La volonté de l’Égypte de soutenir l’Arabie saoudite véhicule un message qui dépasse le cadre de la confrontation immédiate avec les Houthis. Elle exprime une prise de position quant aux conséquences qu’entraînerait le fait de laisser les attaques contre un grand État arabe devenir un instrument récurrent de pression régionale. La position du Caire mérite d’être comprise à la lumière de cette prise de position, ainsi que des limites qu’elle a fixées à tout rôle militaire éventuel.
Ces limites sont essentielles à la finalité de cette politique. Le président Abdel Fattah El-Sissi a précisé que l’action militaire égyptienne serait orientée vers la défense du territoire et des frontières saoudiens, sans s’étendre à une offensive à l’intérieur du Yémen. Cette distinction définit l’objectif à l’aune duquel il convient d’évaluer les intentions, les préparatifs et les décisions éventuelles de l’Égypte. Elle offre également une base permettant d’aligner l’aide défensive sur les efforts visant à contenir le conflit.
Pour l’Égypte, la sécurité de l’Arabie saoudite revêt une importance nationale immédiate. Les deux pays se font face de part et d’autre d’une mer dont la stabilité influe sur leurs économies et leurs intérêts stratégiques. Les perturbations autour de la mer Rouge et du détroit de Bab al-Mandab menacent les liaisons maritimes dont dépend le canal de Suez. L’instabilité dans le Golfe affecte également les travailleurs et les familles égyptiens, les investissements, les coûts énergétiques et la confiance dans l’économie régionale au sens large.
Cela donne tout son sens au discours sur la sécurité arabe commune. La géographie rend difficile le confinement des conséquences de l’insécurité à l’intérieur des frontières nationales. Lorsque des aéroports, des installations énergétiques ou des voies maritimes deviennent des cibles, les dégâts touchent les entreprises et les ménages bien au-delà du lieu de l’attaque. L’Égypte a donc un intérêt légitime à contribuer à empêcher la détérioration de son environnement stratégique.
Il existe également une dimension politique. La persistance des attaques peut renforcer la conviction que les pressions exercées sur la population civile et les infrastructures économiques aboutiront à des concessions. Une capacité crédible à protéger l’Arabie saoudite pourrait modifier ce calcul. Si les attaques perdent de leur efficacité et que leurs coûts politiques augmentent, la motivation à les poursuivre pourrait s’affaiblir. Telle est la contribution potentielle du soutien égyptien à la dissuasion.
Cela pourrait également donner à la diplomatie une plus grande marge de manœuvre. Un État convaincu de pouvoir défendre sa population et ses infrastructures essentielles peut disposer d’une plus grande liberté pour négocier et moduler sa réponse. Une aide fiable peut contribuer à instaurer cette confiance. En ce sens, la solidarité égyptienne pourrait renforcer la capacité de l’Arabie saoudite à rechercher une issue politique tout en résistant aux tentatives visant à en imposer une par la force.
L’Égypte a un intérêt légitime à contribuer à empêcher la détérioration de son environnement stratégique
Dr Abdellatif El-Menawy
Ce résultat est possible, mais pas automatique. Les signaux militaires peuvent être mal interprétés et une implication accrue peut entraîner une nouvelle escalade. La clarté des objectifs doit donc aller de pair avec la crédibilité. Le Caire et Riyad doivent parvenir à une compréhension commune de l’objectif, de la portée géographique et des limites de toute assistance. Les dispositions de coordination devraient également garantir qu’un incident n’élargisse pas involontairement le champ de la mission.
Le Conseil national de défense égyptien a fourni un cadre important le 18 octobre. Il a associé le soutien à la sécurité et à l’intégrité territoriale de l’Arabie saoudite à un engagement à intensifier les efforts politiques et diplomatiques en faveur d’une désescalade régionale et de règlements pacifiques. Le défi concret consiste à veiller à ce que ces deux volets de cette position progressent de concert. Les préparatifs défensifs doivent accorder davantage de poids à la diplomatie, tandis que la diplomatie définit le résultat politique que ces préparatifs sont censés soutenir.
La demande d’autorisation parlementaire s’inscrit dans ce cadre. Les décisions impliquant les forces égyptiennes nécessitent un examen institutionnel de leurs objectifs et de leurs conséquences. Les questions relatives à la mission, à la protection du personnel, aux engagements financiers et aux circonstances dans lesquelles la participation prendrait fin méritent des réponses sérieuses. Un partenariat gagne en fiabilité lorsque les responsabilités qu’il implique sont comprises par les institutions et les opinions publiques censées le soutenir.
Il est important de reconnaître que le débat sur la forme du soutien peut coexister avec un engagement ferme en faveur de la sécurité du Royaume. Les Égyptiens peuvent reconnaître la nécessité de la solidarité tout en s’interrogeant sur la manière dont elle sera mise en œuvre. Expliquer le lien entre la sécurité saoudienne et les intérêts égyptiens contribue à forger un soutien durable. Des objectifs politiques transparents, associés à une confidentialité opérationnelle appropriée, renforcent la crédibilité de tout engagement.
La diplomatie doit également s’adresser à ceux qui sont en mesure d’influencer le cours des combats. La communication de l’Égypte avec l’Iran lui offre un canal par lequel elle peut faire pression pour obtenir la retenue et le respect de la sécurité du Golfe. Téhéran devrait être encouragé à utiliser son influence de manière constructive. Dans le même temps, les Houthis ont leurs propres calculs et responsabilités. Tout accord visant à mettre fin aux attaques nécessite des engagements de la part des acteurs chargés de le mettre en œuvre, assortis de mécanismes permettant d’évaluer le respect de ces engagements.
La sécurité durable de l’Arabie saoudite est liée à un règlement politique viable au Yémen. Les mesures défensives peuvent protéger le territoire et réduire la vulnérabilité, mais elles ne peuvent à elles seules résoudre les divisions internes du Yémen. Un effort politique sérieux doit viser à protéger les civils, à maintenir l’accès humanitaire et à créer les conditions propices à des négociations constructives entre les parties yéménites. L’Égypte devrait user de son poids diplomatique pour soutenir cet effort, parallèlement à l’aide qu’elle apporte au Royaume.
La réussite exigera également une gestion prudente des attentes. Une annonce de disponibilité ne précise ni la composition ni l’ampleur d’une contribution militaire, et la solidarité politique ne saurait se substituer à un accord concret. Chaque gouvernement doit conserver une responsabilité claire quant à ses décisions. Définir ce qui peut être réalisé, dans quelles conditions et à quelles fins, permet de préserver la relation contre les malentendus lorsque les circonstances deviennent plus difficiles.
À mon sens, la valeur stratégique de la position de l’Égypte se mesurera en fin de compte à sa contribution à un ordre régional plus sûr. La cessation des attaques, une meilleure protection des civils, la sécurisation des voies maritimes et un retour crédible à la table des négociations serviraient à la fois les intérêts égyptiens et saoudiens. Le Caire a l’occasion de contribuer à rendre ces résultats plus réalisables. Son soutien sera d’autant plus fort que la détermination à se défendre s’accompagnera d’une détermination tout aussi claire à mettre fin à la confrontation.
Le Dr Abdellatif El-Menawy a couvert des conflits dans le monde entier. Il est l’auteur de « Les Coptes : une enquête sur le fossé entre musulmans et coptes en Égypte ».
X : @ALMenawy
NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette section leur sont propres et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com

