Le Liban au bord d’une nouvelle explosion sociale

La situation économique et les conditions de vie au Liban sont aujourd'hui bien pires qu'en 2019.
La situation économique et les conditions de vie au Liban sont aujourd'hui bien pires qu'en 2019.
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Le Liban au bord d’une nouvelle explosion sociale

Le Liban au bord d’une nouvelle explosion sociale
  • Les manifestations de 2019 constituaient un nouvel épisode de mécontentement populaire, sur fond de prise de conscience que la classe politique en place était incapable d’assurer une bonne gouvernance.
  • Mais, comme en 2015, le mouvement de contestation de masse s’est essoufflé.

Les Libanais sont très mécontents. Sur tous les fronts, le pays est en échec. Sur le plan sécuritaire, les négociations piétinent. Israël poursuit la destruction systématique du sud du pays. Les coupures d’électricité sont fréquentes. Le prix du gaz a augmenté, tout comme les tarifs des générateurs privés. La situation économique est pire que jamais. Le mécontentement a atteint un niveau sans précédent. Sommes-nous à nouveau proches de vivre un moment comparable à celui d’octobre 2019 ?

Il y a sept ans, les manifestations s’étaient étendues à l’ensemble du pays. Si le déclencheur avait été la taxe sur WhatsApp, les causes profondes qui avaient poussé les Libanais à descendre dans la rue étaient le chômage élevé, le manque de services publics et la corruption. Il s’agissait d’un mouvement spontané et citoyen. Dans un premier temps, la classe politique s’était inquiétée, d’autant que cette crise s’était accompagnée de l’effondrement du secteur bancaire, que plusieurs experts avaient anticipé. Les manifestants ont commencé à s’organiser.

Les manifestations de 2019 s’inscrivaient dans la continuité des mouvements précédents, notamment celui qui avait débuté en 2015 à la suite de la fermeture des décharges. La crise des déchets avait donné naissance au mouvement « Vous puez ». Celui-ci avait déclenché une mobilisation citoyenne. Né d’une contestation contre l’incapacité à gérer les déchets, le mouvement avait ensuite réclamé des comptes aux responsables, avant de s’essouffler lorsqu’il s’est politisé.

Les manifestations de 2019 constituaient un nouvel épisode de mécontentement populaire, sur fond de prise de conscience que la classe politique en place était incapable d’assurer une bonne gouvernance. Mais, comme en 2015, le mouvement de contestation de masse s’est essoufflé. Il a disparu, mais ses conséquences ont été lourdes : perte des dépôts bancaires, effondrement de la monnaie nationale et crise économique.

Aucune enquête officielle n’a été menée sur la crise financière. Toutes les poursuites engagées contre les banques sont toujours bloquées dans les tiroirs.

Dr Dania Koleilat Khatib

En sept ans, depuis 2019, aucun véritable bilan n’a été établi pour expliquer ce qui s’est passé, pourquoi la crise a éclaté et pourquoi la monnaie nationale s’est effondrée. Il n’y a toujours pas de reddition de comptes. Quelle est la version officielle des faits ? Où est passé l’argent des déposants ? Sept ans plus tard, aucune solution n’a été trouvée. Le problème n’a toujours pas été traité. Depuis la crise financière de 2019, le pays a traversé une catastrophe après l’autre : la pandémie de Covid-19, l’explosion du port de Beyrouth, entre autres.

Aucune enquête officielle n’a été menée sur la crise financière. Toutes les poursuites engagées contre les banques sont toujours bloquées dans les tiroirs. Même lorsque des plaignants ont engagé des poursuites et obtenu gain de cause, les banques ont fait appel et les dossiers restent bloqués devant les tribunaux. Le gouvernement n’a toujours proposé ni solution ni feuille de route. Il est question d’une loi visant à restructurer les banques, mais aucune solution concrète n’a été apportée.

