée par les États-Unis.

Comparée à d’autres, cette guerre fut courte – l’agression de Saddam s’est heurtée à une démonstration de force écrasante de la part d’une coalition de nations – y compris les États du Golfe –, dirigée par les États-Unis, nations indignées par la capacité meurtrière du dictateur.

Ce fut certainement plus court que la guerre Irak-Iran, un conflit brutal qui a duré huit ans et qui a pris fin le 20 août 1988. Selon certaines estimations, pas moins de 500 000 personnes ont été tuées des deux côtés durant les combats, et l’économie de l'Irak, autrefois pays riche en pétrole, a été anéantie.

En 1988, aucun observateur sensé ne pouvait anticiper ce qui allait suivre. Une autre guerre serait sûrement la toute dernière chose que Saddam envisagerait après le carnage des huit dernières années. Et pourtant, il envahit son petit voisin du sud, le Koweït, déclenchant la première guerre du Golfe et la chaîne d'événements calamiteux qui suivraient.

Son ambition déclarée d’annexer la province iranienne du Khouzistan, riche en pétrole, n’ayant pas porté ses fruits, le dictateur entendait désormais faire du Koweït la 19e province de l’Irak.

Ce n’était pas la première fois qu’un dirigeant irakien tentait d’annexer le petit pays. En 1961, une semaine après l’émancipation du Koweït qui avait vécu soixante-deux ans de protectorat britannique, le président irakien Abdel Karim Kassem – qui avait renversé la monarchie irakienne en 1958 – menace de l’envahir. Kassem fait valoir que, comme le Koweït fait partie du vilayet ottoman de Bassora, qui se trouve maintenant dans l'Irak moderne, il fait «partie intégrante» de l'Irak. Il n’en sera dissuadé que lorsque la Grande-Bretagne enverra rapidement 3 000 soldats pour le protéger.

La volonté d’invasion risquée de Saddam est moins due à un précédent historique qu’à son amertume, son désespoir et son aveuglement. Humilié aux yeux de nombreux Irakiens par son incapacité à vaincre l'Iran, et avec un État irakien appauvri, où le marché du travail déjà presque inexistant voit arriver des centaines de milliers de soldats démobilisés, Saddam cherche à en imputer la responsabilité aux nations arabes qui avaient soutenu l'Irak pendant sa guerre avec l'Iran – le Koweït et l'Arabie saoudite.

En dépit d’une telle trahison, les États du Golfe œuvrent afin de trouver une solution pacifique à la crise, mais Saddam est résolu à faire couler le sang. C'est un pari arrogant, voué à l’échec… et qui échouera. Mais la fin de la première guerre du Golfe ne sera que le début de décennies de catastrophes, pour l'Irak et toute la région.

Les précurseurs de la guerre

Du mazout prend feu dans une centrale électrique de Bagdad frappée par les Iraniens en octobre 1980, au cours de la guerre Iran-Irak. C'est la pression engendrée par les dettes de guerre de l'Irak qui a poussé Saddam Hussein à envahir le Koweït. (Getty Images)

Du mazout prend feu dans une centrale électrique de Bagdad frappée par les Iraniens en octobre 1980, au cours de la guerre Iran-Irak. C'est la pression engendrée par les dettes de guerre de l'Irak qui a poussé Saddam Hussein à envahir le Koweït. (Getty Images)

Lorsque Saddam Hussein prend le pouvoir en 1979, l'Irak est libre de toute dette, repose sur des réserves de change de 35 milliards de dollars et bénéficie de revenus pétroliers qui, pour la seule année 1980, rapportent au pays 26 milliards de dollars.

Tout change le 22 septembre 1980, lorsque le dictateur envahit l'Iran, déclenchant huit années de guerre qui dévasteront l'économie irakienne.

Les soldats irakiens affrontent les troupes iraniennes le long de la frontière Iran-Irak en juillet 1984, à mi-parcours de la guerre de huit ans entre les deux pays. (Getty Images)

Alors que les combats se prolongent, les revenus pétroliers se tarissent et l'Irak brûle ses réserves. Débouté par les bailleurs de fonds internationaux, Saddam plaide sa cause auprès d’États sympathisants du Golfe. À la fin de la guerre, l’Irak accumule une dette de 40 milliards de dollars envers ses voisins.

Le président irakien Saddam Hussein lors d'un sommet arabe en Jordanie, en novembre 1980 (Getty Images)

Avant la guerre avec l’Iran, les exportations du pétrole irakien au sein de l’Opep plaçaient le pays à la deuxième place en matière de volume, juste après l’Arabie saoudite. En 1979, l’Irak exporte 3,3 millions de barils par jour, ce qui représente 11,4% des exportations totales de l’Opep, et rapporte au pays 21,4 milliards de dollars. En 1983, à peine trois ans après le début de la guerre, ses exportations de pétrole tombent à 0,74 million de barils par jour, générant des revenus de seulement 7 milliards de dollars.

«Paradoxalement, alors que la guerre se poursuivait sur le sol irakien et que les revenus pétroliers continuaient de baisser, la dépendance de l’Irak envers cette source de revenus – qui servent à couvrir les importations militaires et non militaires essentielles, assurent le service de la dette extérieure et constituent la base de nouveaux emprunts – s’est accrue», écrit le célèbre économiste irakien Abbas Alnasrawi dans son livre de 1994 The Economy of Iraq: Oil, Wars, Destruction of Development and Prospects, 1950-2010.»

«Le changement de l’équation économique en Irak a provoqué une dépendance croissante du régime envers le soutien financier que ses voisins, en particulier l'Arabie saoudite et le Koweït, étaient prêts à fournir.»

Le Koweït et l'Arabie saoudite acceptent de produire et de vendre environ 0,3 million de barils par jour de leur propre pétrole au nom de l'Irak, tandis que le Royaume prend des mesures pour renforcer la solvabilité de l'Irak sur les marchés financiers internationaux et lui permet de construire des oléoducs sur le territoire saoudien.

Les deux pays concèdent également une série de prêts – une générosité qui contribue à maintenir l'Irak à flot pendant la guerre, mais qui finira par jouer contre lui. Saddam se retourne contre les deux États auxquels il doit sa survie même, exigeant que les pays du Golfe annulent les prêts qui, insiste-t-il, devraient être considérés comme un signe de gratitude pour la lutte de l’Irak contre l’expansionnisme iranien.

La pénurie de pétrole de l’Irak, dit-il, ne doit pas être imputée à la guerre mais à «l’abondance du marché du pétrole» générée par l’augmentation de la production pétrolière du Koweït pendant la crise, qui a entraîné l’effondrement des prix du pétrole et empêché la relance de l’économie irakienne.

Durant l’année 1990, l'Irak exerce une pression continue sur l'Opep pour qu'elle limite sa production. Le conflit déborde le 17 juillet, lorsque Saddam menace ouvertement d'entreprendre une action militaire contre le Koweït et les Émirats arabes unis – menace étayée par les 100 000 soldats qu’il masse à la frontière koweïtienne.

Le 25 juillet, un compromis avec l'Opep désamorce la crise. La décision du Koweït et des Émirats arabes unis de réduire la production de pétrole qui fait grimper les prix mondiaux fait la une des journaux dans le monde entier.

À midi ce jour-là, à Bagdad, April Glaspie, ambassadrice américaine en Irak, est convoquée par Saddam. C’était, comme le relate la dépêche de Mme Glaspie à Washington, la première fois qu’il convoquait un ambassadeur des États-Unis, et son rapport sur la réunion dresse un bilan fascinant de l’état d’esprit du président irakien.

Au cours de cette réunion qui a duré deux heures, il fut «cordial, raisonnable et même chaleureux», mais il a rapidement commencé à dresser la liste de ses griefs contre les États-Unis, le Koweït et les Émirats arabes unis. L'Irak, a-t-il admis, était en grave difficulté financière. Après sa «victoire» sur l'Iran, qui, selon lui, avait «marqué un tournant historique pour le monde arabe et pour l'Occident», l'Irak méritait «un plan Marshall», référence au programme d'aide américain en Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale.

Saddam se plaint alors «de la volonté de baisser le prix du pétrole», et de «certains cercles» du gouvernement américain qui travaillent à sa succession. Les États-Unis, dit-il, encouragent également «ceux qui portent atteinte à l’Irak» – une référence aux EAU et au Koweït.

Mme Glaspie rapporte: «À ce stade, Saddam évoque la fierté des Irakiens pour lesquels c’est “la liberté ou la mort”.» Bien que conscient «que le gouvernement américain peut envoyer des avions et des roquettes et faire plier l’Irak», il demande aux États-Unis «de ne pas humilier l’Irak».

L'ambassadrice demande alors à Saddam pourquoi il a positionné autant d'unités de la Garde républicaine à la frontière avec le Koweït. Saddam répond : «Comment pouvons-nous leur faire comprendre [au Koweït et aux EAU] à quel point nous souffrons?»

La principale conclusion américaine de la réunion sera que «l’Irak a une position amicale».

Le lendemain, le New York Times rapporte: «Le succès apparent des Irakiens à la réunion des nations de l'Opep qui a commencé aujourd'hui intervient alors que les tensions dans la région du Golfe semblent diminuer considérablement, en grande partie grâce aux pourparlers de paix rapides entre l'Irak, le Koweït et l'Arabie saoudite, entrepris par le président égyptien, Hosni Moubarak.»

Le 24 juillet 1990, Saddam salue son homologue égyptien Hosni Moubarak qui tente de trouver une solution pacifique à la crise. (AFP)

Le 24 juillet 1990, Saddam salue son homologue égyptien Hosni Moubarak qui tente de trouver une solution pacifique à la crise. (AFP)

«Le président Moubarak déclare que l'Irak a accepté un règlement pacifique de ses différends sur la politique pétrolière avec le Koweït et les Émirats arabes unis.» Le 28 juillet, l’Opep ayant officiellement accepté de réduire la production – répondant ainsi au désir de l’Irak de voir les prix du pétrole augmenter – les États pétroliers saluent ce que Hisham Nazer, le ministre saoudien du Pétrole, qualifie d’«accord historique». «Je suis confiant, cela aboutira» déclare-t-il.

Certes, au cours des jours suivants, la menace de conflit semble reculer. Le 31 juillet, des délégations irakienne et koweïtienne s’envolent pour Djeddah en vue de pourparlers organisés par Moubarak et le roi Fahd d'Arabie saoudite. Le roi reçoit les délégations et, après une première journée de pourparlers, les convie à un dîner au palais Al-Hamra. 

Le président égyptien Hosni Moubarak accueille le roi saoudien Fahd à son arrivée au Caire le 9 août 1990, pour un sommet arabe d'urgence consacré à l'invasion du Koweït par l'Irak. (AFP)

Les médias locaux reflètent alors un sentiment général d'optimisme. La réunion, commente le journal saoudien Al-Yaum, «conduira certainement à la réalisation des ambitions des dirigeants arabes de tenir la nation arabe à l'écart de toute divergence qui pourrait entraver le processus de solidarité arabe».

Un tel optimisme se révèle toutefois exagéré. Le 1er août, les pourparlers sont au point mort. À Washington, le secrétaire d’État adjoint américain John H. Kelly convoque l’ambassadeur d’Irak Mohammed Sadek al-Mashat, l’avertissant que le différend «doit être réglé pacifiquement».

La question est cruciale pour les États-Unis, devenus de plus en plus dépendants du pétrole étranger au cours des cinq dernières années. Leurs importations étaient passées de 5,1 millions de barils par jour en 1985 à une moyenne de 8,3 millions en avril 1990, dont la moitié provenait des producteurs de l'Opep.

Brent Scowcroft, conseiller à la sécurité nationale du président George H.W Bush, a rappelé plus tard que les États-Unis considéraient le désaccord entre l'Irak et les États du Golfe comme «une lutte pour le contrôle de l'Opep, une lutte essentiellement entre l'Arabie saoudite et les radicaux, pour maintenir la production à flot et des prix raisonnables, ou essayer d’acculer le monde industrialisé».

En juillet, agacés par les positions irakiennes et les menaces manifestes contre le Koweït et les Émirats arabes unis, les États-Unis envoient deux avions de ravitaillement en vol et un certain nombre de navires de guerre dans le Golfe pour un exercice conjoint avec les forces des Émirats arabes unis, une mesure destinée à «renforcer un ami et poser des limites à Saddam Hussein».

Pourtant, même au Koweït, au début du mois d'août, «la plupart des gens refusaient d’envisager une invasion», rappelle Kirsty Norman, une conservatrice américaine qui travaillait au Musée national du Koweït durant l'été 1990.

