Les fonctionnaires du Golfe sont-ils heureux au travail?

Un membre des forces de sécurité examinant les papiers d'un passager à l'aéroport de Dubaï. (Photo, AFP)
Un membre des forces de sécurité examinant les papiers d'un passager à l'aéroport de Dubaï. (Photo, AFP)
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Publié le Jeudi 28 octobre 2021

Les fonctionnaires du Golfe sont-ils heureux au travail?

Les fonctionnaires du Golfe sont-ils heureux au travail?
  • La priorité des gouvernements est de favoriser l’emploi privé et l’entrepreneuriat
  • Ce ne sont pas les managers qui sont critiqués par les fonctionnaires, mais le système tout entier qui ne favorise pas une grande implication au travail

La satisfaction au travail est un immense chantier des sciences de gestion et du management qui est souvent étudié dans les entreprises privées. Ainsi, il existe beaucoup de données sur les entreprises privées du Golfe avec des indicateurs très précis. C’est en effet indispensable dans une région où la priorité des gouvernements est de favoriser l’emploi privé et l’entrepreneuriat, pour mettre fin à des décennies où l’immense majorité des citoyens des monarchies du Golfe travaillait dans le secteur public.

Ces efforts fonctionnent vraiment puisque en quelques années, un pays comme l’Arabie saoudite est parvenu à renverser la situation pour atteindre en 2021 un taux de 46 % de Saoudiens salariés du secteur public contre 54 % dans le privé. Ce mouvement de saoudisation de l’emploi privé, que l’on retrouve dans les autres pays du Golfe, est particulièrement visible dans des entreprises comme Saudi Aramco où près de 90 % des emplois sont désormais occupés par des Saoudiens. Cette augmentation de la part de Saoudiens travaillant dans le privé s’accompagne aussi d’une montée importante du taux d’emploi des Saoudiennes passant en quatre ans de 17 % en 2017 à 26 % début 2020 et même 33 % à la fin de 2020.

Si l’emploi privé est valorisé par les monarchies du Golfe, il est cependant intéressant d’étudier ceux qui œuvrent toujours dans le secteur public et notamment leur degré de satisfaction au travail. Les données que nous allons présenter sont issues du travail de recherche d’un étudiant koweïtien sur les employés d’un ministère de son pays. Il a, comme c’est la règle dans ce genre d’études, interrogé un échantillon représentatif de 323 salariés de ce ministère et les résultats sont suffisamment tranchés et éloquents pour permettre aux gouvernements de tirer des conséquences politiques en termes de ressources humaines et de management des fonctionnaires.

Ainsi, à la question de savoir si leur département leur propose une enquête annuelle de satisfaction, 75 % répondent par la négative ce qui montre le peu d’intérêt pour cette question par la puissance publique. Si leur propre mission est plutôt bien comprise par les répondants, ils ne sont que 51 %, soit une très légère majorité, à considérer que leur ministère leur donne l’impression que leur travail est important. Ils ne sont que 42 % à être satisfaits par l’harmonie qui règne dans leur quotidien professionnel et quand on leur demande s’il leur est facile de faire passer leurs critiques d’ordre professionnel à la hiérarchie, ils ne sont plus que 25 % à répondre positivement.

En revanche, 53 % sont fiers de travailler pour ce ministère et 46 % pensent que leur ministère à une bonne image (26 % pensent le contraire). Ceux qui analyseront ces chiffres ne doivent pas penser que le problème ou le début de malaise exprimé par les fonctionnaires est dû à la hiérarchie puisque les réponses aux questions sur cette thématique montrent un vrai respect pour le travail de son supérieur immédiat: 67 % sont satisfaits des relations avec leur management et ils sont encore 52 % à estimer que leur superviseur leur donne une description claire de ce qu’ils attendent d’eux.

Le problème semble plus structurel et systémique. Il touche à la possibilité de se former, ou plutôt aux difficultés rencontrées pour cela: seulement 29 % pensent que leur ministère met en œuvre des moyens d’élever le niveau académique de ses employés contre 42 % qui pensent le contraire et le résultat le plus tranché est le sentiment qu’il n’est pas possible d’évoluer professionnellement; 26 % sont heureux des possibilités d’évolution de carrière offertes par le ministère contre 42 % qui sont mécontents. Ces chiffres se retrouvent également lorsque l’on interroge sur les moyens offerts par le ministère pour rendre l’activité professionnelle plus confortable: 46 % pensent que ces moyens sont insuffisants contre 26% qui en sont satisfaits. L’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle n’est également pas respecté d’après les employés interrogés (46 % pensent que le ministère ne valorise pas cet équilibre contre 25 %).

Les fonctionnaires koweïtiens, dont on peut imaginer que leurs caractéristiques sont assez proches de leurs homologues des autres monarchies du Golfe, expriment donc à la fois une fierté d’exercer leur mission, une bonne entente avec leur hiérarchie tout en dénonçant un blocage de l’appareil administratif.

Quand on lit attentivement les réponses, ce ne sont pas les managers qui sont critiqués, mais le système tout entier qui ne favorise pas une grande implication au travail. En conséquence de ce malaise au travail, c’est la qualité du service public qui s’en ressent à travers une démotivation de ses agents.

Cette étude montre un point que les gouvernements ne doivent surtout pas négliger: certes, ils ont mis, ces dernières années, l’accent sur le secteur privé et l’entrepreneuriat avec un succès non démenti. Toutefois, cette politique volontariste ne saurait se faire au détriment des services publics et d’une vraie réflexion sur la modernisation de ces derniers qui semble être demandée plus que jamais par les fonctionnaires.

 

Arnaud Lacheret est Docteur en science politique, Associate Professor à l’Arabian Gulf University de Bahreïn où il dirige la French Arabian Business School, partenaire de l’Essec dans le Golfe. Il est l’auteur de « La femme est l’avenir du Golfe » paru aux éditions Le Bord de l’Eau.

TWITTER: @LacheretArnaud

NDLR : Les opinions exprimées dans cette rubrique par leurs auteurs sont personnelles, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Arab News.