PARIS: Trois ans après le 7 octobre 2023, qu’est devenue la vie à Gaza ?
Les offensives israéliennes contre l’enclave sont certes moins intenses, mais restent néanmoins quotidiennes.
Inexorablement, chaque jour apporte son lot de victimes, de morts et de blessés.
Chaque jour apporte aussi son lot de destructions, aggravant encore une situation humanitaire et sanitaire déjà catastrophique.
C’est un châtiment collectif sans fin que les Gazaouis se voient infliger par Israël.
Pourtant, faute de choix, ils continuent de vivre, dans l’isolement et l’abandon.
Comment s’organise le quotidien de ceux qui ont survécu, parmi les quelque deux millions d’habitants de l’enclave ?
État des lieux avec le maire de la ville de Gaza, Yahya Al-Sarraj, joint par téléphone par Arab News en français, qui continue, contre vents et marées, d’assurer ses fonctions avec les moyens du bord, tout en s’activant sur le front de la reconstruction.
À Gaza-Ville, Yahya Al-Sarraj exerce ses fonctions dans un territoire amputé d’une grande partie de son espace accessible.
« La zone Est est actuellement inaccessible », explique-t-il. Selon ses estimations, les secteurs accessibles ne représentent que 60 à 65 % de la superficie de la ville. À l’échelle de toute la bande de Gaza, cette proportion tombe à environ 30 à 35 %, le reste étant occupé et inaccessible aux habitants.
Dans ces conditions, comment continuer à administrer une ville dont les infrastructures ont été systématiquement détruites ?
La municipalité a dû revoir ses priorités. L’approvisionnement en eau, la réparation des réseaux d’assainissement, la collecte des déchets et la réouverture des routes constituent ses quatre principaux objectifs.
« Depuis le début de l’agression, nous avons décidé de ne pas baisser les bras et de faire de notre mieux avec les ressources disponibles », souligne le maire.
Les véhicules, les équipements et les installations municipales ont été détruits, tandis que les conditions de sécurité et le manque de personnel rendent souvent les interventions impossibles.
L’isolement a également été aggravé par le départ des organisations internationales et des institutions gouvernementales vers le sud, au début de la guerre. Mais la municipalité de Gaza est restée sur place, malgré des moyens dérisoires.
L’aide humanitaire, lorsqu’elle parvient aux habitants, demeure insuffisante. Les services se dégradent et les appels au secours se multiplient.
Le maire dit recevoir chaque jour des demandes de familles qui n’ont plus de quoi nourrir ou vêtir leurs enfants, ni même leur offrir un abri convenable. À l’approche de l’hiver, les tentes usées et déchirées deviennent une source d’angoisse supplémentaire.
L’éducation illustre à elle seule la capacité des Gazaouis à tenter de reprendre une vie normale, malgré des conditions qui en sont la négation.
Après environ un an d’interruption, les cours ont progressivement repris, d’abord à distance, puis en présentiel dans certaines écoles et universités.
Mais le mot « école » recouvre désormais des réalités précaires, car les bâtiments scolaires servent souvent de refuges aux personnes déplacées. Les cours sont organisés dans des tentes ou des maisons transformées en salles de classe, sans mobilier ni équipements adaptés.
Yahya Al-Sarraj évoque des enfants assis par terre sur des matelas, faute de tables et de chaises.
Dans une salle prévue pour une trentaine de personnes, soixante-dix élèves peuvent être inscrits, indique-t-il. Les cours sont alors répartis entre filles et garçons, parfois sur plusieurs rotations, selon les espaces disponibles et la situation sécuritaire.
Les enseignants ne travaillent parfois que deux ou trois heures par jour. L’accès à l’éducation dépend ainsi autant de la disponibilité des locaux que de la sécurité et des moyens financiers des familles.
Le système de santé est tout aussi éprouvé. Le complexe médical Al-Shifa, le plus grand de Gaza, ne disposerait plus que de 10 à 15 % de sa capacité initiale, selon le maire.
Les équipements sont incomplets et les médicaments manquent. Les laboratoires sont insuffisamment approvisionnés, tandis que les établissements encore opérationnels peinent à répondre aux besoins.
Les structures médicales temporaires apportent un soutien indispensable, sans pouvoir compenser les destructions, notamment pour les patients atteints de maladies chroniques ou de cancer.
Quant aux ressources financières, elles se sont effondrées. Selon Al-Sarraj, seuls 1 à 3 % des habitants, peut-être 5 % au maximum, disposeraient encore de revenus relativement stables.
Le reste de la population dépend de l’aide ou se heurte à l’indisponibilité des produits essentiels. Même les employés municipaux ne touchent qu’une fraction de leurs salaires, insuffisante face au coût de la vie.
À cette précarité s’ajoute un sentiment d’insécurité permanent. Les drones, les frappes et les assassinats ciblés continuent de rythmer le quotidien.
Pour le maire, « les Gazaouis ont le sentiment qu’ils sont utilisés comme une plateforme de propagande électorale » et qu’ils paient le prix de calculs politiques qui leur échappent.
Ils attendent un changement, sans savoir s’il apportera une amélioration ou de nouvelles épreuves.
Une certitude demeure pourtant : « Nous n’abandonnerons pas notre terre, notre pays et nos maisons. » Al-Sarraj insiste sur la volonté des habitants de revenir chez eux et de reconstruire, même au milieu des décombres et avec des moyens rudimentaires.
Cette volonté se retrouve dans le projet de développement de Gaza, élaboré par des Palestiniens de l’enclave avec l’appui d’experts internationaux, puis adopté par l’Union des municipalités de la bande de Gaza et annoncé en juillet 2025.
Le maire souhaite que la communauté internationale en fasse la base de la reconstruction. Il souligne que le projet entend articuler les dimensions agricoles, naturelles, résidentielles, commerciales, touristiques et maritimes, en tenant compte de l’histoire de Gaza comme de ses besoins contemporains.
Il déplore toutefois que plusieurs initiatives de reconstruction soient élaborées sans véritable consultation des habitants et des autorités locales. Pour lui, reconstruire Gaza ne saurait se résumer à dessiner de nouveaux quartiers depuis l’étranger : « Il faut associer ceux qui y vivent et connaissent ses besoins. »
Au terme de l’entretien, Yahya Al-Sarraj tient surtout à rappeler une réalité que les images de destruction tendent parfois à effacer : Gaza est une société instruite, riche de compétences et de talents.
Il évoque un taux d’alphabétisation supérieur à 99 % et une population capable d’entreprendre, de créer et de reconstruire malgré l’extrême dénuement.
« Ils ne veulent pas vivre sous l’aide internationale. Ils veulent être productifs et actifs », insiste-t-il.
Leur demande, affirme-t-il, est simple : « Vivre libres, pouvoir circuler et accéder sans restriction aux points de passage, faire entrer les marchandises et retrouver les conditions d’une activité économique normale. »
Les Gazaouis, affirme Al-Sarraj, « ne demandent pas à être condamnés à l’assistance permanente, ils veulent pouvoir compter sur leurs propres forces ».