«Le régime de Saddam Hussein avait déjà pris des positions et menacé, et les désaccords de cet été sur ses droits sur le pétrole et ses prix ne devaient certainement pas entraîner la guerre», écrivait-elle dans un article de la revue Museum Management and Curatorship en 1997.

Le 1er août, le New York Times rapporte que «malgré les tensions… l'administration Bush est persuadée que l'Irak tente d'intimider le Koweït pour imposer sa volonté concernant les prix du pétrole et autres différends, mais ne planifie nullement une attaque majeure contre le Koweït.» Il conclut que seule «une petite minorité de spécialistes au sein de l’administration ont fait valoir que l’Irak pourrait lancer une invasion contre le Koweït».

Mais la minorité a eu raison finalement… Aux premières heures du 2 août 1990, les troupes irakiennes attaquent la frontière du Koweït.

Les soldats irakiens affrontent les troupes iraniennes le long de la frontière Iran-Irak en juillet 1984, à mi-parcours de la guerre de huit ans entre les deux pays. (Getty Images)

Les soldats irakiens affrontent les troupes iraniennes le long de la frontière Iran-Irak en juillet 1984, à mi-parcours de la guerre de huit ans entre les deux pays. (Getty Images)

Le président irakien Saddam Hussein lors d'un sommet arabe en Jordanie, en novembre 1980 (Getty Images)

Le président irakien Saddam Hussein lors d'un sommet arabe en Jordanie, en novembre 1980 (Getty Images)

Le président égyptien Hosni Moubarak accueille le roi saoudien Fahd à son arrivée au Caire le 9 août 1990, pour un sommet arabe d'urgence consacré à l'invasion du Koweït par l'Irak. (AFP)

Le président égyptien Hosni Moubarak accueille le roi saoudien Fahd à son arrivée au Caire le 9 août 1990, pour un sommet arabe d'urgence consacré à l'invasion du Koweït par l'Irak. (AFP)

L'invasion du Koweït

Des chars irakiens roulent dans les rues de la ville de Koweït le 2 août 1990, jour de l'invasion. (Alamy)

Des chars irakiens roulent dans les rues de la ville de Koweït le 2 août 1990, jour de l'invasion. (Alamy)

Tard dans la soirée du 1er août 1990, le prince saoudien Khaled ben Sultan recevait des amis dans sa ferme près de Riyad, après une journée passée au quartier général de la défense aérienne.

Le lieutenant général Khalid ben Sultan, commandant des forces conjointes en Arabie saoudite, lors de l'opération Tempête du désert. Derrière lui se trouve le général américain Norman Schwarzkopf. (Getty Images)

«S’il y avait bien une chose à laquelle je ne pensais pas à ce moment-là, c’était la guerre», a écrit le général dans un article écrit en 1993 pour le journal du Royal United Services Institute (RUSI), un groupe de réflexion international sur la défense et la sécurité basé à Londres. «Nous étions encore en train de siroter un café après un dîner barbecue lorsque le téléphone a sonné et j'ai appris que le Koweït était attaqué». Sa première réaction est l'incrédulité. «Les Arabes peuvent être en désaccord, mais ils ne s’envahissent généralement pas les uns les autres.»

Dans une interview en arabe pour Al-Arabiya, le 16 février 2021, Raghad Hussein, la fille de Saddam Hussein, a refusé de condamner son père quand on lui a demandé pourquoi il avait décidé d'envahir le Koweït, et si elle pensait qu'il avait commis une erreur en le faisant.

«Ils ont péché contre nous et nous avons péché contre eux», a-t-elle répondu. «Les deux parties se sont mutuellement fait du mal. Les frères se sont battus et ont péché l'un contre l'autre.»

«Ce ne fut pas une période facile», a-t-elle ajouté. «Nous avons des liens amicaux et fraternels avec les Koweïtiens. Certains membres de leurs familles sont des amis à nous. Cette décision n'a pas été facile pour nous en tant que famille, (et) j’imagine que ça ne l’a pas été pour mon père non plus.»

L'Irak, explique-t-elle, était seul à l'époque. «Nous avons perdu des martyrs par centaines. Les médias n'ont mentionné que ceux de l'autre côté, que Dieu ait pitié de leur âme. Ils ont perdu beaucoup de martyrs aussi [mais] les deux camps ont perdu, et les deux pays ont payé leur part de sang.»

Les chars irakiens ont franchi la frontière avec le Koweït aux toutes premières lueurs du matin le 2 août et à 4 heures, les forces spéciales irakiennes se trouvaient déjà aux portes du palais Dasman.

À Djeddah, le rédacteur en chef d’Arab News, Khaled Almaeena, est réveillé par un appel téléphonique tôt le matin. «Mohammed Ali, l'opérateur du téléimprimeur d'Arab News, était en ligne», se souvient-il. «À l'époque, le téléimprimeur nous apportait les nouvelles, parfois peu et parfois par flots. Ali m'a dit que des informations circulaient sur l'invasion du Koweït par des troupes irakiennes.»

Khaled Almaeena arrive à la rédaction vers 6 heures du matin. «Nous avons commencé à lire les premières nouvelles qui nous parvenaient. À cette époque, la communication n’était certes pas rapide. Il n'y avait ni Internet ni téléphones portables. Pour obtenir des informations de première main, j'ai appelé un de mes amis au Koweït, qui m’a dit: ʺOui, je vois des chars irakiens dans les ruesʺ… Nous sommes restés en contact pendant environ trois heures et demie avant que son téléphone ne s'éteigne», se souvient le rédacteur en chef.

Plus tard, Arab News sera le premier journal à pénétrer dans le Koweït libéré, alors que les puits de pétrole sabotés par les Irakiens en retraite brûlent encore. 

Arab News en reportage pendant la guerre du Golfe. De gauche à droite: Wahib Ghurab, Maher Abbas, Khaled Almaeena et Saeed Haider, chef du bureau de la province orientale. Les fenêtres portent du ruban adhésif pour réduire le risque de projections de verre en cas d'explosion.

Arab News en reportage pendant la guerre du Golfe. De gauche à droite: Wahib Ghurab, Maher Abbas, Khaled Almaeena et Saeed Haider, chef du bureau de la province orientale. Les fenêtres portent du ruban adhésif pour réduire le risque de projections de verre en cas d'explosion.

L'attaque surprise de l’Irak marque le début d'une difficile période d'occupation de sept mois pour le Koweït et d'une course des forces de la coalition pour se doter d'une force suffisante afin d’empêcher Saddam de déferler sur l'Arabie saoudite et les autres États pétroliers du Golfe.

Selon des récits ultérieurs émanant de prisonniers de guerre irakiens, les forces spéciales de Saddam avaient pour mission de s'emparer du palais Dasman et de capturer ou de tuer l'émir koweïtien, cheikh Jaber al-Ahmad al-Sabah.

L'émir koweïtien en exil Jaber al-Ahmad al-Sabah avec le président américain George H.W. Bush sur la pelouse sud de la Maison Blanche, le 28 septembre 1991. (Getty Images)

Alerté juste à temps, l'émir et les membres de sa famille parviennent à quitter rapidement le palais pour passer de l’autre côté de la frontière saoudienne, située à 70 kilomètres. Certains membres de la famille Al-Sabah ne sortent toutefois pas indemnes de l’attaque irakienne. Parmi les victimes de la brève mais sanglante bataille pour le contrôle du palais figure le frère cadet de l’émir, le cheikh Fahad al-Ahmad al-Jaber al-Sabah, qui serait mort en le défendant.

L’armée koweïtienne, petite et en infériorité numérique, se trouve attaquée par surprise lorsque plus de 100 000 soldats irakiens et 700 chars, appuyés par des avions de combat et des hélicoptères, franchissent la frontière.

Comme l’expliquait un rapport exhaustif du Pentagone sur la conduite de la guerre du Golfe en avril 1992, «la résistance militaire koweïtienne n'était pas coordonnée et malgré des actes de bravoure individuels, les forces koweïtiennes se sont trouvées totalement surpassées».

Surpassées, peut-être, mais obstinées. Le mauvais temps sur les aérodromes irakiens a retardé d'environ une heure le décollage des escadrons chargés de détruire les forces aériennes koweïtiennes sur le terrain, et les pilotes koweïtiens ont profité de ce bref sursis pour décoller.

La petite force aérienne koweïtienne est parvenue à attaquer des flottes d'hélicoptères, décrites par un témoin oculaire comme «un essaim d'abeilles», qui transportaient les troupes irakiennes au-delà de la frontière. Pilotant des chasseurs français Mirage F1 et des McDonnell Douglas A-4 Skyhawks de fabrication américaine, des pilotes koweïtiens ont abattu plus de 20 hélicoptères, au moins sept avions de combat de fabrication russe et un avion cargo militaire Iliouchine.

Les pilotes se sont battus même après que des avions irakiens ont bombardé les pistes de la base aérienne d'Ahmad al-Jaber, les mettant hors-service. Ce n’est que lorsque les troupes au sol irakiennes ont fini par envahir les bases aériennes koweïtiennes que les pilotes ont pris la direction de l’Arabie saoudite. Plus tard, ils feront une nouvelle fois preuve de leur vaillance en aidant la coalition internationale à libérer leur pays.

Bien que débordée, l’armée koweïtienne a mené une série de batailles valeureuses avant que les survivants ne finissent par traverser la frontière saoudienne, se regroupant dans la ville de Hafr al-Batin, à l’est du pays, à environ 230 kilomètres de Koweït.

Un compte rendu publié en 1995 dans le bulletin de formation de l'armée américaine Armor a fait le récit de la «bataille des ponts», dans laquelle la 35ᵉ brigade Shaheed, composée de deux bataillons munis de chars britanniques Chieftain, a infligé de lourdes pertes aux Irakiens dans une série de combats sur et autour de l'autoroute 70, à l'ouest de la ville d'Al-Jahra, où les envahisseurs se concentraient avant de se préparer à déferler sur la capitale.

Après avoir détruit un certain nombre de chars ennemis et immobilisé plusieurs unités irakiennes pendant la majeure partie de la journée, tuant un nombre indéterminé de soldats irakiens, à la tombée de la nuit, la brigade s'est finalement retirée à la frontière saoudienne, où elle s’est mise en position défensives avant de traverser la frontière le lendemain matin.

Le nombre exact de combattants tués des côtés irakien et koweïtien au cours de la journée de conquête du Koweït reste inconnu, mais selon certaines estimations, environ 300 soldats irakiens et plus de 400 soldats koweïtiens auraient péri en 24 h.

À la suite de l'attaque, une grande partie de la population koweïtienne, notamment des milliers de ressortissants étrangers fuient le pays. En deux mois, le gouvernement indien parvient à réaliser ce qui reste à ce jour le plus grand pont aérien de l'histoire, rapatriant avec la compagnie Air India 100 000 citoyens au cours de 500 vols.

D'autres expatriés, y compris les employés occidentaux travaillant dans le secteur du pétrole occidentaux et leurs familles n'ont pas été aussi chanceux. Quelque 4 000 Britanniques et 2 500 Américains ont ainsi été arrêtés et certains ont été emmenés en Irak, où Saddam les a utilisés comme boucliers humains pour dissuader la coalition de lancer des attaques aériennes contre des cibles militaires clés.

John Levins, un comptable irlandais-australien qui travaillait au Koweït depuis cinq ans, a, lui, entendu parler de l'invasion lorsqu’un ami l’a appelé à 5h40 du matin. «J'étais dans un appartement au huitième étage du centre-ville», se souvient-il. «J'ai regardé par la fenêtre et j'ai vu l'infanterie de la Garde républicaine rassembler et désarmer les policiers qui étaient stationnés devant les bureaux de la compagnie aérienne Saudia, située en face.»

Il a entendu des coups de feu au loin, mais la Garde républicaine, «était extrêmement professionnelle» avec les expatriés qu’elle a rencontrés, raconte-t-il. «Les soldats koweïtiens ont rapidement été évacués lorsque les troupes irakiennes ont pris place, et c'est à ce moment-là que les pillages ont commencé».

Curieusement, rappelle Levins, «les Irakiens ont laissé les ambassades occidentales sans grande surveillance. Après avoir coupé leurs lignes électriques et téléphoniques puis l’approvisionnement en eau, ils ont demandé au personnel de déménager à Bagdad, leur disant que le Koweït était désormais une province d’Irak, et qu’il n’était plus nécessaire d’avoir des ambassades dans le pays. Mais les diplomates sont restés, affirmant qu'ils avaient toujours des responsabilités consulaires envers leurs ressortissants en temps de crise».

