Rien n'est plus dangereux pour un État qu'une crise économique passagère, sauf le moment où l'absence d'État de droit devient la norme, où la calomnie remplace la vérité et où la diffamation se substitue à la responsabilité. À ce moment-là, ce ne sont pas seulement les investissements qui s'effondrent, c'est l'idée même de l'État qui commence à s'effilocher. Ce que le Liban vit aujourd'hui n'est ni un débat médiatique ni une dispute personnelle. Il s'agit d'un test décisif pour savoir si l'État de droit existe encore.
Pour moi, le Liban n'a jamais été une aventure temporaire, un terrain d'essai ou une transaction. C'est un pays que j'ai aimé sincèrement, dans lequel j'ai investi avec conviction et que j'ai soutenu pendant les périodes les plus sombres, lorsque rester était un risque et non un gain. Mes investissements au Liban ont dépassé 1,7 milliard de dollars et, malgré l'hémorragie financière continue et les lourdes pertes que nous avons subies, je n'ai pas abandonné le pays, je n'ai pas fermé mes institutions et je n'ai pas laissé les employés face à leur destin.
Je ne l'ai pas fait parce que les circonstances étaient favorables, mais parce que je crois que les gens sont une confiance. Les centaines de familles qui travaillent avec nous ne devraient jamais payer le prix du chaos, de la négligence ou de l'absence de l'État. Nous avons enduré patiemment, absorbé les pertes et choisi de rester quand d'autres ont choisi de se retirer, par respect pour les moyens de subsistance et la dignité humaine.
Mais ce qui se passe aujourd'hui au Liban a franchi toutes les lignes rouges.
Nous assistons à une dangereuse transformation du rôle des médias, qui passent du statut de chien de garde à celui d'instrument de violation.
Khalaf Ahmad Al-Habtoor
Il ne s'agit plus seulement d'un environnement d'investissement difficile. Il s'agit désormais d'une véritable mise à nu juridique, où quiconque cherche à aider, à investir ou même à se défendre est soumis à des campagnes orchestrées de diffamation, de fausses accusations et d'attaques médiatiques, sans preuve, sans obligation de rendre des comptes et sans effet dissuasif.
Ici, la vérité doit être clairement énoncée : Aucun État ne peut inviter les gens à investir tout en abandonnant la défense de leurs droits les plus fondamentaux. L'investissement n'est pas une faveur à accorder, c'est un partenariat fondé sur la confiance, dont le premier pilier est la protection juridique.
Nous assistons à une dangereuse transformation du rôle des médias, qui passent du statut de chien de garde à celui d'instrument de violation. Les médias ne sont pas des tribunaux. La diffamation n'est pas une critique. Une fausse information n'est pas une opinion. La critique constructive est légitime et offrir des conseils est un devoir. Mais l'insulte, les accusations sans fondement et l'incitation systématique sont des actes punissables par la loi dans tout État qui se respecte.
Pour être juste, il faut dire que ce comportement n'est pas représentatif de l'ensemble des médias libanais. Il existe des médias nationaux professionnels que nous respectons et apprécions. Ce à quoi nous nous attaquons, c'est à un segment des médias payants qui a délibérément choisi de devenir un outil de distorsion et de calomnie plutôt qu'une plateforme pour la vérité et la responsabilité.
Personne ne doit être blâmé pour s'être défendu lorsqu'il est injustement pris pour cible. Le silence face à la diffamation n'est pas de la sagesse, c'est un encouragement. La dignité n'est pas un luxe que l'on peut marchander sous n'importe quel prétexte.
Dans ce contexte, j'adresse mes sincères remerciements à Ahmed Al-Jarallah, doyen du journalisme koweïtien, et à Fouad Al-Hashem pour leurs positions professionnelles et fondées sur des principes. Tels sont les médias que nous respectons : des médias qui disent la vérité, défendent la dignité humaine et ne font pas commerce des réputations ou ne se cachent pas derrière des slogans creux.
Cette dégradation ne s'est pas arrêtée à la diffamation de personnes et d'institutions. Elle s'est étendue aux attaques contre les États du Golfe et leurs dirigeants, une violation inacceptable qui porte atteinte à la souveraineté et à la dignité et qui viole toutes les normes politiques et éthiques. Permettre des insultes à l'encontre d'États et de leurs dirigeants, ou entraîner leurs noms dans des campagnes de diffamation populistes, ne nuit pas seulement aux relations historiques, mais constitue une grave offense. La tolérance de tels comportements révèle une fois de plus l'absence d'une autorité juridique capable d'imposer des limites.
