PARIS: Philippe Aghion est un éminent économiste français, mondialement reconnu pour ses travaux sur la croissance et l'innovation. il est professeur au Collège de France et à la London School of Economics.
Ses recherches ont profondément renouvelé la théorie de la « destruction créatrice » de Joseph Schumpeter. Elles démontrent comment l'innovation, stimulée par la concurrence et encadrée par l'État, est le véritable moteur de la croissance économique moderne. Ses contributions majeures à la science économique ont été couronnées par le prix Nobel d'économie. Arab News en français a pu le rencontrer à Paris.
Pour lui, la France possède les talents, la technologie et le savoir-faire ; l’Arabie saoudite possède les capitaux, une capacité d’investissement et une dynamique industrielle ; leur rapprochement pourrait permettre de financer une nouvelle génération d’innovations, notamment dans l’IA, tout en servant de catalyseur aux réformes économiques et institutionnelles françaises. La coopération entre les deux pays pourrait ainsi s’appuyer sur cette complémentarité entre capitaux, compétences et technologies.
L’Arabie saoudite et les pays du Golfe peuvent-ils réaliser un « bond technologique » ?
Oui. L’Arabie saoudite dispose d’un avantage majeur : ses capacités financières et son expérience industrielle peuvent contribuer à accélérer l’innovation. La France, de son côté, possède les compétences scientifiques et technologiques nécessaires.
Quels sont les atouts de la France dans cette coopération ?
La France dispose d’un excellent vivier de talents, notamment en mathématiques, en informatique et en ingénierie. Elle possède également des compétences reconnues dans l’aéronautique, la défense, le nucléaire, le ferroviaire, le luxe et certaines technologies d’intelligence artificielle, notamment dans la reconnaissance d’images.
Quel est le principal handicap de la France ?
La situation budgétaire et le niveau d’endettement limitent fortement les capacités françaises d’investissement, notamment dans les innovations de rupture. La hausse des taux d’intérêt accentue encore cette contrainte.
Que peuvent s’apporter réciproquement la France et l’Arabie saoudite ?
La formule qui résume cette complémentarité est simple : « L’Arabie saoudite a les fonds, la France a le savoir-faire. » Mais Riyad apporte également son expérience industrielle et pétrolière. L’objectif est donc de créer une véritable force de frappe commune.
Pourquoi l’IA constitue-t-elle un domaine prioritaire ?
L’intelligence artificielle possède un potentiel de croissance considérable, puisqu’elle peut automatiser la production de biens, de services et même d’idées. Mais son développement nécessite des données et surtout une énorme puissance de calcul, particulièrement coûteuse. C’est précisément un domaine dans lequel les deux pays pourraient coopérer.
La France peut-elle développer une IA européenne capable de concurrencer les États-Unis et la Chine ?
Oui, et cela est considéré comme important. L’objectif serait que la France soit au cœur d’une initiative européenne comparable à la DARPA américaine, avec éventuellement la participation d’autres pays européens et un financement saoudien.
Pourquoi la coopération avec l’Arabie saoudite serait-elle déterminante pour l’IA ?
Parce que le principal obstacle français est le manque de financement. L’Arabie saoudite pourrait fournir les capitaux nécessaires, tandis que la France apporterait ses chercheurs, ses ingénieurs, ses talents et ses technologies.
Quelle vision de l’IA la France devrait-elle défendre ?
La France devrait promouvoir une IA plus éthique, davantage respectueuse des individus, des droits de propriété, des libertés et de la démocratie. Il existe, selon l’interviewé, un marché mondial pour une intelligence artificielle correspondant à ces valeurs.
La France et l’Arabie saoudite peuvent-elles construire ensemble cette « IA de confiance » ?
Oui. Il s’agirait d’un scénario gagnant-gagnant : la France apporterait les compétences et les valeurs, tandis que l’Arabie saoudite fournirait les financements et certaines capacités industrielles. Cette IA pourrait notamment intéresser les pays du Sud global.
La coopération franco-saoudienne dépasse-t-elle les seuls intérêts économiques ?
Oui. Les deux pays peuvent également coopérer sur les questions institutionnelles, culturelles et géopolitiques. Malgré leurs différences culturelles, ils partagent, selon l’interviewé, certains intérêts et certaines valeurs.
en bref LE ROLE DU FINANCEMENT SAOUDIEN
Les investissements saoudiens ne devraient pas se limiter à apporter des capitaux au système français existant. Ils pourraient au contraire accompagner et accélérer des réformes structurelles dans l’éducation, les universités, l’État, la politique industrielle, le capital-risque et la gouvernance, afin de renforcer durablement la capacité française d’innovation, estime Aghion.
Il ajoute que le partenariat doit être conçu comme une relation réciproque.** Il ne s’agit pas simplement pour la France de rechercher des financements saoudiens. Les deux pays pourraient au contraire s’aider mutuellement à renforcer leurs technologies, leurs institutions et leur capacité d’innovation
Quel rôle la France peut-elle jouer en Arabie saoudite au-delà des investissements ?