Le personnel des ambassades des États-Unis et du Royaume-Uni est parvenu à rester sur place jusqu’à la première semaine de décembre 1990 – date à laquelle les Irakiens ont laissé partir tous les otages étrangers – grâce à des stocks d'urgence d'eau et de nourriture et en communiquant via des lignes de fax.

En août, une opération de communication de Saddam s'est retourné contre lui lorsque l'Irak a publié des images où il posait avec un jeune britannique de cinq ans, Stuart Lockwood, dont le père travaillait comme ingénieur chimiste au Koweït au moment de l'invasion. Le garçon, manifestement effrayé, a refusé de s’asseoir sur les genoux du président et les images de Saddam passant sa main dans ses cheveux ont valu au dictateur le mépris de la communauté mondiale.

Une opération de propagande organisée par Saddam Hussein se retourne contre lui lorsque l'Irak publie des images de lui posant avec un garçon britannique de cinq ans, effrayé, dont le père travaille au Koweït. (Shutterstock)

Une opération de propagande organisée par Saddam Hussein se retourne contre lui lorsque l'Irak publie des images de lui posant avec un garçon britannique de cinq ans, effrayé, dont le père travaille au Koweït. (Shutterstock)

Certains étrangers ont eu des ennuis lors de l’invasion. Aux premières heures de l'attaque, le vol 149 de British Airways, reliant Londres à Kuala Lumpur, a atterri au Koweït pour un ravitaillement programmé, son équipage ignorant apparemment que le pays avait été envahi. Cela a été le début d'une épreuve de quatre mois pour les 300 passagers et membres d'équipage, parmi lesquels une Américaine de 10 ans qui voyageait seule. Un grand nombre d’entre eux ont fait la navette entre le Koweït et l'Irak comme «invités» de Saddam Hussein.

Le président Saddam Hussein inspecte une position irakienne au Koweït le 3 octobre 1990, selon des informations fournies par l'agence de presse officielle irakienne. (AFP)

Certains des passagers ont fini par devenir des boucliers humains en Irak. D'autres ont été torturés ou soumis à des simulations d’exécution, tandis que certaines femmes ont été violées. Les passagers ont également été témoins d'atrocités, notamment l'exécution sommaire d'un soldat koweïtien et divers incidents au cours desquels des voitures contenant des civils koweïtiens ont été renversées par des chars.

Levins, qui a pu quitter le Koweït en décembre 1990, a raconté dans la revue Middle East Quarterly en 1995 l'héroïsme des Koweïtiens ordinaires qui ont résisté à l'invasion. «Il est difficile de trouver des mots qui pourraient rendre justice à la résistance koweïtienne de 1990-1991 et capables de retranscrire l'histoire encore inconnue d'une grande crise internationale.»

Levins a cité dans ses écrits Ahmad ar-Rahmani, lieutenant-colonel de l'armée koweïtienne, qui a rendu un vibrant hommage à ses compatriotes koweïtiens. «Au Koweït, tout le monde, des enfants aux vieillards, a résisté», a-t-il déclaré. «Il n'existait pas de marionnettes koweïtiennes que l'Irak pouvait utiliser pour former un gouvernement. Chaque Koweïtien faisait partie de la résistance.»

Les actes de défi ont d’ailleurs été nombreux: multiplication de graffitis anti-irakiens, qui ont commencé à apparaître dans tout le Koweït dès le premier matin de l'occupation, manifestations, refus d'obéir aux instructions de retour au travail, sabotage des efforts des envahisseurs pour voler puis détruire les stocks de pétrole, ou encore attaques militaires contre les occupants.

«De nombreux Koweïtiens considèrent que les femmes ont été l’épine dorsale de la résistance», a écrit Levins. Certaines ont fait passer des armes et des munitions en contrebande aux points de contrôle, tandis que d'autres ont participé à des activités encore plus dangereuses.

L'une d’elles s’appelait Asrar al-Qabandi, à peine 30 ans, et qui a été surnommée par la suite «la grande héroïne de la Résistance». Lors d'une de ses premières missions, elle a réussi à faire sortir clandestinement du pays quinze enfants de la famille royale. Elle a été capturée la première semaine de novembre 1990. Enchaînée et torturée, elle a finalement été exécutée le 13 ou le 14 janvier 1991.

Asrar al-Qabandi, surnommée «la grande héroïne de la résistance koweïtienne», a été exécutée par les Irakiens en janvier 1991.

Asrar al-Qabandi, surnommée «la grande héroïne de la résistance koweïtienne», a été exécutée par les Irakiens en janvier 1991.

Un câble à Washington émanant de diplomates américains en Arabie saoudite a rapporté le 22 novembre 1990 que l'invasion «et les brutalités irakiennes qui ont suivi au Koweït ont littéralement conduit une partie du Koweït en Arabie saoudite. Des milliers de réfugiés et la majeure partie du gouvernement koweïtien sont arrivés dans le pays avec de forts besoins d’aide. Les Saoudiens se sont montrés à l’époque accueillants avec les Koweïtiens, comme ils le sont encore aujourd’hui».

Pour les Saoudiens, offrir un refuge aux Koweïtiens était une dette d'honneur historique. Les Saoudiens, ajoutait la dépêche diplomatique, «ont ouvertement rappelé le soutien de la famille Sabah (et du Koweït) aux Saoud lors de leur exil d'Arabie saoudite au début du siècle et ils ont dit clairement qu'ils se tiendraient aux côtés de leurs amis dans le besoin pendant cette crise».

En effet, en 1891, le deuxième État saoudien, affaibli par des décennies de conflit avec le puissant empire ottoman, a été chassé de Riyad par la dynastie rivale Rashidi. Les membres de la famille Saoud s’étaient vu offrir un refuge au Koweït grâce à Mohammed al-Sabah, le dirigeant du Koweït. Parmi eux se trouvait un jeune homme nommé Abdel Aziz ben Abdel Rahman ben Faisal al-Saud, mieux connu dans le monde sous le nom d'Ibn Saud, qui en 1902 conduirait un petit groupe de guerriers à Riyad pour récupérer son droit d'aînesse et faire de l’Arabie saoudite la nation qu’elle est aujourd’hui.

Ibn Saud, à gauche, avec le dirigeant koweïtien cheikh Mubarak al-Sabah, au centre, sur cette photographie prise par le capitaine William Shakespear en 1910.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, le Royaume a été en mesure de lui rendre la pareille. «Beaucoup de Koweïtiens sont venus en Arabie saoudite lorsque l'invasion a commencé», a rappelé Hatoon Majdi Altoukhi, chef saoudienne à Djeddah, qui avait 12 ans et vivait avec sa famille à Riyad lorsque les Irakiens ont envahi le Koweït.

«Le gouvernement leur a fourni des appartements gratuits. Je me souviens être passée devant ces bâtiments. Mes parents nous ont expliqué que les Koweïtiens y étaient hébergés et qu'ils vivaient ici pour être en sécurité.»

«Je me souviens avoir beaucoup entendu parler de ce que Saddam faisait aux Koweïtiens à l'époque, et nous avions tellement peur… Notre plus grande peur était qu’il envahisse l'Arabie saoudite… Cela pouvait nous arriver à nous…»

Alors même que le Royaume avait tendu une main secourable au Koweït, toute l’Arabie saoudite s’est trouvée confrontée à sa propre vulnérabilité face à l’agression tout à fait inattendue de l’Irak.

«Lorsque le roi Fahd m'a nommé à la tête du commandement des forces interarmées», a rappelé le prince Khaled dans ses mémoires de RUSI, «j'ai inspecté le personnel de mon quartier général. C'était assez facile, car il se tenait près de moi. Mon adjudant était tout mon personnel, et nous étions sur le point de mettre sur pied une opération complexe pour arrêter un terrible dictateur.»

La première préoccupation du général était d’assurer «la sécurité immédiate de l’Arabie saoudite, dont les frontières nordiques étaient totalement exposées». L’Irak était censé être l’allié de l’Arabie saoudite et, par conséquent, le Royaume ne disposait que de deux brigades le long de sa frontière nord – le long de laquelle s’amassaient désormais de vastes forces irakiennes.

Si Saddam avait attaqué l’Arabie saoudite à ce moment, comme le général l'a reconnu plus tard, «en ces jours angoissants d'août et de septembre 1990, nous n'aurions pas pu faire grand-chose, et le déloger de la province orientale aurait été une tâche bien plus ardue que de  déclencher l'opération Tempête du désert».

Face aux forces saoudiennes, l’armée de Saddam, la quatrième plus importante au monde, s’avérait bien plus puissante. «Nous le savions mieux que quiconque, puisque nous avions contribué à la construire», a écrit le prince Khaled. «Nous avons été confrontés à une supériorité écrasante en hommes et en puissance de feu [et] les forces du Conseil de coopération du Golfe n’étaient pas assez fortes pour changer l’équation sur le terrain.»

À Washington, au petit matin du 2 août, John H. Kelly, le secrétaire d'État adjoint chargé des affaires du Proche-Orient et de l'Asie du Sud, a appelé l'ambassadeur irakien Mohammed Sadek al-Mashat pour lui dire que l'invasion était «une violation de la charte de l'ONU et de toutes les normes de comportement civilisé» et que l'Irak devait «cesser l'invasion et retirer ses forces immédiatement».

Les États-Unis ont réagi rapidement. À 9 h 34, heure de Washington, le jour de l'invasion, ils avaient gelé tous les actifs du gouvernement koweïtien sous la juridiction américaine ou sous le contrôle d'Américains ou de sociétés américaines pour éviter qu'ils ne tombent entre les mains des Irakiens et ils ont demandé à tous les autres pays de faire de même. En parallèle, ils ont également gelé les avoirs irakiens, mis fin à tous les contrats commerciaux entre les deux pays et interdit toutes les exportations et importations.

Aux États-Unis, les préparatifs militaires se sont activés rapidement. Moins d'une heure après l'invasion irakienne, deux porte-avions accompagnés de leurs groupements tactiques ont été envoyés dans la région, l'USS Independence, parti de l'île de Diego Garcia dans l'océan Indien et l'USS Dwight D. Eisenhower qui s’est dirigé vers la mer Rouge via la Méditerranée. Ensemble, ils ont transporté plus de 100 avions de combat.

Le lieutenant général Khalid ben Sultan, commandant des forces conjointes en Arabie saoudite, lors de l'opération Tempête du désert. Derrière lui se trouve le général américain Norman Schwarzkopf. (Getty Images)

Le lieutenant général Khalid ben Sultan, commandant des forces conjointes en Arabie saoudite, lors de l'opération Tempête du désert. Derrière lui se trouve le général américain Norman Schwarzkopf. (Getty Images)

L'émir koweïtien en exil Jaber al-Ahmad al-Sabah avec le président américain George H.W. Bush sur la pelouse sud de la Maison Blanche, le 28 septembre 1991. (Getty Images)

L'émir koweïtien en exil Jaber al-Ahmad al-Sabah avec le président américain George H.W. Bush sur la pelouse sud de la Maison Blanche, le 28 septembre 1991. (Getty Images)

Le président Saddam Hussein inspecte une position irakienne au Koweït le 3 octobre 1990, selon des informations fournies par l'agence de presse officielle irakienne. (AFP)

Le président Saddam Hussein inspecte une position irakienne au Koweït le 3 octobre 1990, selon des informations fournies par l'agence de presse officielle irakienne. (AFP)

Ibn Saud, à gauche, avec le dirigeant koweïtien cheikh Mubarak al-Sabah, au centre, sur cette photographie prise par le capitaine William Shakespear en 1910.

Ibn Saud, à gauche, avec le dirigeant koweïtien cheikh Mubarak al-Sabah, au centre, sur cette photographie prise par le capitaine William Shakespear en 1910.

L'USS Independence, photographié dans le Golfe arabique en septembre 1990, était l'un des deux porte-avions américains présents dans la région avec ses groupements tactiques, après l'invasion du Koweït par l'Irak. (Getty Images)

Un avion de l'US Navy du Strike Fighter Squadron 113, connu sous le nom de «The Stingers», sur le point de décoller de l'USS Independence au large de Dhahran, en Arabie saoudite, en décembre 1990 (Getty Images)

L'USS Dwight D. Eisenhower se dirige vers la mer Rouge, via le canal de Suez, en août 1990, pour appuyer l'opération Bouclier du désert. (Getty Images)

L'USS Independence, photographié dans le Golfe arabique en septembre 1990, était l'un des deux porte-avions américains présents dans la région avec ses groupements tactiques, après l'invasion du Koweït par l'Irak. (Getty Images)

Un avion de l'US Navy du Strike Fighter Squadron 113, connu sous le nom de «The Stingers», sur le point de décoller de l'USS Independence au large de Dhahran, en Arabie saoudite, en décembre 1990 (Getty Images)

L'USS Dwight D. Eisenhower se dirige vers la mer Rouge, via le canal de Suez, en août 1990, pour appuyer l'opération Bouclier du désert. (Getty Images)

Deux avions ravitailleurs en vol KF-135 de l'US Air Force qui, par coïncidence, se trouvaient aux Émirats arabes unis depuis le 23 juillet, ont reçu l'ordre d’y rester en appui de l'armée de l'air émiratie, qui effectuait des patrouilles aériennes de combat au-dessus des installations pétrolières du pays.

