Lorsqu’il s’agit d’accords entre États, les accords sécuritaires ou économiques attirent naturellement le plus d’attention. Ceux qui concernent d’autres domaines, comme l’éducation, qui constitue un puissant instrument de soft power, suscitent rarement le même intérêt.
Pourtant, ils le devraient. Après tout, tandis que les accords sécuritaires et économiques sont des arrangements entre États, les échanges éducatifs sont des arrangements entre les peuples. Ils créent des liens au niveau des sociétés et peuvent avoir un effet beaucoup plus durable sur les relations bilatérales.
Il y a seulement quelques années, après que la Turquie eut normalisé ses relations avec certains États du Golfe et l’Égypte, j’ai écrit dans cette chronique sur la manière dont les deux parties pouvaient aller au-delà des limites traditionnelles de leur relation.
J’affirmais que si une nouvelle ère des relations turco-golfe devait voir le jour, elle devrait dépasser la politique et le commerce pour inclure également les dimensions sociales, culturelles, éducatives et médiatiques. Une telle approche globale, suggérais-je, contribuerait à créer des bénéfices plus durables et plus significatifs pour les deux parties, tant au niveau des États qu’à celui des populations.
Avec le recul, je constate que des avancées importantes ont été réalisées dans cette direction au cours des dernières années. La semaine dernière encore, le président du Conseil de l’enseignement supérieur de Turquie a tenu à Ankara une réunion avec les ambassadeurs des États membres de la Ligue arabe. Le site du Conseil a présenté cette rencontre comme marquant une « nouvelle ère de coopération dans l’enseignement supérieur entre la Turquie et le monde arabe ».
L’objectif de cette réunion de consultation était d’ouvrir une nouvelle ère institutionnalisée de coopération dans les domaines de l’enseignement supérieur, de la science et de la recherche. Il est prévu qu’un Forum turco-arabe de l’enseignement supérieur se tienne au moins tous les deux ans, le lieu étant alternativement choisi en Turquie et dans un État membre de la Ligue arabe. En outre, un groupe de travail conjoint élaborerait un plan d’action pour un cadre global de coopération.
En réalité, la Turquie et les États arabes avaient déjà commencé à poser les bases d’une coopération plus approfondie dans l’enseignement supérieur il y a plus d’une décennie. En mai 2014, un plan de coopération avait été adopté lors du premier Congrès turco-arabe sur l’enseignement supérieur, qui s’était tenu à Istanbul.
Les échanges éducatifs créent des liens au niveau des sociétés.
Dr Sinem Cengiz
Le plan prévoyait la création d’un réseau d’universités turco-arabes, la reconnaissance mutuelle des diplômes universitaires ainsi que davantage de possibilités de mobilité et d’échanges pour les étudiants et les universitaires. Cependant, il a été mis en suspens en raison de plusieurs évolutions dans les relations turco-arabes au lendemain du Printemps arabe.
En réalité, en 2010, quelques mois seulement avant le début des soulèvements, Amr Moussa, alors secrétaire général de la Ligue arabe, avait proposé d’élargir l’organisation afin d’inclure la Turquie — une grande puissance voisine et amie, entretenant d’importants liens historiques, culturels et économiques avec le monde arabe — dans un dialogue stratégique. La proposition a été reportée puis n’a jamais été concrétisée, car les soulèvements arabes ont, dans les années qui ont suivi, sévèrement mis à l’épreuve la politique régionale de la Turquie.
Dans ce contexte, l’éducation n’était que l’un des nombreux domaines de coopération qui ont été mis en suspens à la suite de ces évolutions. L’initiative actuelle est donc importante non seulement pour ce qu’elle cherche à accomplir, mais aussi pour ce qu’elle représente : un effort visant à relancer et à institutionnaliser de nombreuses formes de coopération qui avaient été mises en pause au lendemain du Printemps arabe.
Lors de la récente réunion de consultation, les représentants ont déclaré : « Chaque nouveau pont que nous construisons dans l’enseignement supérieur constitue également un investissement à long terme dans l’avenir commun de notre jeunesse. » Cette approche préconise de faire du processus visant à « gagner les cœurs et les esprits » un axe de politique publique destiné à favoriser les interactions entre les peuples et à façonner positivement les perceptions au sein des sociétés.
Les relations de la Turquie avec les États arabes se sont considérablement développées ces dernières années, avec une hausse des échanges commerciaux, un approfondissement de la coopération dans l’industrie de défense et le secteur de la sécurité, ainsi qu’un rapprochement politique croissant. Cependant, le même élan et le même rythme n’ont pas été aussi visibles dans d’autres domaines, notamment ceux considérés comme des secteurs « souples », tels que la culture et l’éducation.
Aujourd’hui, la Turquie et les États arabes disposent ensemble de plusieurs universités et centres de recherche de premier plan et, surtout, de chercheurs et d’étudiants qualifiés capables de construire un écosystème scientifique et de la connaissance commun. Un tel écosystème, s’il est efficacement mis en œuvre et développé, pourrait contribuer fortement à relever plusieurs des défis auxquels ces pays sont confrontés, notamment la pénurie d’eau, le changement climatique, l’énergie et la connectivité, ainsi que l’intelligence artificielle.
La construction de cet écosystème commun nécessitera plus qu’un engagement ; elle exigera des actions concrètes guidées par une vision commune.
Par exemple, depuis la chute du régime d’Assad en décembre 2024, la Turquie et la Syrie ont signé plusieurs accords visant à renforcer leurs relations bilatérales. L’un d’eux était un accord de coopération couvrant l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et la technologie. Les deux pays ont signé un protocole d’accord pour la création de l’Université Syrie-Turquie à Damas. Cette initiative conjointe vise également à établir un Forum annuel des universités Turquie-Syrie, à travers la mise en œuvre d’un programme réunissant les universités des deux pays.
Cela montre que la Turquie et la Syrie cherchent à aller au-delà des dimensions politiques et sécuritaires de leurs relations et ont fait de l’éducation un pilier essentiel de la construction de relations durables.
Je pense que le moment actuel offre une occasion importante d’approfondir cet engagement commun en faveur de la coopération éducative. Le rapprochement politique croissant entre la Turquie et les États arabes, conjugué à l’intérêt grandissant des chercheurs et des étudiants pour comprendre et analyser l’évolution de ces relations, crée une forte motivation en faveur d’un engagement universitaire plus étroit.
Il est donc crucial de maintenir cet élan et de transformer ces engagements en formes de coopération durables et significatives.
Si la Turquie et le monde arabe parviennent à développer un écosystème commun de la connaissance, cela permettra non seulement de promouvoir la connaissance elle-même, mais aussi de rapprocher les sociétés turques et arabes, en permettant aux Turcs de mieux comprendre le monde arabe et vice versa. Nous en avons besoin plus que de toute autre forme de coopération.
Sinem Cengiz est une analyste politique turque spécialisée dans les relations de la Turquie avec le Moyen-Orient.
X: @SinemCngz
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com

