Les Houthis peuvent menacer l’Arabie saoudite, mais pas l'ébranler

Le plus grand atout stratégique de l’Arabie saoudite ne réside pas dans ses avions, ses missiles ou ses réserves financières. C'est sa capacité de résistance.
Le plus grand atout stratégique de l’Arabie saoudite ne réside pas dans ses avions, ses missiles ou ses réserves financières. C'est sa capacité de résistance.
Short Url

Les Houthis peuvent menacer l’Arabie saoudite, mais pas l'ébranler

Les Houthis peuvent menacer l’Arabie saoudite, mais pas l'ébranler
  • Les Houthis disposent d’une base économique bien plus restreinte et de relations internationales nettement moins nombreuses.
  • Ils peuvent infliger d’énormes souffrances, mais soutenir une économie moderne, offrir des perspectives à des millions de personnes et assurer une prospérité à long terme constituent des défis que les missiles ne peuvent résoudre.

Les missiles peuvent endommager des aéroports, perturber les installations pétrolières et effrayer les civils. À eux seuls, ils ne peuvent pas mettre à genoux une nation résiliente. Pourtant, une grande partie des commentaires concernant les dernières attaques houthistes contre l’Arabie saoudite semble confondre la vulnérabilité du Royaume face à la guerre asymétrique avec une faiblesse fondamentale de l’État saoudien. Ce sont deux choses très différentes.

L’Arabie saoudite est confrontée à un grave défi en matière de sécurité. Le mouvement houthiste a démontré une capacité alarmante à lancer des missiles et des drones contre des infrastructures civiles et économiques. Ses attaques ont causé de tragiques pertes humaines, mis en évidence les faiblesses des défenses aériennes saoudiennes et perturbé l’activité commerciale. Il ne faut en aucun cas minimiser ces faits. Mais cela ne doit pas non plus occulter une réalité plus large : l’Arabie saoudite a surmonté des défis redoutables au cours du siècle dernier et en est sortie plus forte à chaque fois.

Dans les années 1960, l’Égypte de Gamal Abdel Nasser, au sommet de sa puissance régionale et de sa popularité, a cherché à détruire la monarchie saoudienne, en déployant des dizaines de milliers de soldats au Yémen voisin et en soutenant des mouvements révolutionnaires à travers la péninsule arabique. Le Royaume a survécu. En 1979, il a dû faire face à la fois à la prise de la Grande Mosquée de La Mecque et aux ambitions révolutionnaires du nouveau régime iranien. Il a survécu à ces défis également. L’invasion du Koweït par Saddam Hussein a amené une immense armée irakienne à ses portes en 1990. Une décennie plus tard, Al-Qaïda a lancé une campagne terroriste dévastatrice au sein même du Royaume, visant les civils, les étrangers et l’État saoudien lui-même. L’Arabie saoudite a anéanti cette campagne.

Il ne s’agissait pas là de troubles mineurs. Chacun d’entre eux représentait un défi sérieux pour la sécurité ou la stabilité saoudienne. Pourtant, le Royaume a tenu bon car il possédait quelque chose qui est souvent sous-estimé par les observateurs extérieurs : une continuité institutionnelle, des ressources considérables, une cohésion politique et une remarquable capacité d’adaptation lorsque les circonstances l’exigent.

La confrontation actuelle avec les Houthis doit être comprise dans ce contexte historique.

L’Arabie saoudite a surmonté des défis redoutables au cours du siècle dernier et en est sortie plus forte à chaque fois.

Ali Shihabi

Les Houthis sont de redoutables adeptes de la guerre asymétrique. Ils ont développé des capacités sophistiquées, soutenues par la technologie et l’expertise iraniennes, qui leur permettent d’infliger des dégâts disproportionnés à un coût relativement faible. Défendre un pays immense, doté d’infrastructures très dispersées, contre des lance-missiles mobiles et des drones bon marché est exceptionnellement difficile.

Les États-Unis eux-mêmes ont lutté pendant des années contre les insurrections en Irak et en Afghanistan malgré une supériorité militaire écrasante. Israël, qui dispose de l’infrastructure de défense antimissile la plus complète au monde et dont la superficie est minuscule par rapport à celle du Royaume, a tout de même eu besoin d’une aide considérable de la part des États-Unis pour se défendre contre les attaques de missiles iraniens ; pourtant, certains ont tout de même réussi à passer, causant des dégâts considérables.

Les forces armées saoudiennes adaptent leurs capacités militaires conventionnelles à ces menaces non conventionnelles. Le Royaume a démontré sa capacité à atteindre un niveau d’excellence mondial dans la gestion de Saudi Aramco, malgré les nombreuses perturbations de sa production et de sa distribution, ainsi que dans l’organisation de l’énorme défi logistique que représente le pèlerinage annuel du Hadj. Il est urgent et prioritaire d’appliquer des normes similaires d’excellence opérationnelle et d’innovation à ses forces armées.

Mais les limites opérationnelles ne sont pas un signe de fragilité nationale. De même, la capacité à pénétrer un système de défense aérienne ne démontre pas la capacité à vaincre le pays qu’il protège.