Le 4 août, Saddam Hussein a installé Alaa Hussein Ali, un lieutenant de l'armée koweïtienne à la double nationalité à la tête d'un gouvernement fantoche de neuf membres. Cela n'a duré que jusqu'au 28 août, le temps que Saddam annonce que le Koweït constituait désormais la 19ᵉ province de l'Irak, rebaptisant la ville de Koweït du nom de «Kadhima». Le lieutenant Ali, qui a fui pendant l’opération Tempête du désert, a ensuite été condamné à mort par contumace par le Koweït pour trahison. Il est revenu en 2000 pour faire appel de sa condamnation, qui en 2001 a été commuée en prison à vie.

Saddam a ensuite nommé l'un de ses cousins, Ali Hassan al-Majid, au poste de gouverneur de la nouvelle «province». Comme chef du Bureau du nord du parti Baas, Al-Majid avait acquis une réputation horrible pour sa répression sanglante de la rébellion kurde dans le nord de l’Irak entre 1987 et 1988. Les Kurdes l’ont surnommé «Ali le chimique» à cause de son utilisation massive d'armes chimiques, y compris le sarin et le gaz moutarde, contre des populations  civiles. En mars 1988, il avait ordonné le bombardement au gaz de la ville de Halabja, tuant 5 000 Kurdes. Cette même année, environ 180 000 Kurdes ont péri.

La justice a fini par rattraper Al-Majid. Il a été capturé par les troupes américaines après la chute de l'Irak en 2003 et, condamné à mort par un tribunal irakien pour crimes contre l'humanité. Il a été pendu le 25 janvier 2010.

Aux Nations unies à New York, le jour de l'invasion, les États-Unis ont parrainé une résolution qui a été adoptée sans opposition par le Conseil de sécurité. La résolution 660, la première d'une douzaine de résolutions votées au cours des cinq mois suivants, a imposé des sanctions en Irak, condamné l'invasion et exigé que «l'Irak retire immédiatement et inconditionnellement toutes ses forces pour les ramener aux positions qu’elles occupaient le 1er août 1990».

Le dimanche 5 août, le président Bush, de retour à Washington après une journée de réunions téléphoniques avec les dirigeants mondiaux, s'est entretenu avec des journalistes sur la pelouse sud de la Maison Blanche au sujet de «l'activité diplomatique intensive» mondiale. Aucun des alliés américains, a-t-il expliqué, n’était «disposé à accepter un régime fantoche ni autre chose que le retrait total des forces irakiennes du Koweït». Il a adressé un avertissement clair à Saddam Hussein, qui a fait la une des journaux du monde entier: «Cela ne tiendra pas, cette agression contre le Koweït».

Le lendemain, le secrétaire américain à la Défense Dick Cheney s’envolait pour Djeddah afin de rencontrer le roi Fahd d'Arabie saoudite. Il était accompagné du commandant du Commandement central américain (Centcom), responsable des opérations militaires au Moyen-Orient, un ancien combattant décoré du Vietnam, dont le nom devient vite familier – le général Norman Schwarzkopf.

Bien que le moment choisi pour l’invasion irakienne ait pris tout le monde par surprise, le Centcom se préparait depuis un an à un scénario similaire à celui de l’Irak, comme Schwarzkopf le rappellera plus tard. «Nous avons toujours su que toute attaque globale [irakienne] visant à prendre le contrôle de tout le Golfe débuterait par le Koweït», a ainsi déclaré Schwarzkopf à PBS (Public Broadcasting Service). «Les menaces de Saddam Hussein visaient à la fois le Koweït et les Émirats arabes unis, et le seul moyen de conquérir les Émirats était de passer par l'Arabie saoudite.»

L'Arabie saoudite était extrêmement vulnérable à l’époque. Les Américains étaient parfaitement conscients qu'ils ne disposaient pas de forces suffisantes dans la région pour empêcher une invasion irakienne du Royaume et que, avant même de pouvoir penser à augmenter leurs troupes en Arabie saoudite, ils avaient besoin de la permission et du soutien des Saoudiens.

«Il était absolument nécessaire d'obtenir la permission des Saoudiens pour entrer dans le pays en raison des troupes importantes que nous allions faire venir, et parce que nous avions besoin d’utiliser leur équipement», a par la suite expliqué Schwarzkopf.

Plus important encore, les Américains savaient qu'ils n'avaient qu'un court laps de temps pour agir. C'est le message clair qu'ils ont fait passer lors de leur rencontre avec le roi Fahd le 7 août. Il y a eu, a rappelé Cheney plus tard, «très peu de bavardages – nous sommes allés droit au but, et le roi nous a écoutés attentivement tout au long de la réunion qui a duré deux heures». Cheney a expliqué aux Saoudiens «qu'il était très difficile» de pouvoir les aider, «à moins de posséder beaucoup de temps pour déplacer des forces importantes à l'autre bout du monde».

Puis le général Schwarzkopf a montré aux Saoudiens des photographies aériennes  témoignant du grand nombre de chars irakiens massés aux frontières du Royaume. Même si ces troupes étaient stationnées «sur un morceau de sable au milieu de nulle part», a rappelé Schwarzkopf, le roi «était furieux que la souveraineté de l'Arabie saoudite ait été violée».

Le général a précisé combien d'avions, de troupes et de navires les États-Unis voulaient faire venir pour défendre le Royaume – un grand nombre. À ce stade, Cheney est intervenu pour rassurer les Saoudiens, leur expliquant que la présence américaine ne durerait que le temps nécessaire et qu'une fois la menace éliminée, tous les effectifs américains seraient retirés du pays.

Après avoir fait valoir leur point de vue, les Américains ont attendu que le roi consulte plusieurs membres de la famille royale. Selon Schwarzkopf, Charles W. Freeman, l'ambassadeur des États-Unis en Arabie saoudite, arabophone, a déclaré plus tard au commandant du Centcom et à Cheney qu'à un moment donné, au cours de la discussion brève mais animée, on a entendu le roi dire: «Les Koweïtiens vivent tous dans nos hôtels en ce moment parce qu'ils n'étaient pas disposés à prendre une décision à ce sujet et je ne veux pas que cela se produise».

Les Américains pensaient devoir attendre plusieurs jours avant d’obtenir une réponse par voie diplomatique. Au lieu de cela, a rappelé Schwarzkopf, «à la fin de cette discussion, le roi s'est retourné et a dit: ʺD'accordʺ. À ce moment, j'ai failli tomber de ma chaise».

S’en est suivi un déploiement spectaculaire et rapide de troupes, de chars, d'artillerie, de navires et d'avions, inédit depuis la Seconde Guerre mondiale. Le roi Fahd a nommé le prince Khaled commandant de ce qui est devenu plus tard le commandement des forces conjointes, l'organisation militaire arabe chargée d’organiser et de mettre en œuvre la défense de l'Arabie saoudite et la libération du Koweït.

La décision du roi de faire appel aux États-Unis, a rappelé le prince Khaled en 1993, était un acte historique et courageux. «Il faut être musulman», a-t-il écrit, «pour apprécier le courage sans précédent et la volonté de fer qui ont conduit à la décision d’inviter les forces occidentales sur le territoire saoudien, le saint des saints du monde islamique».

L’un des problèmes les plus urgents à régler pour le général était de savoir «comment concilier la présence de forces étrangères sur le sol saoudien et la nature islamique de ce sol». Il était «de la plus haute importance que la mobilisation massive multinationale, multiculturelle et multireligieuse dans le Royaume ne soit en aucun cas perçue comme un empiètement sur l'islam, son lieu saint et ses valeurs – il y avait des principes, des coutumes et des traditions islamiques qui devaient être respectés et observés».

En fin de compte, le prince Khaled a été impressionné par le respect manifesté par les soldats des trente-sept armées différentes présentes sur le territoire saoudien – et par la réponse des citoyens du Royaume.

«La tolérance occidentale a rencontré la tolérance saoudienne», a-t-il rappelé. «Le peuple saoudien a su saisir l'occasion, et cela m'a rempli de fierté. Ils ont compris l’importance de ce qui était en jeu et ont tenu compte de ce qui devait être fait.»

À 14 h, heure saoudienne, le 9 août, le roi Fahd a prononcé un discours télévisé à la nation, condamnant l'invasion et appelant l'Irak à se retirer immédiatement et sans condition. Après avoir décrit tous les efforts diplomatiques déployés pour mettre fin à la crise, par le Royaume et d'autres acteurs, y compris la Ligue arabe, il a évoqué la nécessité cruciale de protéger le Royaume et a remercié «les États-Unis, le Royaume-Uni et d'autres pays amis» de répondre à l'appel à l'aide de l'Arabie saoudite.

La une d'Arab News du 10 août 1990 consacrée à la dénonciation par le roi Fahd de «l’agression la plus horrible» menée par l'Irak.

Conscient que la question était particulièrement sensible, le roi a souligné que le Royaume n'était pas en mesure de se défendre seul contre l'armée irakienne, numériquement supérieure et très bien entraînée, et a offert l'assurance que le soutien occidental ne serait que temporaire et que toutes les forces étrangères partiraient «dès que le Royaume le demanderait».

Moins de douze heures après le feu vert du roi Fahd, des avions de combat américains F-15 ont commencé à arriver en Arabie saoudite, après avoir volé sans escale pendant quatorze heures depuis la base aérienne de Langley en Virginie avec sept ravitaillements en vol. Le 9 août, les avions ont commencé des patrouilles de combat le long de la frontière saoudienne, appuyés par des avions de reconnaissance et d'alerte rapide en provenance des États-Unis et d'Europe.

Le roi Fahd et le lieutenant-général d'Arabie saoudite, le prince Khaled ben Sultan, passent en revue les troupes de la Royal Saudi Landing Force en 1991. (Getty Images)

Le même jour, quarante-huit heures seulement après la réunion de Djeddah, les 2 500 premiers hommes parmi les 15 000 que compte la 82ᵉ division aéroportée, sont arrivés en Arabie saoudite en provenance de Fort Bragg, en Caroline du Nord. Ils ont immédiatement défini un périmètre défensif autour de l'aéroport de Dhahran. Une deuxième brigade est par la suite arrivée en quelques jours.

Un déploiement arrivé à point nommé. En effet, à ce moment-là, le nombre de divisions irakiennes au Koweït était passé de quatre à onze, «dépassant de loin les exigences de l'occupation», selon les estimations du Pentagone, et cumulant «des forces plus que nécessaires pour lancer une invasion immédiate de l'Arabie saoudite».

Pendant des semaines, les Saoudiens et les Américains savaient que ce serait un jeu d'enfant pour l’Irak. La 82ᵉ Airborne, comme Schwarzkopf et les troupes américaines l'ont elles-mêmes reconnu ensuite, aurait pu tout au plus ralentir la progression des forces irakiennes si celles-ci avaient attaqué avant que les États-Unis aient pu amasser des effectifs suffisants.

Le scénario cauchemardesque, a rappelé plus tard Schwarzkopf, aurait été que les Irakiens continuent leur attaque à ce moment-là. «Ils auraient pu balayer facilement les champs pétrolifères et prendre le port de et l'aérodrome de Dhahran. Une fois à Dhahran, il aurait été facile de conquérir Bahreïn et de poursuivre leur offensive sur la côte pour prendre le contrôle du Qatar et des Émirats arabes unis».

Les Américains étaient parfaitement conscients que Saddam avait à sa disposition – car il les avait déjà utilisées – des armes chimiques. En réalité, ces dernières n'ont pas été utilisées, mais par précaution, les forces de la coalition portaient souvent des masques à gaz et d’encombrantes combinaisons de guerre chimique.

Des soldats de la 82ᵉ division aéroportée américaine, vêtus de combinaisons de guerre chimique et de masques de protection M-17A1, marchent dans leur camp de base pour essayer de s'acclimater à la chaleur de l'été saoudien lors de l'opération Bouclier du désert en 1990. (Getty Images)

Du côté américain, «il existait toujours la menace implicite des armes nucléaires», a déclaré Colin Powell, président des chefs d'état-major sous Bush, plusieurs années après la guerre du Golfe. «Je ne pense pas que nous les aurions utilisées, néanmoins, les Irakiens ne le savaient pas. Et nous aurions pu le faire si la provocation s’aggravait.»

