Comment les détentions menées par les Houthis étranglent l'aide humanitaire du Yémen

Mohammad Al-Shami, membre du personnel des droits de l’homme des Nations unies, est décédé alors qu’il était détenu par les Houthis, après plus de deux ans de détention.
Mohammad Al-Shami, membre du personnel des droits de l’homme des Nations unies, est décédé alors qu’il était détenu par les Houthis, après plus de deux ans de détention.
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Comment les détentions menées par les Houthis étranglent l'aide humanitaire du Yémen

Comment les détentions menées par les Houthis étranglent l'aide humanitaire du Yémen
  • La mort de Mohammad Al-Shami alors qu’il était détenu par les Houthis relance le débat sur le traitement réservé au personnel humanitaire emprisonné
  • Ces arrestations soulèvent la question de savoir si les agences internationales sont en mesure de protéger le personnel yéménite dont dépend leur travail

LONDRES : Pendant plus de deux ans après la détention de Mohammad Al-Shami par les Houthis, sa famille et ses collègues n’ont reçu pratiquement aucune information sur ce qui lui était arrivé.

Aucune information n’a été communiquée sur son état de santé et aucun signe de vie n’a été fourni, malgré les demandes répétées de l’ONU.

C’est alors qu’on a appris qu’il était décédé, et Arab News a découvert qu’il était mort depuis un an et demi.

Al-Shami, un employé yéménite du Bureau des droits de l’homme de l’ONU, était détenu par les autorités houthistes depuis le 6 juin 2024. Les circonstances de son décès restent floues, ce qui a poussé le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, à exiger une enquête immédiate, impartiale, transparente et approfondie.

« Je suis consterné et profondément attristé par le décès d’un collègue de l’ONU, Mohammad Al-Shami, alors qu’il était détenu par les autorités houthistes de facto au Yémen », a-t-il écrit sur X.

Les organisations humanitaires peuvent-elles continuer à travailler au Yémen, où leurs propres employés risquent d’être arrêtés et, dans certains cas, de perdre la vie ? (Archives AFP)
Les organisations humanitaires peuvent-elles continuer à travailler au Yémen, où leurs propres employés risquent d’être arrêtés et, dans certains cas, de perdre la vie ? (Archives AFP)

Son décès est le deuxième impliquant un employé de l’ONU détenu par les Houthis, après celui d’un membre du personnel du Programme alimentaire mondial en février 2025.

L’ONU a indiqué que 70 membres du personnel en activité et cinq anciens employés étaient détenus par les Houthis, aux côtés de travailleurs d’organisations humanitaires et de la société civile.

Pour Nawfal Jawad, diplomate yéménite et directeur du bureau du sous-secrétaire aux affaires politiques au ministère des Affaires étrangères du Yémen, la mort d’Al-Shami doit être considérée comme un avertissement concernant ceux qui restent derrière les barreaux.

« La mort de Mohammad Al-Shami n’est pas simplement une tragédie humanitaire », a déclaré M. Jawad à Arab News. « C’est un signe très grave de ce à quoi sont confrontées des dizaines d’autres détenus dans les prisons houthistes. »

Cette affaire a renforcé l’attention portée à une campagne de détention qui dure depuis des années et qui vise le personnel de l’ONU, les travailleurs humanitaires, les militants de la société civile et d’autres personnes au Yémen contrôlé par les Houthis.

Elle a également soulevé une question plus large : les organisations humanitaires peuvent-elles continuer à travailler en toute indépendance sur un territoire où leurs propres employés risquent l’arrestation, la détention au secret et, dans certains cas, la mort ?

La vague majeure d’arrestations de juin 2024 a emporté du personnel d’agences des Nations unies, d’ONG, d’organisations de la société civile et de missions diplomatiques. D’autres agents des Nations unies avaient déjà été détenus en 2021 et 2023, et d’autres arrestations ont eu lieu l’année dernière. Certains ont été détenus au secret.

Mais pour comprendre pourquoi les travailleurs humanitaires sont devenus des cibles, il faut aller au-delà des arrestations elles-mêmes et s’intéresser à la façon dont certains membres du mouvement houthiste perçoivent les organisations internationales.

