LONDRES : Selon Norman Roule, ancien haut responsable des services de renseignement américains, l’escalade des attaques à la roquette et au drone menées par les Houthis contre des cibles civiles en Arabie saoudite ne devrait plus être considérée uniquement sous l’angle de la guerre civile au Yémen.
Elles constituent une menace terroriste non seulement pour le Royaume, a-t-il déclaré, mais aussi pour les millions de ressortissants étrangers vivant dans le Golfe, le transport maritime international et l’économie mondiale dans son ensemble.
S’exprimant auprès d’Arab News à la suite des attaques meurtrières à la roquette contre l’aéroport international du roi Khalid à Riyad, M. Roule a déclaré que l’Arabie saoudite avait mis en place un réseau de défense aérienne « très efficace, bien entraîné et bien équipé », qui avait intercepté la grande majorité des roquettes et drones houthis tirés sur le Royaume au fil des ans.
Mais aucun système de défense, a-t-il averti, ne peut arrêter toutes les attaques.
« Il y aura toujours des missiles ou des drones qui passeront à travers les défenses », a-t-il déclaré. « Et bien sûr, cela entraîne une tragédie, un acte terroriste, comme celui que nous venons de voir ce week-end. »
M. Roule a estimé que ces dernières frappes allaient probablement se poursuivre, les forces houthistes étant confrontées à une pression croissante sur le champ de bataille de la part du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale.
Les forces gouvernementales, soutenues par l’Arabie saoudite, ont récemment repoussé les Houthis hors de certaines zones qu’ils avaient conquises, a-t-il expliqué, ce qui incite le groupe à riposter en ciblant des sites politiquement et économiquement sensibles à l’intérieur du Royaume.

Une capture d’écran montre le moment de l’attaque au missile contre l’aéroport international King Khalid de Riyad. M. Roule a déclaré que le réseau de défense aérienne de l’Arabie saoudite était « très efficace, bien entraîné et bien équipé », mais qu’aucun système ne pouvait arrêter toutes les attaques.
« Si vous êtes les dirigeants houthis, ou si vous êtes l’Iran conseillant les dirigeants houthis, votre position à ce stade sera la suivante : attaquer des sites économiques et politiques hautement sensibles au sein du Royaume », a déclaré M. Roule.
« D’une certaine manière, c’est le succès du gouvernement yéménite contre les Houthis qui pousse ces derniers à mener ces actions pour tenter de mettre fin au soutien saoudien au gouvernement yéménite. »
Pour M. Roule, cependant, la portée de ces attaques dépasse leur objectif militaire immédiat.
« Il s’agit d’une menace terroriste pour la communauté internationale », a-t-il déclaré.
Il a rejeté le discours des Houthis selon lequel leur campagne militaire visait principalement Israël, soulignant au contraire les victimes civiles causées par les attaques houthistes ailleurs dans la région.
« C’est une déclaration cruelle et méprisable de la part des Houthis de prétendre qu’ils ne s’opposent qu’à Israël », a déclaré M. Roule.
« Les Houthis ont tué bien plus de musulmans dans le monde qu’ils n’ont tué d’Israéliens. »

Selon lui, le ciblage de sites civils est une caractéristique constante des opérations houthistes depuis plus d’une décennie, notamment les attaques contre des villes saoudiennes, des infrastructures énergétiques et des installations de transport.
« Des millions de ressortissants étrangers vivent et s’épanouissent dans le Royaume, sans compter la menace qui pèse sur les civils saoudiens », a-t-il déclaré.
M. Roule a souligné une incohérence dans la manière dont la communauté internationale qualifie ce type de violence.
« Si quelqu’un utilise une voiture piégée contre un bâtiment, cela est perçu comme un acte de terrorisme », a-t-il déclaré. « Mais si un groupe terroriste utilise des missiles ou des drones dans le cadre d’un conflit non déclaré, le monde reste en quelque sorte en retrait et ne réagit pas avec la même fermeté. »
Il a qualifié les attaques contre les civils de « forme la plus cruelle de violence », affirmant que l’Iran et les groupes qui lui sont alliés exerçaient une pression sur les populations civiles et le commerce mondial afin de dissuader toute action militaire à leur encontre.
« La communauté internationale devra décider si elle laisse cette situation s’étendre ou non », a-t-il déclaré.
Cette menace s’étend de plus en plus au-delà du territoire saoudien.
M. Roule a indiqué que les Houthis conservaient l’ambition de contrôler l’ensemble du Yémen tout en développant une présence régionale s’étendant au-delà de la mer Rouge jusqu’en Afrique de l’Est.
Il a mis en avant la coopération entre les Houthis et Al-Shabab en Somalie, affirmant que l’Iran et les Houthis utilisaient depuis des années l’Afrique de l’Est comme plate-forme de transit pour la technologie et les fournitures destinées au Yémen.
Il a averti qu’une relation avec Al-Shabab pourrait potentiellement offrir aux Houthis et à l’Iran une base géographique à partir de laquelle étendre leurs opérations de drones au-delà du sud de la mer Rouge, vers les voies maritimes de la Méditerranée orientale et autour du canal de Suez.
Il a toutefois mis en garde contre l’idée selon laquelle les Houthis pourraient simplement fermer le détroit de Bab al-Mandab. La Russie et la Chine dépendent toutes deux des voies commerciales de la mer Rouge, a déclaré M. Roule, alors que les Houthis ont largement évité de prendre pour cible les navires russes et chinois.
Fermer complètement cette voie navigable, a-t-il ajouté, porterait atteinte aux intérêts économiques de deux pays entretenant des relations politiques importantes avec le groupe.
M. Roule entrevoit plutôt une stratégie plus complexe : menacer les intérêts saoudiens, occidentaux et israéliens tout en établissant une présence régionale capable d’exercer une pression sur le transport maritime international sans nécessairement l’interrompre complètement.