Le déploiement des forces américaines s'est rapidement intensifié. Le 11 août, des bombardiers B-52G et des avions C-130 Hercules transportant des troupes et du fret ont stationné dans la région. Le 12 août, la 101ᵉ division aéroportée a commencé à se déployer à partir de Fort Campbell, Kentucky, et le 14 août, la 7e brigade expéditionnaire des Marines du sud de la Californie, avec ses chars, ses hélicoptères et ses avions d'attaque, a déchargé ses effectifs au port de Jubail, dans l’est du Royaume.

En seulement trois semaines, les États-Unis ont pu déployer sept brigades, trois groupements tactiques de porte-avions, 14 escadrons de chasse, un escadron stratégique de bombardiers et un parapluie de défense antimissile Patriot dans la région. Mais ce n'était qu'un début. Il a encore fallu deux mois avant que l'armée américaine ne juge qu'elle avait fermé la «fenêtre de vulnérabilité» et qu'elle était en mesure de défendre avec succès l'Arabie saoudite.

À la veille du combat, les Irakiens avaient rassemblé 540 000 soldats, plus de 4 200 chars, 2 800 véhicules de transport de troupes blindés, plus de 3 000 pièces d’artillerie et de nombreux systèmes de missiles sol-air et batteries antiaériennes. En face d'eux se trouvait un nombre presque identique de 540 000 soldats américains, appuyés par 1 736 avions de combat, 60 bombardiers B-52, deux groupements tactiques de porte-avions, de nombreux navires de guerre et plusieurs sous-marins équipés de missiles de croisière.

Ralliés à la bannière de la coalition, 50 pays, dont 38 – y compris les États du Golfe – avaient déployé des forces aériennes, terrestres ou navales, apportant 200 000 soldats supplémentaires, 60 navires de guerre, 750 avions et 1 200 chars.

«Ils venaient de toutes les régions du monde, y compris des pays arabes et islamiques», comme le précise le rapport d'après-guerre du Pentagone. «Leurs troupes se sont battues aux côtés des forces américaines. Ils ont fait face au danger et ont pleuré des victimes, tout comme les États-Unis. Mais ils sont restés fermement engagés.»

Chaque jour, l'Arabie saoudite accomplissait également un exercice logistique très complexe, nourrissant et fournissant des millions de litres d'eau à 750 000 soldats.

La contribution financière des membres de la coalition n’est pas toujours pleinement appréciée. Sur le coût de l’opération militaire contre Saddam Hussein, d’un montant de plus de 61 milliards de dollars, les alliés ont fourni 54 milliards de dollars, soit l’équivalent du troisième budget de défense du monde à l’époque. Les deux tiers de cette somme provenaient des États du Golfe.

Les cinq États membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) du Koweït, une organisation créée en 1981 en réponse à la guerre Iran-Irak, «ont réagi fortement», a rapporté plus tard le département américain de la Défense. L'Arabie saoudite, Bahreïn, le Qatar, les Émirats arabes unis et Oman «ont engagé des forces, offert un accès accru aux bases et fourni une assistance logistique». Ces contributions, «souvent accompagnées de risques directs de représailles irakiennes, se sont avérées importantes pour l'effort global».

Au Koweït, à la suite de l’invasion, des volontaires de l’Armée populaire irakienne ont commencé à arriver dans le pays, ainsi que des membres des services de renseignement civils et militaires irakiens. Leur mission, selon une évaluation ultérieure de la guerre par le département américain de la Défense, était «d'établir des mécanismes de contrôle rigoureux dans la ville de Koweït», et «ils se sont immédiatement mis à leur tâche avec une brutalité débridée».

Plus tard, le gouvernement koweïtien a estimé qu'environ 1 000 civils avaient été assassinés pendant l'occupation Irakienne, au cours de laquelle les envahisseurs ont systématiquement pillé les réserves d'or et de devises du pays, ainsi que tout ce qu'ils pouvaient charger dans des conteneurs d'expédition, y compris des trésors de musée et des voitures. Les marchés d’or et de pierres précieuses de la ville ont été pillés, tout comme les maisons de riches marchands.

Le 27 août, vingt-cinq jours après l'invasion, le personnel de l'ambassade du Canada a été alarmé par le bruit des pierres frappant les fenêtres. Le lendemain, une dépêche à Washington de l'ambassade des États-Unis a relayé l'histoire. «Craignant le pire, ils ont regardé par la fenêtre. Au lieu d'une foule, ils ont vu «deux garçons koweïtiens très effrayés» qui, malgré la menace de représailles de l'armée irakienne occupante, étaient venus apporter des cadeaux en signe de gratitude.

«Dans leurs mains, ils portaient un plateau de cheeseburgers, des cornichons, une caisse de sodas et une glacière», a rapporté l'ambassade américaine. «Alors qu’ils déposaient la nourriture près de la porte, ils ont crié: “Merci beaucoup d’être restés”, puis ils se sont enfuis.» Quelques minutes plus tard, «un autre jeune garçon effrayé est venu à la porte, a posé une boîte de bougies de table et s'est enfui».

Les Américains ont interprété cet incident émouvant comme un signe que «les Koweïtiens n’avaient pas encore abandonné» et qu’ils voyaient dans la «volonté diplomatique collective le signe que le Koweït finirait par l'emporter.» Le message finissait sur une note d'approbation très américaine sur «la volonté de ces trois garçons et de leurs familles» de défier le bouclage des ambassades par les Irakiens… «Les hamburgers étaient même chauds et bien préparés…», ont-ils ajouté.

Le temps était compté pour les Irakiens. Le 25 août, après l'annonce que des pétroliers battant pavillon irakien expédiaient du pétrole hors du Koweït, la résolution 665 de l'ONU a demandé aux États membres opérant des forces navales dans le Golfe d'intercepter «toutes les expéditions maritimes entrantes et sortantes» et d'inspecter les cargaisons. Des résolutions ultérieures ont bloqué tous les vols de fret à destination de l'Irak ou du Koweït autres que ceux qui transportaient nourriture et fournitures médicales.

Le 22 novembre 1990, le président américain George H.W. Bush prend l’avion pour passer Thanksgiving avec les forces américaines en Arabie saoudite. (Bibliothèque et musée présidentiels George H.W. Bush)

Le 29 novembre 1990, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté la résolution qui a ouvert la voie à une réponse militaire à l’agression de l’Irak. La résolution 678 a donné à Saddam «une dernière occasion, comme une pause de bonne volonté», de se conformer à la résolution 660, fixant comme date limite le 15 janvier 1991.

Le 29 novembre 1990, le Conseil de sécurité de l'ONU vote l'adoption de la résolution 678, autorisant le recours à la force militaire si l'Irak ne quitte pas le Koweït avant le 15 janvier 1991. (AFP)

Le 29 novembre 1990, le Conseil de sécurité de l'ONU vote l'adoption de la résolution 678, autorisant le recours à la force militaire si l'Irak ne quitte pas le Koweït avant le 15 janvier 1991. (AFP)

Si l'Irak n'avait pas quitté le Koweït à cette date, les États coopérant avec le gouvernement koweïtien étaient autorisés à «utiliser tous les moyens nécessaires pour faire respecter et appliquer la résolution 660 et toutes les résolutions pertinentes ultérieures, et rétablir la paix et la sécurité dans la région».

Le 8 janvier 1991, une semaine avant la date limite de l'ONU, le président Bush a demandé une résolution du Congrès autorisant le recours à la force. Résolution adoptée par la Chambre et le Sénat le 12 janvier et promulguée par le président le 14 janvier.

Le 9 janvier, Cheney s'est envolé pour Genève afin de rencontrer Tarek Aziz, vice-Premier ministre irakien et ministre des Affaires étrangères. Dans le camp américain, il y avait peu d'espoir que la réunion puisse changer les choses, mais, comme Cheney l'a rappelé plus tard, «cela a été très utile ici, chez nous, aux États-Unis… de pouvoir dire au peuple américain, à la presse et au Congrès: “Nous avons tout essayé, maintenant nous n'avons d'autre choix que d'utiliser la force militaire”».

Desert Shield, l’opération Bouclier du désert, avec une concentration de trois quarts de million de troupes américaines et alliées dans le Golfe, durant cinq mois, était terminée. Les Irakiens étaient sur le point d’être balayés par les conséquences de l’opération Tempête du désert.

La une d'Arab News du 10 août 1990 consacrée à la dénonciation par le roi Fahd de «l’agression la plus horrible» menée par l'Irak.

La une d'Arab News du 10 août 1990 consacrée à la dénonciation par le roi Fahd de «l’agression la plus horrible» menée par l'Irak.

Le roi Fahd et le lieutenant-général d'Arabie saoudite, le prince Khaled ben Sultan, passent en revue les troupes de la Royal Saudi Landing Force en 1991. (Getty Images)

Le roi Fahd et le lieutenant-général d'Arabie saoudite, le prince Khaled ben Sultan, passent en revue les troupes de la Royal Saudi Landing Force en 1991. (Getty Images)

Des soldats de la 82ᵉ division aéroportée américaine, vêtus de combinaisons de guerre chimique et de masques de protection M-17A1, marchent dans leur camp de base pour essayer de s'acclimater à la chaleur de l'été saoudien lors de l'opération Bouclier du désert en 1990. (Getty Images)

Des soldats de la 82ᵉ division aéroportée américaine, vêtus de combinaisons de guerre chimique et de masques de protection M-17A1, marchent dans leur camp de base pour essayer de s'acclimater à la chaleur de l'été saoudien lors de l'opération Bouclier du désert en 1990. (Getty Images)

Le 22 novembre 1990, le président américain George H.W. Bush prend l’avion pour passer Thanksgiving avec les forces américaines en Arabie saoudite. (Bibliothèque et musée présidentiels George H.W. Bush)

Le 22 novembre 1990, le président américain George H.W. Bush prend l’avion pour passer Thanksgiving avec les forces américaines en Arabie saoudite. (Bibliothèque et musée présidentiels George H.W. Bush)

En septembre 1990, le président américain George H.W. Bush s'adresse au peuple irakien et, un peu plus d'une semaine plus tard, Saddam Hussein lui répond en s’adressant au peuple américain.

En septembre 1990, le président américain George H.W. Bush s'adresse au peuple irakien et, un peu plus d'une semaine plus tard, Saddam Hussein lui répond en s’adressant au peuple américain.

Opération Tempête du désert

(Desert Storm)

Des centaines de véhicules militaires américains traversent le désert irakien le 25 février 1991, deuxième jour de la vaste offensive terrestre entamée contre le Koweït et l'Irak. (AFP)

Des centaines de véhicules militaires américains traversent le désert irakien le 25 février 1991, deuxième jour de la vaste offensive terrestre entamée contre le Koweït et l'Irak. (AFP)

Le 17 janvier 1991, à 1h30, un missile de croisière Tomahawk est lancé de l’USS San Jacinto, un croiseur du groupe aéronaval de l’USS John F. Kennedy qui navigue dans la mer Rouge, non loin de la côte de l’Arabie saoudite. Quelques instants plus tard, à 1 500 kilomètres à l’est du golfe Arabique, l’USS Bunker Hill lance un autre Tomahawk dans le ciel nocturne.

Les premiers coups de feu de l’opération Tempête du désert sont tirés, et annoncent le début d’une chorégraphie extraordinairement compliquée de troupes, de machines et d’armes.

Les deux Tomahawks atteignent leurs cibles à Bagdad à 3h pile, heure locale – l’heure H, en terminologie militaire, indique le début de la phase aérienne de l’opération Tempête du désert. Au cours des quarante-deux jours qui suivent, les défenses irakiennes et les réseaux logistiques sont systématiquement détruits pour ouvrir une guerre terrestre qui verrait l’Irak éjecté du Koweït.

Le premier jour, la destruction s’abat sur les installations de commandement, dont plus de 45 cibles à Bagdad seulement. Réseau électrique national, télécommunications, systèmes de défense aérienne, aérodromes, installations de recherche sur les armes nucléaires, chimiques et biologiques, sites de production et de lancement de missiles, ports, centres de raffinage et de distribution du pétrole, chemins de fer et ponts sont aussi ciblés. À l'aube, des attaques aériennes commencent contre les forces irakiennes au Koweït.

Deux chasseurs F-15C Eagle de l'US Air Force escortent un chasseur F-5E Tiger II de la Royal Saudi Air Force lors d'une mission d’appui à l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

Durant les premières vingt-quatre heures, 7 navires de guerre lancent 116 missiles Tomahawk sur 16 cibles à Bagdad et ses alentours, ce qui perturbe l’alimentation électrique et paralyse les capacités de commandement et de contrôle de l’Irak.

