Arab News en français a visionné NAZA, qui détaille la déshumanisation des palestiniens et le formatages des israéliens

Avec NAZA, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor présenté à la Mostra de Venise, cet enfer est décortiqué sous nos yeux.
Avec NAZA, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor présenté à la Mostra de Venise, cet enfer est décortiqué sous nos yeux.
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Arab News en français a visionné NAZA, qui détaille la déshumanisation des palestiniens et le formatages des israéliens

Arab News en français a visionné NAZA, qui détaille la déshumanisation des palestiniens et le formatages des israéliens
  • NAZA désigne, dans le vocabulaire décrit par le documentaire, le nombre de civils dont la mort peut être anticipée lorsqu’une cible est frappée.
  • L’idée est glaçante : avant même qu’une bombe ne tombe, des vies humaines peuvent déjà être intégrées au calcul des victimes. Ainsi, une famille, des enfants, des voisins deviennent un nombre.

PARIS: Une petite salle obscure, en sous-sol d’un immeuble du douzième arrondissement de Paris, où sont rassemblés sept ou huit journalistes pour une projection privée.

Le silence est pesant, aucune parole n’est prononcée, aucun regard n’est échangé.

Chacun semble se préparer à plonger dans l’enfer que vit Gaza depuis l’opération du 7 octobre 2023 menée par le Hamas.

Depuis cette date, les médias du monde entier nous ont donné à voir le côté face de cet enfer. Avec NAZA, le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor présenté à la Mostra de Venise, cet enfer est décortiqué sous nos yeux. Le côté pile.

Abraham et Szor font parler 24 anciens membres des services de renseignement et de l’armée israélienne, qui décrivent la mécanique qui rend cette guerre possible : les renseignements, les algorithmes, les ordres, les procédures, les écrans et, surtout, les hommes qui se trouvent à chacun des maillons de cette machine de guerre.

Une horreur froide

L’image est sombre, oscillant constamment entre des gros plans sur les échanges entre Abraham et les personnes interviewées et des façades de bâtiments à Tel-Aviv.

Pas d’images choc, pas de corps mutilés ni de cadavres.

Pas de décombres ni de familles éplorées, pas de sensationnel, mais une sobriété absolue pour rendre compte de l’horreur.

Une horreur froide, méticuleuse et certainement mathématique, décrite par ses propres auteurs : un choix particulièrement dérangeant et profondément intelligent.

Tout cela est d’ailleurs sous-jacent au titre du film : NAZA désigne, dans le vocabulaire décrit par le documentaire, le nombre de civils dont la mort peut être anticipée lorsqu’une cible est frappée.

L’idée est glaçante : avant même qu’une bombe ne tombe, des vies humaines peuvent déjà être intégrées au calcul des victimes. Ainsi, une famille, des enfants, des voisins deviennent un nombre.

C’est là que commence le mécanisme de déshumanisation : l’être disparaît derrière la donnée, une personne devient une cible, la cible une adresse et, ensuite, l’adresse devient une coordonnée.

Après vient la frappe et, avec elle, les victimes se transforment en dommages collatéraux acceptables, désignés par le terme NAZA.

L’une des personnes interviewées évoque l’un des systèmes de surveillance et de ciblage, nommé Lavender, capable d’exploiter une masse considérable de données pour identifier des personnes considérées comme appartenant au Hamas.

Un autre système, surnommé « Where’s Daddy? », est présenté comme permettant de repérer le moment où une personne recherchée regagne son domicile.

Le paradoxe est terrible, puisque retrouver une cible signifie, la plupart du temps, retrouver toute une famille.

L’un des témoignages rapportés dans le film raconte ainsi le suivi de deux sœurs dans l’espoir de localiser leur père. Mais lorsque la frappe a finalement lieu, celui-ci n’est pas là : il a oublié son téléphone à la maison et sa famille est tout simplement décimée.

À mesure que le film avance, une impression s’installe : celle d’une guerre devenue une sorte d’usine, où les données entrent d’un côté et les cibles sont produites de l’autre.

Entre les deux, une succession d’opérations techniques et humaines, et chacun a simplement le sentiment de ne faire qu’une petite partie du travail.

Les témoignages se succèdent, les voix relatent calmement le nombre de victimes occasionnées et le nombre d’immeubles transformés en poussière.

Le but de cette guerre n’est pas seulement d’assassiner le plus grand nombre de Palestiniens, mais aussi de détruire leurs habitations et de raser leurs quartiers pour les rendre inutilisables et les empêcher de revenir.

Il fallait les pousser coûte que coûte vers le sud et raser tout ce qu’ils laissent derrière eux. Mais ce qui les attend au sud est loin d’être une vie paisible.

L’acte de tuer, un travail, rien de plus

Des témoignages affirment que des lignes invisibles sont établies par l’armée israélienne et que les Palestiniens qui s’aventurent au-delà de ces lignes sont systématiquement tués. C’est une façon de leur apprendre leur existence, au détriment de leurs vies.

Plus la projection avance, plus on constate que la déshumanisation ne concerne pas seulement ceux qui sont frappés, mais qu’elle atteint aussi ceux qui frappent.

Plusieurs témoignages renvoient à une même logique : « les ordres », la mission à accomplir, la fonction attribuée, la nécessité de faire son travail. « Je ne suis qu’un rouage », « je ne décide pas », « je retransmets une information » ou « je valide une cible ».

Pire encore : « Je lance une série de bombardements, puis je passe à autre chose. » Le geste meurtrier est ainsi dissocié de ses conséquences, l’acte de tuer est banalisé : ce n’est qu’un travail, rien de plus.

Ce qui contribue à nourrir ce « formatage », c’est en grande partie la distance, car, derrière un écran, la guerre peut prendre les apparences d’une opération technique.

Un témoin évoque même l’impression d’un « jeu vidéo » : la cible est réduite à une image, une information, un signal, et la mort n’est plus qu’une notion abstraite pour celui qui la déclenche.

Pendant que les témoignages décrivent les bombardements et la destruction à Gaza, la caméra montre Tel-Aviv, ses immeubles, ses rues, ses habitants, la vie quotidienne.

Une société continue de vivre normalement pendant qu’à quelques dizaines de kilomètres, une autre population est plongée dans la destruction et la mort.

La mort, elle, est là, visible, brutale, aveugle et froide. Le documentaire la restitue, en tout dernier lieu, à travers des images d’archives poignantes.

Dans les décombres d’un bâtiment détruit à Gaza, un homme glisse sa tête entre deux dalles de béton et appelle d’une voix désespérée : « Saïd, c’est baba ! Fadwa… Hoda… Répondez… C’est moi ! »

Hélas, les gros gravats restent froids, aucune voix ne lui revient. Puis le plan final montre des pieds, plusieurs pieds, petits et grands, alors que les corps sont comprimés dans les ruines.

Difficile de ne pas penser au livre Les Bienveillantes de Jonathan Littell, dont le héros, Max Aue, est présenté comme une personne cultivée, rationnelle et organisée, qui accomplit une fonction au sein du système d’extermination des Juifs.

Littell a été récompensé par le prix Goncourt en 2006 pour avoir interrogé la nature de la machine à tuer hitlérienne.

Abraham et Szor, eux, se terrent, accusés de trahison et menacés de mort depuis la sortie de leur film. Leur gouvernement, architecte en chef du génocide qui vise les Palestiniens, menace de les déchoir de leur nationalité.