Le Liban de Serge Najjar, à l’IMA Tourcoing: Grandir sous les bombes pour comprendre le silence

Ce qu’il photographie, c’est bien Beyrouth et le Liban, mais filtrés par sa sensibilité et son histoire personnelle.
Ce qu’il photographie, c’est bien Beyrouth et le Liban, mais filtrés par sa sensibilité et son histoire personnelle.
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Le Liban de Serge Najjar, à l’IMA Tourcoing: Grandir sous les bombes pour comprendre le silence

Le Liban de Serge Najjar, à l’IMA Tourcoing: Grandir sous les bombes pour comprendre le silence
  • Najjar cherche à retrouver une disponibilité enfantine dans sa photographie, cherchant à extraire « un peu de silence dans le chaos » de son pays, en se concentrant sur la composition plutôt que sur le récit spectaculaire.
  • Ses photographies ne visent pas à définir le Liban, mais à révéler la poésie, les formes et la lumière que le pays peut offrir en déplaçant le point de vue, une liberté rendue possible par sa pratique de la photographie comme passion personnelle plutôt que comme métier.

PARIS: Il faut peut-être avoir grandi dans le bruit des bombes pour apprendre à regarder et à reproduire le silence.

C’est ce qui frappe le plus dans le travail de Serge Najjar, ce photographe libanais, avocat de profession, qui a commencé à prendre des photos à 37 ans.

Exposées à l’Institut du Monde Arabe de Tourcoing jusqu’au 30 septembre 2027, dans le cadre de la saison Méditerranée, ses images du Liban et de sa capitale, Beyrouth, ne restituent pas les lieux à travers la guerre, les ruines ou le chaos.

Chez lui, pas de spectaculaire. Son objectif est minimaliste, calibré. Il s’arrête sur une ligne, une surface, une ombre, une couleur, un morceau d’architecture.

« Le Liban de Serge Najjar », titre de l’exposition, qui s’inscrit dans le cadre de la saison Méditerranée 2026, est un Liban mis à plat, assaini, aseptisé.

Le regard est captivé par des lignes et des surfaces, mais aussi par des reliefs d’une pureté apaisante et d’un esthétisme simple en apparence, mais profondément élaboré en réalité.

Pour comprendre l’approche de Najjar, qui répondait à Arab News en français, il faut remonter à son enfance, et peut-être à sa capacité à privilégier l’art pour traverser la guerre.

Pendant les années de guerre, alors que les bombes tombaient sur Beyrouth, sa famille se réfugiait dans un abri où se trouvaient notamment des livres d’art. Pour passer le temps, l’enfant les feuilletait et les lisait.

Catalogues de ventes aux enchères, ouvrages consacrés aux artistes, reproductions de tableaux : il absorbait tout. « Sans s’en rendre compte, on apprend et on retient », explique-t-il aujourd’hui.

L’École de Paris, l’abstraction géométrique, le constructivisme et plusieurs autres courants artistiques ont ainsi nourri son imaginaire. Il ne le savait pas encore, mais cette culture accumulée au hasard de la guerre allait devenir son prisme visuel.

À 37 ans, alors qu’il est déjà avocat, il décide de prendre des cours de photographie et, très vite, son enseignante remarque chez lui quelque chose qui dépasse la technique.

Lorsqu’ils sortent photographier ensemble, il repère des choses qu’elle-même ne voit pas. Son intuition, déjà très personnelle, de la composition semble s’être construite au fil des années.

Lorsqu’il photographie, il dit chercher à retrouver une forme de disponibilité enfantine, « effacer ce que l’on croit savoir pour accueillir ce qui se présente ». Pourtant, cette apparente spontanéité est nourrie par tout ce qu’il a accumulé depuis l’enfance.

Les formes géométriques, les lignes, les couleurs l’attirent instinctivement. Pour lui, ce qui compte dans une scène n’est pas forcément ce qu’elle raconte, mais ce qu’elle permet de composer.

Ainsi, à travers son objectif, la façade d’un immeuble devient une surface, une ombre devient une forme et un personnage peut devenir un simple point dans l’image. C’est ce qui donne à ses photographies cette esthétique presque abstraite.

Il reconnaît volontiers l’influence du brutalisme, cette architecture qui joue avec les volumes, les masses et les rapports d’échelle, mais il refuse toute lecture autoritaire de son travail.

Au contraire, il affirme regarder son pays « avec énormément d’espoir et de poésie » et souligne que l’homme est peut-être dominé par la ville dans certaines images, mais qu’il reste indispensable.

Même lorsqu’il n’est pas présent physiquement, il existe à travers la lumière, l’échelle, la géométrie ou les traces qu’il laisse.

C’est ce qui rend particulièrement juste l’expression « architecture du silence » pour qualifier son travail, expression à laquelle Najjar a d’ailleurs dédié l’une de ses photographies.

Le paradoxe est que sa recherche d’ordre et de silence se déploie dans un pays qui est, par nature, un pays de désordre, de mélange et de juxtaposition hasardeuse. C’est peut-être pour cette raison qu’il cherche à en extraire autre chose, « un peu de silence dans le chaos ».

Ce qu’il photographie, c’est bien Beyrouth et le Liban, mais filtrés par sa sensibilité et son histoire personnelle.

Un coin de ciel peut ainsi devenir un fragment de poésie. La mer, qu’il apprécie, ne sera pas nécessairement photographiée comme une belle étendue bleue : il la cherchera à travers un détail architectural, une ligne ou une ouverture.

Cette démarche explique aussi son refus d’une photographie trop préparée. Il dit monter dans sa voiture, parcourir la ville et attendre que quelque chose l’interpelle. Il ne sait pas nécessairement ce qu’il va photographier, il se laisse surprendre, et nous surprend à l’arrivée.

Cette liberté vient aussi du fait que la photographie n’est pas son métier. La semaine, il est avocat et la photographie appartient à ses week-ends, à son temps libre, à sa passion.

Il n’a aucune obligation de produire. Il peut attendre, renoncer, recommencer, avec une liberté qui constitue sans doute l’une des forces de son travail.

Najjar insiste sur le fait que ses photographies ne prétendent pas dire ce que sont Beyrouth et le Liban, mais qu’elles montrent ce que le pays peut révéler lorsqu’on déplace légèrement son point de vue.

Un pays chaotique, parfois brutal, mais dans lequel il continue de trouver des lignes, des formes, de la lumière et de la poésie.