Le destroyer britannique HMS Gloucester, au premier plan, est approvisionné par le navire de combat USS Niagara Falls dans le Golfe, au cours de l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

Plus de onze heures avant l’heure H, des bombardiers B-52 Stratofortress à longue portée avaient décollé de la base aérienne de Barksdale en Louisiane. Plus tard, alors qu’ils se rapprochent de l’espace aérien irakien, ils lâchent 36 missiles de croisière air-sol programmés pour repérer les sites de communication militaires et d’autres cibles stratégiques.

Durant cette seule nuit, 700 avions de combat, dont des bombardiers, des chasseurs, des hélicoptères d’attaque et des avions de guerre électronique, pénètrent dans l’espace aérien irakien.

L’une des premières séries de frappes est menée par neuf hélicoptères d’attaque américains AH-64 de la 101e division aéroportée qui détruisent des sites de radars d’alerte précoce dans le sud-ouest de l’Irak, et qui ouvrent des brèches dans les défenses par lesquelles des avions non furtifs peuvent passer sans être détectés.

Ailleurs, les avions de l’US Navy et des Marines décollent des porte-avions dans le Golfe et la mer Rouge et se dirigent vers des cibles dans le sud de l’Irak. À l’ouest, 19 avions F-15E de la Force aérienne des États-Unis, passant par les brèches ouvertes dans les défenses radar irakiennes, frappent les sites de missiles Scud.

Dans le sud-est de l’Irak, de nombreux avions des forces de coalition, dont ceux de la Force aérienne royale britannique, de la Force aérienne royale saoudienne, et de la Force aérienne koweitienne, attaquent des aérodromes, des installations portuaires, des défenses aériennes et d’autres cibles stratégiques.

Une grande partie de la force aérienne irakienne reste clouée au sol. Aéronefs et équipages s’abritent dans des abris renforcés, qui n’ont pas résisté aux bombes et aux missiles de la coalition. Certains avions sont placés en lieu sûr en Iran, tandis que d’autres sont stationnés près de quartiers civils ou à l’ombre d’anciens sites archéologiques que les avions de la coalition doivent épargner.

Le 27 janvier, le général Schwarzkopf, chef du Commandement central américain, déclare que la force aérienne irakienne est «inefficace au combat».

Les débris d'un avion irakien MiG-25 détruit par les forces alliées lors de l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

Les débris d'un avion irakien MiG-25 détruit par les forces alliées lors de l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

Des erreurs sont commises, immanquablement, mais une en particulier, plus terrible que les autres. Le 13 février, deux bombardiers furtifs F-117 américains détruisent ce qui avait été identifié comme un bunker de commande à Bagdad. En fait, il s’agit d’un abri antiaérien civil, et quelque 400 personnes sont tuées, dont de nombreux enfants. Cependant, à la fin de la phase aérienne, l’efficacité au combat des forces irakiennes au Koweït avait été réduite de moitié environ.

Avant et pendant toute la campagne aérienne, les commandants de la coalition craignent une incursion soudaine des troupes irakiennes à travers la frontière saoudienne. Saddam Hussein a une occasion dans les jours qui suivent l’invasion du Koweït, lorsque les troupes de la coalition sont extrêmement dispersées sur le terrain, mais, au grand soulagement des alliés, il ne la saisit pas.

Au douzième jour de la campagne aérienne, avec l’Arabie saoudite bien protégée, l’éventualité d’une telle attaque est considérée comme totalement irrationnelle. Et c’est, bien sûr, le moment que Saddam choisit pour ordonner à ses troupes de traverser la frontière saoudienne. Ce sera la seule offensive terrestre notable de l’Irak dans cette guerre.

Le 29 janvier, sous le couvert de l’obscurité, plusieurs centaines de chars et de troupes mécanisées irakiennes avancent sur un front de 40 kilomètres qui s’étend de la ville frontalière saoudienne de Ras al-Khafji, sur le Golfe, à Al-Wafra. Sans défense, Ras al-Khafji, évacuée immédiatement après l’occupation du Koweït en raison de sa proximité avec la frontière, est occupée par les Irakiens. Mais pas pour longtemps.

Alors que les troupes et les chars de la Garde nationale saoudienne et les forces du Corps des Marines américains avancent pour ralentir l’incursion irakienne, la coalition donne une dure leçon à Saddam sur les avantages du soutien aérien tactique.

Les forces irakiennes, qui ne disposaient d’aucun soutien aérien, doivent faire face à un flux constant d’attaques d’avions à voilure fixe armés de bombes conventionnelles et de bombes à fragmentation. Trois navires de combat Lockheed AC-130 de la 1re escadre d'opérations spéciales de Floride, équipés de canons et de mitrailleuses lourdes à tir rapide de type Gatling, assurent un appui-feu rapproché aux troupes de la coalition.

«La combinaison de la résistance acharnée des forces terrestres et du bombardement constant des forces aériennes de la coalition a stoppé l’avancée irakienne», dira plus tard le Pentagone.

La nuit suivante, des éléments blindés saoudiens et qataris lancent une contre-attaque contre les Irakiens, et le 31 janvier vers midi, «ils avaient détruit les forces irakiennes restantes dans la ville, faisant plusieurs centaines de prisonniers de guerre».

La bataille d’Al-Khafji est finie. Les objectifs de Saddam restent nébuleux, mais les stratèges de la coalition estiment qu’elle était peut-être née de la frustration engendrée par trois semaines de guerre aérienne qui voit les morts augmenter parmi les rangs des Irakiens, alors qu’ils tirent des missiles Scud, en grande partie inefficaces, sur des cibles en Arabie Saoudite et en Israël. Saddam pourrait avoir espéré une prise d’otages. Les prisonniers de guerre rapportent qu’un objectif majeur de l’assaut avait été de capturer des troupes américaines.

Deux chasseurs F-15C Eagle de l'US Air Force escortent un chasseur F-5E Tiger II de la Royal Saudi Air Force lors d'une mission d’appui à l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

Deux chasseurs F-15C Eagle de l'US Air Force escortent un chasseur F-5E Tiger II de la Royal Saudi Air Force lors d'une mission d’appui à l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

Une photo prise par un chasseur américain montre les dommages causés à l'usine irakienne d'engrais au superphosphate Al-Qaim, après un bombardement allié lors de l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

Une photo prise par un chasseur américain montre les dommages causés à l'usine irakienne d'engrais au superphosphate Al-Qaim, après un bombardement allié lors de l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

Le destroyer britannique HMS Gloucester, au premier plan, est approvisionné par le navire de combat USS Niagara Falls dans le Golfe, au cours de l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

Le destroyer britannique HMS Gloucester, au premier plan, est approvisionné par le navire de combat USS Niagara Falls dans le Golfe, au cours de l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

La bataille de Khafji, qui a duré du 29 janvier au 1er février 1991, et au cours de laquelle plusieurs centaines de chars irakiens ont traversé la frontière avec l'Arabie saoudite, a été  la première bataille terrestre importante de la guerre du Golfe. (Getty Images)

Des soldats américains près d'une raffinerie de pétrole en feu à Al-Khafji, frappée par les Irakiens lors de la bataille pour la prise de la ville. (Getty Images)

Des soldats saoudiens défilent devant le drapeau, le 5 février 1991, après la bataille d'Al-Khafji. (Getty Images)

La bataille de Khafji, qui a duré du 29 janvier au 1er février 1991, et au cours de laquelle plusieurs centaines de chars irakiens ont traversé la frontière avec l'Arabie saoudite, a été  la première bataille terrestre importante de la guerre du Golfe. (Getty Images)

Des soldats américains près d'une raffinerie de pétrole en feu à Al-Khafji, frappée par les Irakiens lors de la bataille pour la prise de la ville. (Getty Images)

Des soldats saoudiens défilent devant le drapeau, le 5 février 1991, après la bataille d'Al-Khafji. (Getty Images)

À la fin cependant, une évaluation ultérieure du Pentagone à propos de Saddam estime que «sa défaite désastreuse dans cet engagement a laissé présager son ultime défaite, encore plus importante». La bataille «semblait indiquer un déclin de la volonté des soldats irakiens, tout en apportant un grand coup de pouce au moral et à la confiance des forces arabes de la coalition».

Néanmoins, la coalition s’attend à se heurter à une résistance acharnée au début de son offensive terrestre. Les Irakiens ne restent pas inactifs pendant les cinq mois d’occupation. En janvier, le nombre de soldats au Koweït passe à près de 500 000 et, selon l’évaluation d'après-guerre du Pentagone, au moins deux cordons de défense «redoutables» sont établis le long de la frontière avec l’Arabie saoudite.

Les zones comportent des champs de mines et des tranchées remplies de pétrole puis incendiées, couvertes par des champs de tirs croisés provenant de chars d’assaut, d’artillerie et de poches de mitrailleuses. Derrière ces défenses, les Irakiens amassent «des forces de contre-attaque solides, mobiles et lourdement blindées, composées des meilleurs éléments de l’armée irakienne», les unités de la Garde républicaine positionnées pour riposter à toute percée des attaquants.

Le long de la côte, des défenses similaires ont été construites en prévision d’un assaut amphibie (de la mer sur la terre), la terre et la mer étant truffées de mines. Les Irakiens ont fortifié de nombreux gratte-ciels sur le front de mer, «les transformant en forteresses à plusieurs étages».

La logistique est aussi priorisée. Les Irakiens avaient construit «un réseau routier impressionnant… si développé qu’il était impossible de le détruire entièrement», et ils avaient enfoui sous terre les lignes de communication et des entrepôts d’équipement. Des postes de commandement souterrains ont aussi été construits et, au début du mois de janvier, les stratèges de la coalition estiment qu’au Koweït, comme au long de la frontière avec l’Irak, l’ennemi avait rassemblé suffisamment de fournitures pour un mois de combats continus.

Elles ne lui seront pourtant pas utiles. La quatrième plus grande armée au monde fuit le Koweït quelques heures après le début de la phase terrestre de l’opération Tempête du désert.

Le jour J tombe le dimanche 24 février 1991. Le compte-rendu officiel du Pentagone brosse le tableau d’un ennemi rassemblé en grand nombre derrière des défenses d’apparence redoutable, mais dirigé avec incompétence, et dépassé par les forces déployées contre lui.

Les unités irakiennes de première ligne offrent «une résistance intermittente… parfois même très forte», mais en fin de compte elles battent en retraite, se rendent ou sont contournées. Le moral est au plus bas. Les prisonniers de guerre et les déserteurs qui fuient en Arabie saoudite avant l'offensive décrivent une armée irakienne en plein chaos, ralentie par «le manque de nourriture et d'eau, par les piètres conditions d'hygiène» ainsi que par des pannes qui affectent les communications et les renseignements.

Sur le front, qui s'étend sur 500 kilomètres à l'intérieur des terres à travers le désert à partir de la côte du Golfe, l'incursion de la coalition se déroule comme prévu. Sur le flanc gauche, les bataillons d’infanterie, les forces aériennes et les divisions blindées américaines, britanniques et françaises pénètrent profondément en Irak avant de bifurquer vers l'est pour interrompre l’avancée d'un grand nombre de forces irakiennes vers le Koweït.

Mobilisés au centre, à la frontière saoudienne avec le Koweït, se trouvent des troupes des forces arabes. Les bataillons d'infanterie blindée et mécanisée saoudiens et égyptiens, l'infanterie et les forces spéciales syriennes, ainsi que les brigades koweïtiennes «se heurtent à des tranchées en flamme, des champs de mines, des obstacles et des tirs irakiens incessants alors qu'ils traversent la frontière dans leur zone». Mais ils passent outre les défenses irakiennes assez rapidement.

Des soldats égyptiens et américains gardent des prisonniers de guerre irakiens dans le désert du Koweït, le 25 février 1991. Les forces irakiennes auraient souffert d'une baisse de moral. (AFP)

Sur leur flanc droit, les Marines américains ont avancé vers Koweït City à travers le champ pétrolier d'Al-Wafra. Mais l'honneur de marcher sur la ville et de la libérer revient aux forces arabes, à l'extrême droite de la coalition, menées par le prince Khaled.

Trois détachements spéciaux sous son commandement regroupent des troupes issues des six États du CCG. À la fin de la première journée, ces forces conjointes, soutenues par les cuirassés américains de classe Iowa dans le Golfe, USS Missouri et USS Wisconsin, et leurs canons de 16 pouces, font de nombreux prisonniers et réalisent tous leurs objectifs pour cette étape.