Maysaa Shuja’aldeen, du Centre d’études stratégiques de Sanaa, a déclaré que la méfiance de certaines figures de proue houthistes à l’égard des agences humanitaires allait bien au-delà de la rhétorique politique.

« Certains membres du mouvement, en particulier son aile radicale, dont Abdel-Malik Al-Houthi, croient sincèrement que les travailleurs humanitaires sont des espions », a-t-elle déclaré à Arab News.

« Il ne s’agit pas simplement d’une accusation qu’ils lancent à des fins politiques. Ils y croient réellement. »

Les Houthis ont accusé à plusieurs reprises des travailleurs humanitaires et des membres du personnel de l’ONU détenus d’être impliqués dans des réseaux d’espionnage étrangers.

Shuja’aldeen a expliqué que ces allégations reflétaient une vision du monde dans laquelle l’implication internationale au Yémen est souvent interprétée avant tout sous l’angle de la sécurité.

« Ils ne parviennent tout simplement pas à comprendre pourquoi des gouvernements étrangers ou des organisations internationales dépenseraient de l’argent pour aider les Yéménites », a-t-elle déclaré.

« L’idée que des pays puissent fournir de la nourriture ou une aide humanitaire pour des raisons purement humanitaires n’a aucun sens à leurs yeux. C’est un concept qui ne cadre pas avec leur vision du monde. »

Cette méfiance peut s’étendre jusqu’aux aspects les plus courants du travail humanitaire.

« Lorsque les Houthis saisissent les ordinateurs portables des travailleurs humanitaires et consultent leurs e-mails, ils y trouvent parfois des échanges tout à fait banals », a expliqué Mme Shuja’aldeen.

« Un e-mail contenant des informations sur la situation au Yémen peut relever de la routine pour un travailleur humanitaire, mais les Houthis l’interprètent comme une preuve d’espionnage. »

Les Houthis ont accusé à plusieurs reprises le personnel humanitaire et des Nations unies détenus d’être impliqués dans des réseaux d’espionnage étrangers. (Archives AFP)
Les Houthis ont accusé à plusieurs reprises le personnel humanitaire et des Nations unies détenus d’être impliqués dans des réseaux d’espionnage étrangers. (Archives AFP)

Pour le personnel yéménite, cette surveillance peut s’avérer particulièrement intrusive.

Riyad Al-Dabii, militant et expert yéménite des droits de l’homme basé à Genève, a déclaré que des employés travaillant pour l’OMS lui avaient confié que leurs appareils électroniques étaient systématiquement inspectés.

« Des employés travaillant pour l’Organisation mondiale de la santé m’ont littéralement confié que leurs ordinateurs portables et leurs téléphones étaient inspectés chaque semaine », a-t-il déclaré à Arab News.

Les risques auxquels est confronté le personnel local diffèrent considérablement de ceux auxquels sont confrontés leurs collègues étrangers.

Les employés internationaux peuvent souvent être évacués lorsque la situation sécuritaire se détériore. Les employés yéménites restent généralement dans le pays, souvent avec leur famille, ce qui les expose davantage aux pressions, à la surveillance et aux arrestations.

M. Al-Dabii a expliqué que cette distinction avait influencé la réaction de l’ONU lorsque ses employés ont été placés en détention.

« Les Nations unies n’ont pas réussi à obtenir la libération de ces employés dès le premier jour et n’ont pas utilisé toute la pression diplomatique dont elles disposaient pour les faire sortir », a-t-il déclaré.

« Malheureusement, l’ONU les a traités différemment parce qu’il s’agissait d’employés locaux. »

De son côté, l’ONU a déclaré que les ressortissants yéménites travaillant pour l’organisation étaient protégés dans l’exercice de leurs fonctions officielles et a exigé à plusieurs reprises la libération immédiate et inconditionnelle de l’ensemble du personnel détenu.

Cette vague de détentions semble néanmoins avoir modifié l’environnement dans lequel ces travailleurs évoluent.

Le personnel de l’ONU peut souvent être évacué lorsque la situation sécuritaire se détériore ; les employés yéménites restent généralement dans le pays. (Archives AFP)
Le personnel de l’ONU peut souvent être évacué lorsque la situation sécuritaire se détériore ; les employés yéménites restent généralement dans le pays. (Archives AFP)

Shuja’aldeen estime qu’un changement significatif s’est opéré dans le raisonnement des Houthis pendant la guerre de Gaza.