La France pourrait notamment former des étudiants saoudiens dans ses meilleures écoles, transférer des technologies et partager son savoir-faire dans des domaines tels que les mathématiques, l’ingénierie, l’informatique et les transports.
Que peut apporter l’Arabie saoudite en retour ?
Elle peut apporter des financements, son expérience industrielle, ses compétences dans certains secteurs ainsi que son dynamisme numérique. L’objectif est de mettre ces ressources au service de projets communs.
La coopération avec l’Arabie saoudite peut-elle aider la France à se réformer ?
Oui. Selon l’interviewé, c’est même l’un des grands intérêts du partenariat. Les investissements ne devraient pas simplement servir à financer le système français existant : ils doivent être accompagnés de réformes structurelles.
Pourquoi les investissements doivent-ils être liés à des réformes ?
Parce qu’injecter de l’argent sans modifier les structures serait inefficace. L’interviewé cite notamment l’éducation et les universités : une augmentation des financements devrait aller de pair avec davantage d’autonomie et une meilleure gouvernance.
La France doit-elle adopter une politique plus favorable aux entreprises et au marché ?
Oui. L’interviewé estime nécessaire de réformer l’économie française et d’adopter une approche davantage favorable aux entreprises, à l’investissement et au marché.
Le partenariat avec l’Arabie saoudite peut-il faciliter ces réformes politiquement ?
Oui. C’est une idée centrale de l’interview. Il faudrait proposer aux Français un « rêve » ou une perspective positive donnant du sens aux sacrifices liés aux réformes. Un grand projet franco-saoudien pourrait ainsi rendre ces transformations plus acceptables.
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en bref L’ENTREPRENEURIAT EN France
Plusieurs obstacles freinent aujourd’hui l’innovation et l’entrepreneuriat : le poids de la dette, l’excès de bureaucratie, le manque de financements à long terme, la faiblesse du capital-risque et une culture qui tolère encore insuffisamment l’échec. Pour favoriser les innovations de rupture, la France devrait donc créer un environnement plus favorable à la prise de risque, à l’investissement et à l’entrepreneuriat.
Quel est le problème de l’entrepreneuriat en France ?
Il existe trop de bureaucratie et une culture qui tolère insuffisamment l’échec. Or, pour produire des innovations de rupture, il faut accepter de prendre des risques et donc d’échouer parfois.
Comment favoriser une culture de l’innovation et de l’échec ?
Il faut développer le capital-risque, le financement à long terme de la recherche et le rôle des investisseurs institutionnels. Des financements plus abondants permettraient aux entrepreneurs et aux chercheurs de prendre davantage de risques.
Pourquoi y a-t-il autant de bureaucratie en France ?
L’interviewé estime qu’il y a trop de fonctionnaires dans certaines administrations et que ceux-ci ont tendance à produire toujours davantage de normes et de procédures. Il préconise donc de réduire la bureaucratie et de reconvertir une partie des personnels.
en bref L’IA EN FRANCE
En France, l’intelligence artificielle constitue le projet stratégique central. L’ambition serait de construire, idéalement autour de la France, une capacité européenne en matière d’IA capable de rivaliser avec les États-Unis et la Chine. Cette stratégie ne viserait pas seulement la performance technologique, mais aussi le développement d’une IA éthique, respectueuse des libertés, des droits individuels et des valeurs démocratiques, affirme Philippe Aghion.
L’IA peut-elle contribuer à réduire la bureaucratie ?
Oui. L’intelligence artificielle pourrait permettre d’automatiser certaines tâches administratives et contribuer à transformer l’organisation de l’État.
Que peuvent apprendre la France et l’Arabie saoudite l’une de l’autre sur le plan institutionnel ?
La coopération doit être bilatérale. La France peut aider l’Arabie saoudite dans certains domaines technologiques et institutionnels, tandis que l’Arabie saoudite peut aider la France à réduire sa bureaucratie et à devenir davantage entreprenante.
Quels domaines institutionnels l’Arabie saoudite pourrait-elle améliorer ?
L’interviewé cite notamment la protection des droits de propriété, la lutte contre la corruption et l’amélioration de la qualité des institutions.
Quelle est, au fond, la condition de la prospérité ?
La prospérité repose sur une combinaison de technologie et de bonnes institutions. La technologie seule ne suffit pas : il faut également une gouvernance efficace, des institutions solides et une bonne gestion des investissements.
Quel rôle la France pourrait-elle jouer dans le rapprochement avec l’Arabie saoudite ?
La France peut jouer un rôle important grâce à son savoir-faire technologique, scientifique, éducatif et institutionnel, mais aussi grâce à son « soft power » et à son positionnement historique au Moyen-Orient.
Quelle est la vision géopolitique évoquée concernant Israël et les Palestiniens ?
L’interviewé affirme soutenir la solution à deux États et considère que la France et l’Arabie saoudite partagent cette position. Il exprime également l’espoir d’une évolution politique en Israël.
Philippe Aghion souligne en fin d’entretien la volonté de voir se concrétiser cette coopération. Il indique avoir d’ores et déjà été invité en Arabie saoudite et souhaite organiser une visite, avec des rencontres ciblées destinées à transformer les idées évoquées en projets concrets.