La loi sur la restructuration bancaire fait l’objet d’un recours de la part du président Joseph Aoun, apparemment pour des raisons confessionnelles. Il conteste l’article 3 du projet de loi devant le Conseil constitutionnel. Son opposition tient au fait que cette loi retirerait des prérogatives au gouverneur de la banque centrale, qui est un chrétien maronite, pour les confier à un conseil central composé de représentants de différentes factions. Les maronites considèrent qu’il s’agit d’un nouveau poste chrétien dont les prérogatives seraient réduites. Ils font référence à la présidence de la République, dont les pouvoirs exécutifs ont déjà été considérablement réduits.

Une fois encore, nous revenons au rapport de force entre les différentes factions. Quelle faction obtiendra la plus grande part dans la répartition du pouvoir ? Pourtant, cette lutte visant à maximiser les pouvoirs et les privilèges de chaque faction ne répond pas aux besoins fondamentaux du citoyen ordinaire.

Les salaires des Libanais sont principalement absorbés par la dépréciation de la livre libanaise et par l’inflation.

Dr Dania Koleilat Khatib

Ainsi, sous prétexte de préserver l’équilibre confessionnel, aucune réponse n’est apportée aux pertes subies par les déposants. La loi sur la restructuration bancaire est également liée au projet de loi sur le déficit financier, qui doit déterminer qui est responsable et qui supportera le coût de la crise. Les banques ? La banque centrale ? L’État ? Les déposants ? Tout reste en suspens.

La guerre entre l’Iran et Israël a ajouté un nouvel élément à l’équation. Israël ravage le sud du pays, provoquant le déplacement de plus d’un million de personnes. L’État est incapable de gérer correctement la crise. Des personnes vivent toujours sous des tentes dans la rue. Au coût direct de la guerre israélienne contre le Liban s’ajoutent la fermeture du détroit d’Ormuz et la flambée des prix de l’énergie, qui ont encore aggravé l’inflation. Les salaires des Libanais sont principalement absorbés par la dépréciation de la livre libanaise et par l’inflation.

Dans le même temps, le gouvernement, qui ne dispose d’aucun plan global viable pour le pays, augmente les taxes sur l’énergie. Le secteur public est désormais fermé le vendredi, les employés n’ayant pas les moyens de se rendre sur leur lieu de travail. Les administrations publiques ne fonctionnent donc que quatre jours par semaine. Les syndicats se mobilisent alors que le salaire minimum est jugé inacceptable et que les conditions de vie sont devenues insupportables.

Les syndicats menacent de faire grève. La situation est sur le point d’exploser, comme en 2019. Mais la classe politique joue sa dernière carte pour empêcher cette explosion : le confessionnalisme. Les divisions au sein de la société sont si profondes qu’une action collective est difficile.

Des grèves étaient prévues, mais la Confédération générale du travail et le Syndicat des transports terrestres ont décidé de reporter leur mouvement et de donner au gouvernement une chance d’examiner leurs revendications et d’y répondre. Ils ont obtenu quelques avantages de la part du gouvernement, mais aucune véritable solution à la crise actuelle.

La situation économique et les conditions de vie sont aujourd’hui bien pires qu’en 2019. À cela s’ajoute la crise dans le sud, où une grande partie du pays a été rasée et où des centaines de milliers de personnes ont été déplacées. La situation est vouée à exploser de la même manière qu’il y a sept ans. La question est de savoir si une mobilisation populaire de masse conduira cette fois à un véritable changement ou si elle s’essoufflera, comme en 2015 et en 2019, laissant la classe politique corrompue et la mafia continuer à contrôler le pays.

Dr Dania Koleilat Khatib est spécialiste des relations américano-arabes, avec un intérêt particulier pour le lobbying. Elle est cofondatrice du Research Center for Cooperation and Peace Building, une ONG libanaise spécialisée dans la diplomatie parallèle (Track II).

NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette section leur sont propres et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com