Le jour 2, l'offensive au sol ne perd pas son élan. Deux divisions irakiennes mènent un bref combat contre les forces arabes qui avancent le long de la côte en direction de la ville de Koweït. À la fin de la journée, elles sont cependant jugées «inefficaces au combat», et toutes les unités de la coalition du secteur atteignent leurs objectifs.

Un véhicule blindé léger égyptien explose après avoir roulé sur une mine irakienne le 25 février 1991, deuxième jour de l’opération Tempête du désert. (AFP)

Mais une ombre viendra assombrir le 25 février, un jour jusque-là couronné de succès.

Avant la guerre, la capacité des missiles Scud tant redoutés de l’Irak avait suscité beaucoup d’inquiétude parmi les stratèges de la coalition. En réalité, l’impact des Scuds est à peine plus que psychologique. Les gros missiles de fabrication russe, remplis d'explosifs puissants mais contrôlés par un système de guidage gyroscopique relativement primitif, n'étaient pas très précis.

Saddam, en lançant des Scuds sur des villes israéliennes, espérait provoquer une guerre avec Israël. Cela n’aurait pas manqué de créer un dilemme pour les États arabes alignés contre lui, et donc de fracturer la coalition dirigée par les États-Unis. Le stratagème n’était pas loin de fonctionner.

«Lorsque les Scuds ont commencé à jaillir, les Israéliens ont tenu à riposter, ce qui était normal», se souvient Dick Cheney. Tel Aviv demande aux États-Unis de négocier un couloir pour ses avions à travers les espaces aériens saoudien, jordanien et syrien, «ce que nous avons bien sûr refusé de faire».

L'Irak lance les Scuds sur des cibles en Israël et en Arabie saoudite peu après le début des attaques aériennes de la coalition le 17 janvier. Les 42 missiles qui frappent Israël, principalement dans la région de Tel Aviv, ne tuent que deux personnes, bien que 200 autres aient été blessées.

Environ 46 Scuds visent l'Arabie saoudite, dont dix-huit qui ciblent Riyad. De nombreux missiles manquent leurs cibles de loin, ou sont abattus par le système antimissile américain Patriot. Mais le 25 janvier, un missile frappe un bâtiment du ministère saoudien de l'Intérieur à Riyad. Une personne est tuée et des dizaines d'autres blessées.

Des soldats égyptiens et américains gardent des prisonniers de guerre irakiens dans le désert du Koweït, le 25 février 1991. Les forces irakiennes auraient souffert d'une baisse de moral. (AFP)

Des soldats égyptiens et américains gardent des prisonniers de guerre irakiens dans le désert du Koweït, le 25 février 1991. Les forces irakiennes auraient souffert d'une baisse de moral. (AFP)

Un véhicule blindé léger égyptien explose après avoir roulé sur une mine irakienne le 25 février 1991, deuxième jour de l’opération Tempête du désert. (AFP)

Un véhicule blindé léger égyptien explose après avoir roulé sur une mine irakienne le 25 février 1991, deuxième jour de l’opération Tempête du désert. (AFP)

Et le 25 février, un autre missile cause une épouvantable tragédie. Peu après 20h30, un Scud vise l'aérodrome de Dhahran, mais finit par frapper un entrepôt dans la banlieue de Khobar qui fait office de caserne aux troupes des États-Unis: 28 Américains sont tués, et 260 autres sont blessés. Beaucoup seront soignés dans les hôpitaux saoudiens avoisinants. Cette attaque à elle seule est responsable du tiers de toutes les victimes américaines pendant la guerre.

Un missile Scud irakien a frappé un bâtiment abritant des troupes américaines à Al-Khobar, en Arabie saoudite, le 25 février 1991, tuant 28 Américains –  soit un tiers des victimes américaines pendant la guerre. (AFP)

C’était un dernier acte vicieux que s’est offert Saddam. À la fin de la journée, la radio de Bagdad annonce que le dictateur vaincu a ordonné à ses forces de se retirer du Koweït. Le lendemain, le 26 février, les troupes irakiennes quittent l'est de la zone de combat et commencent un exode massif.

Entre les unités irakiennes réacheminées par les Marines et les forces arabes qui affluent vers la ville de Koweït, le Pentagone décrira plus tard des unités «mélangées et désordonnées». «Des véhicules militaires et civils de tous genres, chargés de soldats irakiens et de biens pillés au Koweït, obstruent la principale autoroute à quatre voies au nord de Koweït» pendant toute la matinée.

La 80, qui relie Bassora à Koweït, sera bientôt connue dans le monde comme «l’autoroute de la mort».

L’autoroute 80, qui relie Bassora à la ville de Koweït a pris le nom d’«autoroute de la mort» après que des avions américains ont attaqué à plusieurs reprises les forces irakiennes battant en retraite. (Getty Images)

L’autoroute 80, qui relie Bassora à la ville de Koweït a pris le nom d’«autoroute de la mort» après que des avions américains ont attaqué à plusieurs reprises les forces irakiennes battant en retraite. (Getty Images)

Pour empêcher les troupes en retraite de se réorganiser et de monter une défense efficace en Irak, les avions de la coalition les frappent à plusieurs reprises. Cette étape du combat sera plus tard critiquée, mais le général Schwarzkopf ne fait preuve d’aucune empathie.

Le général s’expliquera plus tard. «Nous avons bombardé l'autoroute parce qu'il y avait énormément de matériel militaire sur cette autoroute. J'avais donné l'ordre de détruire chaque pièce de ce matériel irakien pour le rendre inutilisable le cas échéant», dit-il.

«Deuxièmement, les individus qui fuyaient le Koweït étaient ceux qui avaient commis des atrocités dans la ville de Koweït… Ce n’étaient pas des innocents qui voulaient simplement traverser la frontière irakienne. Nous parlons là de violeurs, d'assassins et de voyous, qui ont violé et pillé le centre-ville de Koweït, et qui tentaient alors de quitter le pays avant d'être arrêtés.»

Ailleurs, les Irakiens se rendent en masse. Le 26 février, troisième jour de l’offensive terrestre, au coucher du soleil, les forces de la coalition s’étaient enfoncées à des centaines de kilomètres à l’intérieur du territoire irakien. Elles détruisent ou neutralisent 26 des 43 divisions irakiennes, contraignent l'armée entière à battre en retraite, et capturent plus de 30 000 prisonniers.

À la fin de la journée, les forces de la coalition sur le flanc gauche et au centre, qui avaient d’abord marché vers le nord puis vers l’est jusqu’à l’Euphrate, avaient complètement isolé et encerclé les forces de Saddam dans le sud de l’Irak et du Koweït.

Au Koweït, les troupes arabes du Joint Forces Command North ont atteint tous leurs objectifs, à part un… À la tombée de la nuit, le Détachement spécial du prince Khaled se dirige vers l'est, en direction de la capitale, soutenu par les Égyptiens et les Syriens. Sur leur flanc droit, les Joint Forces Command East sont en avance. Ces dernières ont eu «tellement de succès», indique le Pentagone, «que leurs lignes de démarcation à l’ouest a été modifiée deux fois, et elles se sont vu attribuer quatre objectifs supplémentaires».

Sous le titre «À l’intérieur du Koweït libre», Khaled Almaeena a écrit dans l’édition du 28 février: «Une bruine matinale annonce une nouvelle vie ici, dans une ville ressuscitée il y a seulement vingt-quatre heures».

En fin de journée, «on prépare le terrain à Koweït pour une force panislamique» le lendemain. Aux premières heures du 27 février, une douzaine de Marines de la 2e compagnie de reconnaissance de la Force marchent sur la capitale, «accueillis par des Koweïtiens en liesse et des drapeaux américains qui flottent au-dessus des bâtiments, malgré les tirs occasionnels d’Irakiens récalcitrants. Les forces arabes reçoivent un accueil tout aussi enthousiaste dans l'ouest et l'est de la ville, alors que les forces spéciales saoudiennes prennent le contrôle de l'ambassade du Royaume.

L’offensive terrestre prend fin le jeudi 28 février à 8 heures du matin. En cent heures de combat seulement, les divisions blindées alliées ont dévalé plus de 400 kilomètres en territoire ennemi, avec un bilan de 86 000 prisonniers. La redoutable armée irakienne est en ruines: 3 847 chars, 1 450 véhicules blindés de transport militaire et 2 917 pièces d'artillerie ont été détruits ou saisis. Seules cinq de ses 43 divisions de combat sont encore capables d’offensives.

Les Koweïtiens se réjouissent quand les forces alliées libèrent la ville de Koweït, le 27 février 1991. (Getty Images)

L’armée et les civils irakiens paient un lourd prix l’indifférence de leur leader. La guerre a coûté la vie à pas moins de 200 000 soldats et, selon certaines estimations, à autant de civils irakiens. En comparaison, les pertes de la coalition sont légères. Seuls 250 décès sont directement attribuables à l’action ennemie.

Les forces de la coalition, selon les termes de l'évaluation du Pentagone, avaient remporté «l'une des victoires les plus rapides et les plus complètes de l'histoire militaire». Au cours de ce processus, ils ont atteint leurs trois objectifs: «Repousser les forces armées irakiennes du Koweït, détruire la Garde républicaine sur le terrain au Koweït, et aider à rétablir le gouvernement légitime du Koweït».

Mais Saddam Hussein est resté au pouvoir.

Un missile Scud irakien a frappé un bâtiment abritant des troupes américaines à Al-Khobar, en Arabie saoudite, le 25 février 1991, tuant 28 Américains –  soit un tiers des victimes américaines pendant la guerre. (AFP)

Un missile Scud irakien a frappé un bâtiment abritant des troupes américaines à Al-Khobar, en Arabie saoudite, le 25 février 1991, tuant 28 Américains –  soit un tiers des victimes américaines pendant la guerre. (AFP)

Des soldats irakiens qui agitent des drapeaux blancs se rendent sous l’œil vigilant d'une unité blindée saoudienne, à Koweït City, le 25 février 1991. (AFP)

Des soldats irakiens qui agitent des drapeaux blancs se rendent sous l’œil vigilant d'une unité blindée saoudienne, à Koweït City, le 25 février 1991. (AFP)

Sous le titre «À l’intérieur du Koweït libre», Khaled Almaeena a écrit dans l’édition du 28 février: «Une bruine matinale annonce une nouvelle vie ici, dans une ville ressuscitée il y a seulement vingt-quatre heures».

Sous le titre «À l’intérieur du Koweït libre», Khaled Almaeena a écrit dans l’édition du 28 février: «Une bruine matinale annonce une nouvelle vie ici, dans une ville ressuscitée il y a seulement vingt-quatre heures».

Les Koweïtiens se réjouissent quand les forces alliées libèrent la ville de Koweït, le 27 février 1991. (Getty Images)

Les Koweïtiens se réjouissent quand les forces alliées libèrent la ville de Koweït, le 27 février 1991. (Getty Images)

Hatoon Majdi Altoukhi, chef saoudienne à Djeddah, alors âgée de 12 ans, qui vivait avec sa famille à Riyad lorsque les Irakiens ont envahi le Koweït, décrit l'impact du conflit sur la vie en Arabie saoudite.

Hatoon Majdi Altoukhi, chef saoudienne à Djeddah, alors âgée de 12 ans, qui vivait avec sa famille à Riyad lorsque les Irakiens ont envahi le Koweït, décrit l'impact du conflit sur la vie en Arabie saoudite.

Les conséquences

Un pompier marche devant un puits de pétrole au Koweït, alors que des centaines de puits sont incendiés par les Irakiens qui battent en retraite en février 1991. Huit mois plus tard, le 28 octobre 1991, le puits est toujours en feu. (AFP)

Un pompier marche devant un puits de pétrole au Koweït, alors que des centaines de puits sont incendiés par les Irakiens qui battent en retraite en février 1991. Huit mois plus tard, le 28 octobre 1991, le puits est toujours en feu. (AFP)

La fumée des incendies des puits de pétrole au Koweït s'est propagée sur trois à cinq kilomètres de hauteur et sur des centaines de kilomètres à l'horizon. (Earth Observatory de la Nasa)

Un F14-B Tomcat du Strike Fighter Squadron 143, en base sur un porte-avions, survole des puits de pétrole en feu pendant l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

En plus d’incendier des centaines de puits, les Irakiens ont déversé des millions de litres de pétrole brut, polluant la terre et le Golfe, et dévastant la faune le long des plages koweïtiennes et saoudiennes. (Getty Images)

La fumée des incendies des puits de pétrole au Koweït s'est propagée sur trois à cinq kilomètres de hauteur et sur des centaines de kilomètres à l'horizon. (Earth Observatory de la Nasa)

Un F14-B Tomcat du Strike Fighter Squadron 143, en base sur un porte-avions, survole des puits de pétrole en feu pendant l'opération Tempête du désert. (Getty Images)

En plus d’incendier des centaines de puits, les Irakiens ont déversé des millions de litres de pétrole brut, polluant la terre et le Golfe, et dévastant la faune le long des plages koweïtiennes et saoudiennes. (Getty Images)

L'une des images les plus connues de la première guerre du Golfe a été prise par la navette spatiale Atlantis de la Nasa, en avril 1991. La photo est étonnante: prise cinq semaines après la fin de la guerre, elle montre une épaisse fumée noire s’élevant dans le ciel autour de Koweït City, qui s’échappe depuis les puits de pétrole incendiés par l’armée irakienne, après qu’elle a battu en retraite. La fumée s'étend sur des centaines de kilomètres pour atteindre jusqu'à cinq kilomètres de hauteur.