Le plus alarmant est que la loi libanaise elle-même criminalise explicitement les insultes à l'encontre d'un État frère ou de ses dirigeants et oblige les autorités judiciaires à agir lorsque de telles infractions sont commises. Dans de tels cas, le ministère public est censé agir de sa propre initiative, sans attendre de plainte ou de demande de la part d'une quelconque partie. Cet article constitue en soi une notification légale claire au ministère public, à partir de laquelle une action est attendue, dans le respect des procédures, pour prendre les mesures nécessaires.
Tout État qui se respecte ne permet pas que son territoire ou ses plateformes médiatiques deviennent le théâtre d'attaques contre autrui, ni que les relations internationales soient violées sous le prétexte de la liberté d'expression. Le silence officiel face à de tels abus ne peut être interprété comme de la neutralité ; il est interprété comme de la faiblesse et envoie le message dangereux qu'il n'y a pas de limites, pas de lignes rouges et pas d'obligation de rendre des comptes.
Ce qui se passe aujourd'hui au Liban est un échec institutionnel évident.
L'État est absent. Les institutions sont paralysées. La loi n'est pas appliquée. J'ai explicitement appelé le président de la République et le premier ministre à prendre des mesures concrètes pour mettre fin à cette anarchie, mais à ce jour, aucune action significative n'a été entreprise, pas même une mesure symbolique pour restaurer l'autorité minimale de l'État.
Un principe juridique doit être réaffirmé sans ambiguïté : l'application de la loi n'est ni facultative, ni sélective, ni soumise à l'humeur du public. La loi doit s'appliquer à tous et doit être l'autorité suprême, et non un outil utilisé à certains moments et suspendu à d'autres.
Il ne s'agit pas d'une appréciation personnelle.
Tout État qui se respecte ne permet pas que son territoire ou ses plates-formes médiatiques deviennent le théâtre d'attaques contre les autres.
Khalaf Ahmad Al-Habtoor
Le rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l'homme et la pauvreté a confirmé que l'impunité et la corruption sont profondément ancrées dans le système politique et économique du Liban et que l'absence de responsabilité est une cause essentielle de l'échec institutionnel. Les Nations unies affirment en outre que l'État de droit est le fondement de la paix, de la stabilité et du progrès économique et que son absence ouvre la porte aux abus et à l'effondrement.
Le philosophe du droit Montesquieu a résumé cette réalité avec précision : Il n'y a pas de liberté si la loi n'est pas au-dessus de tout et pas d'État sans un pouvoir judiciaire indépendant.
Le plus dangereux, c'est que cette approche ne se contente pas de détruire les investissements, elle menace les intérêts de plus de 2 millions de Libanais vivant dans les pays du Golfe et des millions d'habitants du Liban dont les moyens de subsistance dépendent d'eux.
Aucun investisseur, partenaire ou visiteur ne reviendra si cette approche persiste. Le problème n'est pas le peuple libanais, mais un système qui consume, par la corruption et l'indifférence, tous ceux qui en font partie.
Lorsque les investisseurs se sentent exposés, non protégés et ciblés par des attaques médiatiques sans garanties juridiques, le message est sans équivoque : pas d'État, pas de loi, pas de sécurité.
Je le dis aujourd'hui clairement et en toute responsabilité : il n'y a pas d'investissement sans dignité, pas d'économie sans droit et pas d'État sans institutions qui protègent les personnes, et non des slogans.
Chaque campagne de diffamation sans obligation de rendre des comptes est un nouveau coup porté à ce qui reste de la crédibilité, de la réputation et de l'avenir du Liban. Chaque cas où la calomnie n'est pas contrôlée est un nouveau clou dans le cercueil de l'État.
Le Liban mérite mieux. Il mérite un État qui le protège, et non un État qui le regarde. Il mérite une loi qui soit appliquée et non exploitée.
Et je dis cela en tant que personne qui aime le Liban, et non en tant que personne qui l'a abandonné ; en tant qu'investisseur responsable, et non en tant que spectateur : Un État qui ne protège pas l'État de droit ne peut pas demander la confiance.
Khalaf Ahmad Al-Habtoor est un homme d'affaires éminent des Émirats arabes unis, président du groupe Al-Habtoor et de la Dubai National Insurance and Reinsurance Company.
X : @KhalafAlHabtoor
NDLR les opinions exprimées par les auteurs dans cette section sont les leurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News.














