CATANZARO, Italie: Une fois par semaine, le procureur antimafia le plus connu d'Italie, Nicola Gratteri, reçoit dans son bureau des victimes de la mafia pour écouter leurs doléances.
En Calabre, la pointe de la Botte italienne qui abrite la très redoutée 'Ndrangheta, la plus puissante mafia italienne, la population locale doit faire face à des menaces, des intimidations, des extorsions, des pratiques d'usure et des meurtres.
Ceux qui attendent patiemment leur tour au parquet de Catanzaro pour passer dix minutes avec Nicola Gratteri sont des Calabrais qui jusqu'à récemment considéraient l'État central comme "très éloigné" de leurs problèmes, explique le procureur dans un entretien.
"Toutes les personnes brimées, objets d'humiliations et de menaces, laissées pour compte viennent me parler", confie Nicola Gratteri, qui vit sous protection policière depuis plus de 30 ans.
"Elles pleurent, elles se désespèrent... Elles sont émues de parler avec le procureur, elles prennent courage en voyant que nous travaillons sérieusement".
Pendant des décennies, l'influence grandissante de la 'Ndrangheta, qui bénéficie de liens étroits avec les milieux d'affaires et politiques, a été sous-estimée par l'Etat italien, trop faible, inefficace ou corrompu pour s'attaquer à ce groupe tentaculaire, spécialisée dans le trafic de drogue, dont les ramifications s'étendent dans le monde entier.
Depuis sa nomination en 2016 au parquet de Catanzaro, où il est responsable des procédures antimafia sur les trois quarts du territoire calabrais, M. Gratteri a été salué comme le dernier espoir de cette région déshéritée, mais aussi critiqué pour son zèle et son amour de l'attention médiatique.
Son objectif: gagner la confiance de la population en réussissant à faire condamner des membres de la 'Ndrangheta.
Dernier exemple en date: le "maxi-procès" contre 355 membres ou collaborateurs présumés de la mafia, qui se tient dans la ville voisine de Lamezia Terme, le plus grand de ce genre depuis la fin des années 80.
- Infiltration mafieuse -
Même si ce procès en première instance est loin d'être terminé, le parquet a obtenu une première victoire ce mois-ci en condamnant 70 membres de la 'Ndrangheta ou de personnes ayant des liens avec elle, sur les 91 qui avaient opté pour une procédure accélérée. Certains hauts responsables ont été condamnés à 20 ans de prison.
Exceptionnellement, 58 membres de l'organisation ont accepté de témoigner pour le parquet.
Car les repentis acceptant de témoigner contre la 'Ndrangheta sont généralement rares, d'où l'importance des entretiens de M. Gratteri avec la population locale, qui a pu se sentir abandonnée par le gouvernement de Rome.
Ici, les chantiers publics sont souvent interrompus en cours de route, le système de santé est au bord de l'effondrement et le taux de chômage est l'un des plus élevés d'Europe, contraignant les jeunes à émigrer dans le nord ou à l'étranger.
Depuis 1991, 110 conseils municipaux calabrais ont été dissous pour infiltration mafieuse. Celui de Lamezia Terme, la troisième ville de la région, a été dissous à trois reprises, la dernière fois en 2017.
Au cours des dernières décennies, la 'Ndrangheta a pu se développer tranquillement en raison de l'attention concentrée sur Cosa Nostra, la mafia sicilienne, après l'assassinat des juges Giovanni Falcone and Paolo Borsellino près de Palerme en 1992.
Selon les experts, la 'Ndrangheta est désormais présente dans tous les secteurs d'activité de l'économie calabraise: du BTP aux hôpitaux en passant par l'agriculture, l'hôtellerie, les pompes funèbres et les finances.
Nicola Gratteri évalue à 9% la part du PIB calabrais monopolisée par la mafia. La 'Ndrangheta, qui a fait fortune grâce à l'importation de cocaïne en Europe, a un chiffre d'affaires annuel de plusieurs dizaines de milliards d'euros.
Face à ce géant, la justice a plus que jamais besoin de la coopération de la population, qui selon M. Gratteri est plus disposée à collaborer depuis le lancement du maxi-procès.
"Aujourd'hui, les gens parlent davantage parce qu'ils nous font davantage confiance. Ils voient les résultats et cela les encourage, ils nous considèrent comme crédibles", estime-t-il. "Les gens n'arrivent pas imaginer que quelqu'un puisse s'occuper de leurs problèmes. Et moi ça me plaît de m'occuper de leurs problèmes".