Auparavant, explique-t-elle, la milice voyait un intérêt à éviter une confrontation majeure avec les organisations humanitaires, car la pression internationale pouvait s’avérer utile dans le cadre de son conflit avec la Coalition pour le rétablissement de la légitimité au Yémen.

Ce calcul a changé lorsque les Houthis ont acquis une notoriété internationale grâce à leur campagne militaire qu’ils ont présentée comme menée en soutien à Gaza.

« Pendant la guerre de Gaza, les Houthis ont commencé à se sentir à l’abri des critiques internationales », a déclaré Shuja’aldeen.

« En conséquence, ils se sont montrés beaucoup plus enclins à arrêter des travailleurs humanitaires. »

Cette campagne de détentions est depuis devenue l’un des principaux points de friction entre les Houthis et les organisations internationales opérant au Yémen.

Et la mort d’Al-Shami a mis en lumière une autre question : qu’advient-il des détenus une fois qu’ils disparaissent dans le système pénitentiaire houthi ?

Selon Shuja’aldeen, les témoignages d’anciens détenus font état de graves mauvais traitements.

« De nombreux anciens détenus ont fait état de mauvais traitements et de tortures généralisés, notamment la privation de sommeil, le refus de soins médicaux, une alimentation insuffisante et des conditions d’hygiène extrêmement précaires », a-t-elle déclaré.

« Il existe de nombreux témoignages faisant état de prisonniers décédés des suites de la torture ou laissés sans soins alors qu’ils étaient gravement malades. »

L’ONU n’a pas établi publiquement les circonstances du décès d’Al-Shami. M. Guterres a déclaré que les circonstances restaient floues et a souligné que les autorités chargées de la garde à vue étaient responsables de la protection, de la sécurité, de l’accès aux soins médicaux et du bien-être physique et psychologique des détenus.

Pour les organisations humanitaires, cependant, les conséquences s’étendent bien au-delà des personnes déjà en détention.

Ces arrestations ont compliqué le recrutement, le suivi, la collecte de données et la volonté des employés de travailler sur des questions politiquement sensibles.

« Ces arrestations ont indéniablement affecté les opérations humanitaires au Yémen », a déclaré Shuja’aldeen.

« De nombreuses organisations ont suspendu ou considérablement réduit leurs activités dans les zones contrôlées par les Houthis, bien que celles-ci comptent parmi les régions les plus densément peuplées du pays. Parallèlement, les financements internationaux ont considérablement diminué. »

L’ONU a déclaré en juin que ces détentions avaient « gravement entravé » la capacité de l’organisation et de ses partenaires à venir en aide à des millions de personnes à travers le Yémen.

Plus tôt cette année, Julien Harneis, coordinateur résident et humanitaire des Nations unies pour le Yémen, a déclaré que la détention de membres du personnel et la saisie de bureaux avaient privé l’organisation des conditions nécessaires pour travailler normalement dans le nord du Yémen.

Il a expliqué que certaines fonctions ne pouvaient pas être simplement transférées à des organisations non gouvernementales, car les agences des Nations unies opéraient à une échelle que peu d’autres organisations pouvaient égaler, notamment en matière de soutien à des milliers d’établissements de soins de santé primaires.

Pour Jawad, cela met en évidence une contradiction fondamentale.

« Comment les Nations unies peuvent-elles fournir une aide humanitaire à une société alors qu’elles sont fondamentalement incapables de protéger les employés mêmes chargés de dispenser cette aide ? », a-t-il déclaré.

Les agences internationales dépendent fortement du personnel yéménite pour atteindre les communautés, évaluer les besoins, vérifier l’identité des bénéficiaires et contrôler la manière dont l’aide est distribuée.

Si ces collaborateurs craignent que des e-mails courants, des enquêtes sur le terrain, des entretiens ou des rapports puissent par la suite être interprétés comme de l’espionnage, les répercussions vont bien au-delà de la sécurité du personnel.

Les collaborateurs pourraient éviter les missions sensibles. Les organisations pourraient se montrer plus prudentes dans la collecte d’informations. Les employés locaux pourraient tout simplement refuser d’être affectés dans les zones contrôlées par les Houthis.

