Le crime effroyable commis contre des voyageurs à l’aéroport international du roi Khalid de Riyad ne nécessite guère d’enquête ni d’examen approfondi. Il n’est pas nécessaire de relever des empreintes digitales. L’auteur avait déjà menacé de passer à l’acte. Un tel acte n’est guère surprenant, compte tenu de sa rhétorique, de ses méthodes et de son histoire. Il s’agit, après tout, d’un arsenal en quête d’un affrontement pour justifier son existence et convaincre ses commanditaires qu’il vaut l’argent qui lui est consacré. Un arsenal qui a provoqué des guerres et des frappes aériennes à répétition, comme s’il ne pouvait survivre que dans les eaux tumultueuses du conflit. Il comprend instinctivement que la paix est son ennemi numéro un et que la stabilité ne lui laisse aucune place. Il a été créé pour combattre à la fois la paix et la stabilité.
Ce crime est survenu après que la milice houthiste eut perdu sa capacité à maintenir une présence dans le détroit de Bab al-Mandab. Le contrôle de cette voie navigable aurait considérablement renforcé la valeur de la milice aux yeux de ses commanditaires. Elle avait espéré offrir à l’Iran un moyen de compenser les graves dommages infligés par l’armée américaine aux projets de Téhéran visant à fermer le détroit d’Ormuz. Mais l’offensive des Houthis dans l’ensemble de la région s’est avérée être une sorte de piège qui a explosé entre les mains de celui qui s’y était engagé.
Rarement dans l’histoire de la guerre un aéroport civil bondé de passagers a-t-il été la cible d’une attaque. Commettre un crime de cette ampleur reflète très probablement la panique de son auteur. En s’emparant de Bab al-Mandab, la milice avait espéré s’imposer comme un acteur dont l’existence ou le rôle ne pourraient plus être ignorés. Elle espérait peut-être même obtenir des contreparties en échange de l’assurance donnée au « Grand Satan » qu’elle ne s’en prendrait pas à ses navires.
Rarement dans l’histoire de la guerre un aéroport civil bondé de passagers a-t-il été la cible d’une attaque
Ghassan Charbel
Mais les événements ont pris une autre tournure. La milice a peut-être cédé à la panique lorsque le gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale a lancé l’« Opération Aube du Yémen », la présentant comme une campagne allant bien au-delà de la reprise du détroit et de ses environs. L’offensive s’est vu attribuer un objectif plus large : déstabiliser et affaiblir le mini-État des Houthis, ouvrant ainsi la voie à sa chute finale.
Un autre facteur a peut-être alarmé les Houthis : la révélation du véritable rôle de la milice aux yeux de la région et du monde entier. Les forces qui avaient auparavant appelé à la prudence face à la milice et cherché à atténuer la gravité de ses actions ont fini par reconnaître sans l’ombre d’un doute que les Houthis avaient délibérément gâché toutes les occasions de parvenir à un règlement. Leur existence même est indissociable de la mission régionale qui leur a été assignée dans le cadre du programme plus large de l’Iran pour le Moyen-Orient.
Les Houthis ont brandi des slogans tonitruants, notamment « Mort à l’Amérique » et « Mort à Israël ». Pourtant, leurs actions ont clairement montré que ces slogans ne servaient que de couverture à leur mission première : s’en prendre à l’Arabie saoudite.
Cela n’a rien de surprenant. Au cours des dernières décennies, l’Arabie saoudite a constitué un obstacle redoutable aux objectifs du coup d’État au Yémen et au bouleversement bien plus vaste orchestré par l’Iran dans toute la région. Le poids politique, économique et régional de l’Arabie saoudite a empêché l’ensemble de la région de tomber sous l’emprise de ce vaste projet iranien, qui a certes réussi à faire des percées dans certains pays, mais n’a pas réussi à s’emparer du contrôle des décisions du Golfe ni du destin de la région.