Les Houthis sont également de plus en plus capables de produire des armes localement, même si M. Roule a précisé qu’ils dépendaient encore fortement de la technologie iranienne de pointe.
« Les Houthis ont la capacité de construire la structure de base des missiles et l’armement de base, mais ils ont besoin de la technologie de pointe fournie par l’Iran », a-t-il déclaré.
Cette technologie, a-t-il précisé, parvient au Yémen à bord de petits navires via des réseaux de contrebande iraniens, soit directement, soit après un transbordement en Afrique de l’Est.
Le grand nombre de bateaux de pêche et de contrebande opérant dans la région rend les opérations d’interception particulièrement difficiles.
« Les services de renseignement iraniens utilisent ces petits bateaux pour dissimuler leurs cargaisons d’armes », a déclaré M. Roule.
Tout en décrivant les Houthis comme à la fois des partenaires et des mandataires de l’Iran, M. Roule a souligné qu’ils nourrissaient également des ambitions indépendantes de Téhéran.
Des soldats saoudiens présentent les restes de missiles balistiques houthis de fabrication iranienne lors d’une conférence de presse à Riyad. Les Houthis ont la capacité de construire la structure de base des missiles et l’armement de base, mais ils ont besoin de la technologie de pointe fournie par l’Iran, a déclaré M. Roule. (AFP)

Il a précisé que cette relation ne devait donc pas être interprétée comme signifiant que chaque action des Houthis était nécessairement ordonnée directement par l’Iran.
La possibilité que du personnel iranien joue un rôle opérationnel plus direct ne pouvait être exclue, a-t-il ajouté, citant le précédent des officiers de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) qui ont travaillé aux côtés des forces alliées pendant la guerre civile syrienne.
Un rapport publié le mois dernier par l’Associated Press, s’appuyant sur des sources dont un haut responsable houthi, suggérait que le Corps des gardiens de la révolution islamique avait suivi un modèle opérationnel similaire lors de la récente offensive houthiste vers la mer Rouge.
Toutefois, l’objectif des Houthis eux-mêmes, a déclaré M. Roule, reste clair : le contrôle du Yémen et l’accès à l’influence économique et stratégique que pourrait procurer le contrôle de la côte de la mer Rouge.
Dans ce contexte, M. Roule a estimé que le soutien international aux défenses de l’Arabie saoudite deviendrait de plus en plus important.
Selon lui, il faudrait commencer par écouter Riyad plutôt que de lui dicter le type de soutien dont elle a besoin.

« Ce que nous devrions faire, c’est tendre la main à nos partenaires saoudiens – ce que font les États-Unis chaque jour par l’intermédiaire de leurs agents de liaison militaires du Commandement central – et demander à l’Arabie saoudite ce dont elle a exactement besoin pour améliorer ses défenses », a-t-il déclaré.
« Le Royaume saura ce dont il a besoin. »
Washington et ses autres partenaires devraient alors apporter le soutien nécessaire et, si besoin est, participer à un effort international plus large visant à neutraliser la menace, a-t-il ajouté.
La diplomatie reste souhaitable, a ajouté M. Roule, mais elle ne peut se substituer à la sécurité lorsqu’une des parties refuse tout compromis.
« La forme de réponse la plus faible que l’on observe au sein de la communauté internationale est celle où certains acteurs déclarent bien sûr condamner l’action, mais cherchent une solution diplomatique, et s’arrêtent là », a-t-il déclaré.
« La réflexion doit aller plus loin : que se passerait-il si les Houthis et les Iraniens refusaient la voie diplomatique et n’en tenaient qu’à leurs objectifs ? »
Malgré les craintes que l’escalade de la violence n’entraîne Washington ou Riyad dans une nouvelle guerre régionale prolongée, M. Roule a déclaré que la dernière crise avait, en réalité, renforcé les liens de sécurité entre le Golfe et les États-Unis.

« D’après ce que j’ai pu comprendre, et je m’appuie sur des informations fiables, le partenariat entre les États-Unis, l’Arabie saoudite et le CCG en général n’a jamais été aussi étroit », a-t-il déclaré.
Une fois le conflit terminé, a-t-il prédit, Washington se retrouverait avec des relations de sécurité nettement plus étroites avec le CCG qu’il n’en avait entretenues depuis de nombreuses années.
Ce partenariat, a-t-il précisé, ne devrait pas signifier la transformation de la guerre au Yémen en une guerre opposant les États-Unis aux Houthis ou l’Arabie saoudite aux Houthis.
« Il s’agit d’un conflit yéménite qui doit être résolu par les Yéménites », a déclaré M. Roule.
Permettre aux Houthis de présenter les combats comme une lutte contre Washington, Riyad ou d’autres capitales étrangères ne ferait qu’aider le groupe à détourner l’attention de son affrontement avec le gouvernement yéménite.
Mais la nature transnationale des attaques houthistes signifie que le monde extérieur ne peut pas non plus rester en retrait.
«Une approche internationale de cette question est absolument nécessaire», a déclaré M. Roule.
Selon lui, un tel effort devrait être mené par les États-Unis en partenariat avec l’Arabie saoudite — et devrait reconnaître que les attaques houthistes à la roquette, par drone et en mer ne constituent plus uniquement un problème yéménite ou saoudien.
« Il s’agit d’une menace mondiale », a-t-il déclaré.
« Nous avons vu des vies perdues — qu’il s’agisse d’Indiens, de Saoudiens ou d’Américains — au cours de la semaine dernière, ce qui nécessite donc une réponse mondiale. »