Cet acte malveillant de terrorisme environnemental ordonné par Saddam Hussein détruit à l’époque plus de 900 puits koweïtiens, dont 608 sont incendiés et 42 se déversent dans le désert. Les 156 millions de barils de pétrole brut qui se répandent hors des puits ont formé une série de vastes lacs, qui ont mis des années à être absorbés par les sols. Peu après le lancement de l’offensive aérienne du 17 janvier 1991, les soldats irakiens déversent environ 11 millions de barils de pétrole dans le Golfe, une quantité vingt fois plus importante que la marée noire causée par l'Exxon Valdez, le pétrolier qui s'était échoué dans le détroit du Prince William en Alaska, en mars 1989.

Le 25 janvier, alors que l'assaut aérien de la coalition s'intensifie, l'Irak répand à nouveau du pétrole koweïtien dans le Golfe. Cela  dure jusqu'au 27 janvier, date à laquelle les avions de la coalition ciblent les stations de pompage et les canalisations, coupant  ainsi le débit. Plus de 1 200 kilomètres de plages koweïtiennes et saoudiennes sont polluées, dévastant la faune, notamment les oiseaux migrateurs et les tortues. Il a fallu attendre huit mois pour qu’une équipe internationale de pompiers parvienne enfin à éteindre les incendies.

Des membres de l'équipe de pompiers de Red Adair travaillent sur un puits détruit par des soldats irakiens battant en retraite dans le champ pétrolifère d'Al-Ahmadi, dans le sud du Koweït, le 30 mars 1991. (AFP)

Des membres de l'équipe de pompiers de Red Adair travaillent sur un puits détruit par des soldats irakiens battant en retraite dans le champ pétrolifère d'Al-Ahmadi, dans le sud du Koweït, le 30 mars 1991. (AFP)

Le pétrole n'est pas la seule perte matérielle dont souffre le Koweït à la suite du déclenchement de la guerre. Le pays se retrouve aussi dépouillé d'une partie de son patrimoine. L’armée d’invasion a été accompagnée dans sa conquête par le personnel du Département des antiquités d’Irak, qui a systématiquement pillé le Musée national du Koweït, sélectionnant les œuvres à envoyer à Bagdad. Parmi les objets volés figurent 3 000 œuvres de la collection Al-Sabah d’art islamique, une bibliothèque d’art et d’histoire islamique comprenant 3 000 livres et 40 000 objets de la collection archéologique du musée. L'ensemble de la bibliothèque du Musée national, composé d'environ 20 000 livres, est également pillé.

Une grande partie des objets seront rendus au Koweït en septembre et octobre 1991, après la formation par l'ONU de l’agence Return of Property («Retour des biens») pour superviser le retour des objets volés au Koweït. Cependant, certains d’entre eux n’ont jamais été restitués.

Ces actes de vandalisme et de pillage massifs de Saddam Hussein, bien qu’ils soient très graves, n’ont pas eu le même impact que les répercussions géopolitiques de la guerre, qui continuent de nuire à la région aujourd’hui.

Il apparaît bien sûr facile de faire de la guerre de 1991 la cause principale des catastrophes qui ont par la suite frappé le Moyen-Orient, qui a vu la montée en puissance d'Oussama ben Laden et d'Al-Qaïda, les attentats du 11 septembre 2001, l'invasion de l'Irak en 2003 et l'émergence de Daech.

L’ancien rédacteur en chef d’Arab News, Khaled Almaeena, qui se trouvait à Bagdad pour le 17e Sommet arabe, deux mois avant l’invasion du Koweït, estime que «la plupart des problèmes du monde arabe aujourd’hui sont le résultat direct de l’agression de Saddam Hussein». «S’il n'avait pas envahi le Koweït, il n'y aurait probablement eu ni Al-Qaïda, ni Daech. L'invasion du Koweït a été un moment clé pour ceux qui souhaitaient voir les Arabes s'opposer violemment les uns aux autres et se battre», explique-t-il.

Pour le prince Khaled, il ne fait aucun doute que le conflit a eu un impact négatif sur les relations interarabes. «La violation par Saddam Hussein de ce que l’on pourrait qualifier de “code arabe non écrit”, son agression féroce contre un autre État du Golfe a rompu un lien arabe essentiel qui, je le crains, prendra des années à se rétablir», écrivait-il en 1993 dans le journal RUSI.

Renad Mansour, chef du projet de l’Initiative irakienne au sein du groupe de réflexion londonien des affaires internationales, Chatham House, affirme qu’il est impossible de savoir dans quelle mesure le monde aurait pu être différent si Saddam Hussein avait été évincé en 1991, plutôt qu'en 2003.

La première guerre du Golfe aurait déclenché une chaîne de catastrophes, notamment les attaques d'Al-Qaïda contre les États-Unis le 11 septembre 2001. (Getty Images)

«Le manque de profondeur de la stratégie, l’absence de finalité, le choix de la doctrine “choc et effroi”, l’idée que l’on peut transformer rapidement un État, est un problème», assure-t-il. «La ʺdébaasification de l’Irakʺ a écarté du pouvoir le cercle restreint des proches de Saddam Hussein, mais également les couches supérieures qui travaillaient dans la fonction publique. Cela a été l'une des plus grandes erreurs stratégiques commises par les Américains et leurs alliés.»

Sans un plan B pour reconstruire le pays, le chaos semblait inévitable. «Il est difficile de savoir ce qui se serait passé si George H. W. Bush avait destitué Saddam Hussein en 1991, mais maintenu l’appareil d’État. L'Irak n’aurait peut-être pas suivi la même voie que celle d’après 2003», précise le chercheur.

Dans un article paru dans le Los Angeles Times cinq ans après la première guerre du Golfe, James Baker, ancien secrétaire d’État du président Bush, affirmait que les Américains n’avaient pas l’intention de renverser Saddam Hussein à l’époque. La coalition n’a pas continué ses avancées plus en profondeur en Irak, car selon lui, les États-Unis et leurs alliés de la coalition – en particulier les pays arabes – pensaient tous que Saddam Hussein ne survivrait pas à une défaite militaire de l’ampleur de celle de 1991.

Dans un discours prononcé à bord du porte-avions nucléaire USS Abraham Lincoln le 1 er mai 2003, le président américain George W. Bush déclare que les combats importants en Irak sont terminés, et il célèbre «la victoire dans la guerre contre le terrorisme». (AFP)

La coalition avait atteint tous ses objectifs militaires et politiques, et poursuivre l’offensive en Irak aurait causé des pertes en vies humaines à une échelle inacceptable pour le peuple et le gouvernement américains. «On pouvait s’attendre à ce que les soldats et les civils irakiens résistent bien plus férocement à une attaque visant leur pays que sur le champ de bataille  koweïtien», avait-il encore expliqué.

Même si Saddam Hussein avait été capturé, l'Amérique aurait pu être confrontée à une longue occupation, émaillée d’insurrections. «Aller au-delà du mandat du Conseil de sécurité de l'ONU aurait pu faire de Saddam Hussein un héros nationaliste arabe», concluait Baker dans le Los Angeles Times. «La guerre d’une coalition internationale pour libérer le Koweït d’une invasion universellement condamnée se serait transformée en une guerre impérialiste américaine pour toute la ʺrue arabeʺ dans toute la région.»

Après le 11-Septembre, ces préoccupations n’étaient plus valables. Pour de nombreux membres de l'administration du président George W. Bush, l'Irak demeurait un travail inachevé qui avait été commencé par son père en 1991, et qu’il fallait finir.

L'opération Iraqi Freedom, l'invasion de l'Irak par une coalition dirigée par les États-Unis, a commencé le 20 mars 2003. Une fois de plus, à la suite d'une campagne aérienne «choc et effroi», l'armée irakienne s'est effondrée face à une puissance de feu supérieure. Cela n’a pas pourtant été une guerre de cent jours. Le chaos, la guerre civile et la révolte ont suivi.

Les troupes américaines ont finalement quitté l'Irak en 2011, après huit ans et huit mois d’un conflit qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de soldats irakiens, d'insurgés et de civils et à 4 500 membres des forces armées américaines.

Alors, la fin des hostilités en Irak il y a trente ans, le 24 février 1991, la première guerre du Golfe ressemble presque aujourd’hui à une période plus légère. Comme l'a souligné le prince Khaled après le conflit, cette guerre a finalement entraîné des changements politiques positifs dans la Golfe, notamment dans les relations arabo-occidentales.

«Les relations historiques complexes entre les pays arabes et l’Occident voulaient que l’Occident reste à distance, mais la crise a changé cet état d’esprit. Une rencontre a bel et bien eu lieu. Dans le désert d'Arabie, il a été démontré que, lorsque leurs intérêts convergeaient, l'Occident et l'Orient pouvaient combattre ensemble», a-t-il écrit en 1993.

Le roi Fahd en compagnie du général américain Norman Schwarzkopf pendant la première guerre du Golfe. «Dans le désert d'Arabie», comme l'a dit le général saoudien le prince Khaled, «il a été démontré que lorsque leurs intérêts convergent, l'Orient et l'Occident peuvent combattre ensemble.» (Archives SRMG)

Saddam Hussein, capturé par les Américains en décembre 2003 et pendu trois ans plus tard après avoir été reconnu coupable par un tribunal irakien de crimes contre l'humanité, a payé le prix des maux qu'il a infligés à ses frères arabes en 1990.

Après avoir été en fuite pendant plusieurs mois, Saddam Hussein est capturé par les troupes américaines le 13 décembre 2003. Il se cachait dans un trou dans le sol près de sa ville natale de Tikrit. (AFP)

Mais trente ans après la fin de la guerre qu'il a fait subir à son propre peuple et au monde arabe dans son ensemble, son héritage perdure, dans le chaos et le conflit qui sévissent depuis dans la région.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur arabnews.com

La première guerre du Golfe aurait déclenché une chaîne de catastrophes, notamment les attaques d'Al-Qaïda contre les États-Unis le 11 septembre 2001. (Getty Images)

La première guerre du Golfe aurait déclenché une chaîne de catastrophes, notamment les attaques d'Al-Qaïda contre les États-Unis le 11 septembre 2001. (Getty Images)

Dans un discours prononcé à bord du porte-avions nucléaire USS Abraham Lincoln le 1 er mai 2003, le président américain George W. Bush déclare que les combats importants en Irak sont terminés, et il célèbre «la victoire dans la guerre contre le terrorisme». (AFP)

Dans un discours prononcé à bord du porte-avions nucléaire USS Abraham Lincoln le 1 er mai 2003, le président américain George W. Bush déclare que les combats importants en Irak sont terminés, et il célèbre «la victoire dans la guerre contre le terrorisme». (AFP)

Le roi Fahd en compagnie du général américain Norman Schwarzkopf pendant la première guerre du Golfe. «Dans le désert d'Arabie», comme l'a dit le général saoudien le prince Khaled, «il a été démontré que lorsque leurs intérêts convergent, l'Orient et l'Occident peuvent combattre ensemble.» (Archives SRMG)

Le roi Fahd en compagnie du général américain Norman Schwarzkopf pendant la première guerre du Golfe. «Dans le désert d'Arabie», comme l'a dit le général saoudien le prince Khaled, «il a été démontré que lorsque leurs intérêts convergent, l'Orient et l'Occident peuvent combattre ensemble.» (Archives SRMG)

Après avoir été en fuite pendant plusieurs mois, Saddam Hussein est capturé par les troupes américaines le 13 décembre 2003. Il se cachait dans un trou dans le sol près de sa ville natale de Tikrit. (AFP)

Après avoir été en fuite pendant plusieurs mois, Saddam Hussein est capturé par les troupes américaines le 13 décembre 2003. Il se cachait dans un trou dans le sol près de sa ville natale de Tikrit. (AFP)

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