La capacité à pénétrer un système de défense aérienne ne prouve pas la capacité à vaincre le pays qu’il protège

Ali Shihabi

L’Arabie saoudite dispose également d’énormes atouts économiques que l’on a trop tendance à négliger. Elle reste l’un des plus grands producteurs d’énergie au monde, dotée d’immenses ressources financières et de relations commerciales internationales solides et bien établies. Ses infrastructures pétrolières comprennent des oléoducs et des installations d’exportation conçues pour offrir des alternatives lorsque les voies traditionnelles sont menacées. Le Fonds monétaire international a salué la résilience de l’économie saoudienne en début d’année, tout en reconnaissant les effets néfastes de la guerre régionale.

Le programme « Vision 2030 » connaîtra inévitablement des retards et des ajustements à mesure que la situation sécuritaire évoluera. Le tourisme et les investissements étrangers sont particulièrement sensibles à l’instabilité. Mais la transformation économique de l’Arabie saoudite n’est pas une expérience fragile qui s’effondre dès qu’un projet est reporté ou qu’un investisseur fait preuve de prudence. Elle repose notamment sur une économie non pétrolière en pleine croissance, un secteur privé en expansion, une population mieux éduquée et l’intégration rapide des femmes sur le marché du travail. Ces changements structurels fondamentaux ne disparaîtront pas simplement à cause d’une crise militaire.

Il ne faut pas non plus mal interpréter la recherche de coopération militaire internationale par le Royaume. L’Arabie saoudite a passé des décennies à tisser un vaste réseau de partenariats, à commencer par les États-Unis, mais s’étendant à l’Europe, à l’Asie et au monde musulman au sens large. Solliciter l’aide d’alliés, notamment en matière de défense aérienne dans ce vaste pays comptant des milliers de cibles, relève précisément de la raison d’être des alliances. Les pays les plus puissants du monde s’appuient régulièrement sur des coalitions lorsqu’ils sont confrontés à des menaces sécuritaires complexes.

Les Houthis, en revanche, disposent d’une base économique bien plus restreinte et de relations internationales nettement moins nombreuses. Ils peuvent infliger d’énormes souffrances, mais soutenir une économie moderne, offrir des perspectives à des millions de personnes et assurer une prospérité à long terme constituent des défis que les missiles ne peuvent résoudre. Les observateurs soulignent leur capacité à endurer les souffrances et leur volonté de laisser leur population souffrir, mais même cela ne peut pas être illimité. En fin de compte, ils ont besoin d’énergie et de ressources pour nourrir et subvenir aux besoins de dizaines de millions de personnes, sans compter leur appareil militaire, et cette capacité est aujourd’hui soumise à une pression considérable.

On a également tendance à présenter le conflit comme un choix entre la destruction militaire totale des Houthis et une défaite saoudienne inacceptable. Il s’agit là d’un faux dilemme.

L’Arabie saoudite n’a pas besoin de conquérir chaque montagne du nord du Yémen ni d’occuper Sanaa pour protéger ses intérêts essentiels. Son objectif primordial sera de veiller à ce que le Yémen ne puisse pas rester une base permanente pour des attaques contre le territoire saoudien et le commerce régional. Cela nécessite une pression militaire, des défenses renforcées et une volonté d’explorer des arrangements politiques lorsque les conditions les rendront crédibles.

Le Royaume dispose des ressources, des alliances et de la résilience institutionnelle nécessaires pour poursuivre cet objectif sur le long terme. Ses adversaires ne doivent pas confondre une préférence pour la paix et le développement économique avec une incapacité à soutenir une confrontation prolongée.

Cela ne signifie en rien que l’Arabie saoudite puisse se permettre de baisser la garde. Chaque attaque réussie exige d’examiner ce qui a échoué et ce qui doit être amélioré. Protéger les civils, rétablir la confiance et renforcer l’efficacité militaire sont des responsabilités urgentes. La résilience n’est pas une excuse pour éviter les décisions difficiles. C’est ce qui donne à une nation la capacité de les prendre.

Les Houthis ont démontré qu’ils pouvaient porter atteinte à l’Arabie saoudite — mais ils ne peuvent pas la briser. Ils sont profondément méprisés dans tout le Royaume et par une partie non négligeable de la population yéménite. Leur capacité à infliger des dommages ne doit pas être confondue avec un capital politique : ils ne disposent d’aucune base électorale en Arabie saoudite.

Depuis plus d’un siècle, les prédictions sur la vulnérabilité de l’Arabie saoudite ont maintes fois sous-estimé la capacité du Royaume à résister, à s’adapter et à sortir de l’adversité. La crise actuelle constitue un nouveau test sérieux, mais il n’y a guère de raisons de penser qu’elle affaiblira les fondements d’un État qui a survécu à tant d’autres.

Le plus grand atout stratégique de l’Arabie saoudite ne réside pas dans ses avions, ses missiles ou ses réserves financières. C’est sa capacité de résistance.

Ali Shihabi est auteur et commentateur spécialisé dans la politique et l’économie de l’Arabie saoudite.

X : @aliShihabi