M. Jawad a déclaré que cet effet dissuasif était déjà manifeste. « De nombreux Yéménites, qu’ils travaillent dans la société civile, le journalisme ou des organisations humanitaires, sont désormais extrêmement réticents à collaborer avec les Nations unies ou à rester dans les zones contrôlées par les Houthis », a-t-il déclaré.

Cela laisse entrevoir un système humanitaire de plus en plus contraint, dans lequel les agences internationales restent officiellement présentes mais disposent de moins de liberté pour évaluer de manière indépendante la situation et contrôler l’aide apportée.

M. Al-Dabii a déclaré que la détention d’employés locaux était en soi devenue un moyen de pression sur les organisations internationales.

« Chaque fois qu’ils veulent exercer une pression, ils arrêtent un, deux ou trois employés, puis imposent leurs conditions », a-t-il expliqué.

Il a ajouté que les agences des Nations unies fournissant des soins de santé, de la nourriture et d’autres services essentiels dans le nord du Yémen disposaient d’un pouvoir de négociation plus important qu’elles n’avaient été disposées à l’exercer.

« Si ces agences cessaient leurs activités, exerçaient des pressions ou annonçaient qu’elles réduiraient certaines opérations humanitaires, je pense que les Houthis feraient des concessions et tenteraient au moins de négocier avec elles », a déclaré M. Al-Dabii.

Mais utiliser l’aide humanitaire comme moyen de pression pose un dilemme.

Réduire les opérations destinées à faire pression sur les Houthis pourrait, en fin de compte, nuire aux civils qui n’ont joué aucun rôle dans ces détentions et qui dépendent déjà de l’aide internationale.

L’ONU se retrouve ainsi confrontée à un dilemme : protéger son personnel ou maintenir l’aide aux communautés vulnérables. Une confrontation publique risquerait d’entraîner de nouvelles restrictions d’accès. La diplomatie discrète, en revanche, n’a pas encore permis d’obtenir la libération de dizaines d’employés.

En juin, M. Guterres a déclaré que l’ONU poursuivrait le dialogue avec les autorités houthistes et explorerait « toutes les voies possibles » pour obtenir la libération de son personnel. À l’époque, 73 employés de l’ONU étaient détenus. Moins de cinq mois plus tard, l’organisation a annoncé qu’Al-Shami était décédé en détention.

Ces détentions prolongées soulèvent également la possibilité que des prisonniers initialement arrêtés pour des raisons de sécurité puissent par la suite acquérir une valeur dans le cadre de négociations.

Shuja’aldeen a mis en garde contre l’hypothèse selon laquelle il s’agirait nécessairement de la motivation initiale.

« Je ne pense pas que ces détenus aient été initialement arrêtés pour servir de monnaie d’échange », a-t-elle déclaré.

« Cependant, les Houthis sont pragmatiques. S’ils comptent parmi leurs dirigeants des blessés nécessitant des soins médicaux en dehors du Yémen, peut-être à Oman, ils pourraient négocier la libération de détenus en échange de dispositions permettant leur évacuation. »

Pour la famille d’Al-Shami, la question immédiate est bien plus simple : elle a besoin de savoir ce qui lui est arrivé.

L’ONU exige une enquête indépendante, mais les implications vont bien au-delà d’un simple décès.

Au total, 70 membres du personnel de l’ONU en activité et cinq anciens employés sont toujours détenus, selon l’organisation. Certains sont retenus depuis des années, tandis que l’ONU affirme que ces arrestations entravent déjà sa capacité à mener ses opérations.

Les organisations humanitaires ne peuvent pas simplement abandonner les communautés qui dépendent de leur aide.

Mais elles ne peuvent pas non plus opérer indéfiniment dans des conditions où les employés yéménites chargés de distribuer cette aide craignent qu’un e-mail, un rapport ou une conversation ne soit considéré comme une preuve d’espionnage, ou qu’une détention ne s’ensuive sans que leurs employeurs aient guère les moyens d’obtenir leur libération.

La mort d’Al-Shami a mis cette contradiction en évidence.

Pour sa famille, la première question est de savoir comment il est mort. Mais pour la communauté humanitaire yéménite, la question est plus large : dans quelle mesure l’action humanitaire indépendante peut-elle rester viable lorsque les institutions qui emploient ces personnes ne peuvent pas les protéger ?