La nature du rôle de l’Arabie saoudite s’oppose directement aux fondements de cette campagne de grande envergure visant à renverser l’ordre régional. Le Royaume est un facteur de stabilité, attaché aux principes de la légitimité internationale et au règlement pacifique des différends par la négociation. Il agit également avec le plus haut degré de responsabilité envers la stabilité de l’économie mondiale, les flux énergétiques et la sécurité des chaînes d’approvisionnement.
L’Arabie saoudite n’a jamais concédé aux architectes de ce bouleversement de grande ampleur le droit de remodeler l’équilibre régional des pouvoirs en fonction de leurs intérêts. Elle s’est opposée à leur stratégie visant à saper les gouvernements et à transférer le pouvoir de décision aux milices. Elle est restée déterminée à soutenir les autorités légitimes au Yémen, en Irak, au Liban et en Palestine.
Le Royaume a répondu favorablement à tous les efforts déployés par les gouvernements irakiens successifs pour reconstruire les institutions de l’État et étendre leur autorité à l’ensemble du pays. Il a adopté la même approche à l’égard des efforts de l’État libanais visant à reprendre le contrôle des décisions en matière de guerre et de paix et à garantir que les armes restent exclusivement entre les mains des autorités légitimes.
L’importance de ce rôle saoudien s’est considérablement accrue à la suite de la série de chocs qui ont frappé plusieurs pays au lendemain du séisme déclenché par les attentats du 7 octobre 2023.
Il n’est pas exagéré de dire que la région s’apprête à vivre des semaines décisives. Non seulement en raison des élections prévues en Israël et aux États-Unis, mais aussi à cause de l’incertitude qui entoure la situation en Iran.
L’enrichissement excessif de l’uranium était un pari semé d’embûches, tout comme la prise de Bab al-Mandab par les Houthis.
Ghassan Charbel
Il était plus facile de décrypter le paysage politique iranien sous l’ayatollah Khomeini, qui tenait toutes les rênes du pouvoir. C’était également plus facile sous le guide suprême Ali Khamenei, qui a habilement mené le jeu des « conquêtes » régionales de l’Iran tout en maintenant un équilibre entre les institutions du pays.
Sous la troisième ère, celle de Mojtaba Khamenei, la situation est plus difficile à déchiffrer. L’actuel Guide suprême n’a toujours pas fait d’apparition publique, ce qui renforce l’impression qu’une guerre pourrait éclater à tout moment malgré les efforts de médiation en cours.
Cette situation soulève une question importante : qui prend les décisions en Iran aujourd’hui ? Le dernier mot revient-il au Guide suprême et à son bureau ? Ou bien la prise de décision résulte-t-elle d’un alignement entre les souhaits du Guide suprême et ceux des généraux du Corps des gardiens de la révolution islamique ?
Les généraux estiment-ils que les pertes colossales subies par l’Iran en raison du blocus naval et de l’étranglement économique rendent impérative la recherche d’une issue ? Ou considèrent-ils qu’un nouveau cycle de guerre est inévitable ?
Estiment-ils que le rôle du président Masoud Pezeshkian et du ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi se limite à gagner du temps jusqu’à la prochaine confrontation ? Et pensent-ils que les mandataires régionaux de l’Iran doivent jouer leur rôle si une nouvelle vague de combats éclate, quelles que soient les épreuves que leurs pays ont subies à la suite d’aventures précédentes ?
Le régime iranien est allé trop loin en ébranlant les fondements de la stabilité régionale. Il a étendu son emprise à l’ensemble de la région et a fini par avoir besoin d’un parapluie nucléaire pour empêcher que sa propre campagne de déstabilisation ne soit renversée. C’est à ce moment-là que son rôle s’est retourné contre lui, lorsque des avions américains ont frappé les installations nucléaires iraniennes.
L’enrichissement excessif d’uranium était un pari semé d’embûches, tout comme la prise de Bab al-Mandab par les Houthis et l’attentat perpétré à l’aéroport de Riyad. C’est ce qui arrive lorsqu’un rôle explose entre les mains de celui qui l’incarne.
Ghassan Charbel est rédacteur en chef du journal Asharq Al-Awsat. Cet article a été publié pour la première fois dans Asharq Al-Awsat.
X : @GhasanCharbel
NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette section leur sont propres et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com

