Pourquoi l’Iran continue de rejeter l'accord sur le nucléaire alors que les prix du pétrole augmentent

Le négociateur nucléaire en chef de l'Iran Ali Bagheri Kani (G) quitte le Palais de Coburg, le lieu du plan d'action global conjoint (JCPOA), après sa rencontre avec le secrétaire général adjoint du Service européen pour l'action extérieure (SEAE) Enrique Mora (pas sur la photo ), à Vienne le 11 mars 2022. JOE KLAMAR / AFP
Le négociateur nucléaire en chef de l'Iran Ali Bagheri Kani (G) quitte le Palais de Coburg, le lieu du plan d'action global conjoint (JCPOA), après sa rencontre avec le secrétaire général adjoint du Service européen pour l'action extérieure (SEAE) Enrique Mora (pas sur la photo ), à Vienne le 11 mars 2022. JOE KLAMAR / AFP
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Publié le Vendredi 08 avril 2022

Pourquoi l’Iran continue de rejeter l'accord sur le nucléaire alors que les prix du pétrole augmentent

Pourquoi l’Iran continue de rejeter l'accord sur le nucléaire alors que les prix du pétrole augmentent
  • La manifestation de millions d'enseignants le 13 décembre, malgré toutes les mesures de sécurité pour l'empêcher, a montré que les forces répressives ne pouvaient éviter l'explosion de la poudrière de la société
  • Malgré le doublement des exportations pétrolières actuelles de l'Iran et l’augmentation significative des prix du pétrole, le taux d'inflation selon les statistiques officielles a atteint plus de 41 % en 2021

Le comportement du gouvernement religieux de l'Iran est incompréhensible pour beaucoup. Par exemple, pourquoi le régime iranien n'essaie-t-il pas de conclure un accord nucléaire et la vente libre de pétrole et de gaz malgré son incroyable pauvreté, alors que l'Europe cherche à remplacer le pétrole et le gaz russes après l’agression contre l'Ukraine ? Pendant ce temps, la société iranienne explose de pauvreté extrême et de chômage. Et la fuite des capitaux et des cerveaux se poursuit sans relâche.

Pourquoi le régime iranien tire-t-il des missiles sur Erbil, et attaque-t-il l'aéroport d'Abu Dhabi avec des drones alors que les pourparlers de Vienne sont en cours? Et pourquoi, malgré le fait qu’au moins un tiers de la population du riche pays iranien vit dans l’extrême pauvreté, selon les statistiques gouvernementales, reporte-t-il les pourparlers de six mois sous prétexte de changer de gouvernement?
Pourquoi, à un moment où les prix du pétrole augmentent et où l'Iran peut se substituer à la Russie dans les marchés de pétrole et de gaz et, selon un journal gouvernemental, peut former un consortium avec le Qatar pour réparer son économie en faillite, le régime iranien continue-t-il de rejeter l'accord et insiste à la place pour retirer le Corps des Gardiens de la révolution (CGRI) de la liste des terroristes du département d'État américain?
La réponse à toutes ces questions, ou du moins à certaines d'entre elles, consiste à répondre à la question fondamentale de savoir pourquoi Ali Khamenei a insisté pour nommer Ebrahim Raïssi président, alors qu’il aurait pu nommer Ali Larijani, qui a longtemps été son propre conseiller et président du Parlement. Aux yeux de l'Occident, cette nomination aurait été par ailleurs beaucoup plus justifiée. Selon Amnesty International et d'autres organisations internationales, Ebrahim Raïssi a été impliqué dans le massacre de 30 000 prisonniers politiques avant de prendre ses fonctions. Malgré cette carrière sanglante, le Guide suprême n'a pas hésité à payer un si lourd tribut et à éliminer tous les candidats autres que ceux proposés par le Conseil des gardiens en faveur de Raïssi.

Lors du soulèvement de 2019, en un clin d'œil, de nombreux centres liés au Basij, aux Gardiens de la révolution et aux banques impliquées dans le pillage de la population iranienne ont été incendiés.

Hamid Enayat

M. Khamenei a annoncé sa décision dans un discours prononcé à l'occasion du Nouvel An iranien, Noruz, le 20 mars 2020: «Nous avons besoin d'un gouvernement du Hezbollah calqué sur Qassem Soleimani.» Dans le même discours, il a même décrit à quoi devrait ressembler le futur président.
Un sociologue iranien indique qu'en 2016, une nouvelle classe est née; elle a émergé de la classe moyenne inférieure de la société, fusionnant avec les classes inférieures. Ce qui distingue cette nouvelle classe est qu'elle est complètement consciente d'elle-même. Elle sait ce qu'elle veut et ce qu'elle ne veut pas. La présence des femmes dans cette classe et son avant-garde est très visible. Cette classe est arrivée à maturité en 2019. Entièrement organisée et à la recherche d’un changement radical. Et puisque les classes moyennes doivent retourner à leur place, de nouveaux soulèvements sont inévitables pour que ce résultat soit atteint.
Lors du soulèvement de 2019, en un clin d'œil, de nombreux centres liés au Basij, aux Gardiens de la révolution et aux banques impliquées dans le pillage de la population iranienne ont été incendiés. Par conséquent, Ali Khamenei a pris la décision de mettre en place un gouvernement du Hezbollah et il a tenté d'unir son gouvernement, composé de deux factions opposées; une faction dite «modérée», et une plus fidèle à la présidence, afin de pouvoir résister à des vagues de soulèvements violents.
En nommant un président qui lui est totalement dévoué, M. Khamenei a cherché à poursuivre sa stratégie qui s’articule autour des trois objectifs suivants:
- La répression totale et la confrontation avec d’inévitables soulèvements ultérieurs. Les graines de ces soulèvements ont déjà été semées avec la formation d'une nouvelle classe.
- La question du terrorisme et de la crise, qu’Ali Khamenei appelle «la profondeur de la stratégie».
- Avoir les mains libres pour fabriquer une bombe atomique. Et cela ne peut se faire avec l'équipe de M. Zarif, l’ancien ministre des Affaires étrangères, et de M. Rohani, l’ancien président.

Une société explosive
L'année dernière, plus de 13 467 manifestations iraniennes ont été signalées en Iran. Parmi elles, la manifestation de millions d'enseignants le 13 décembre, malgré toutes les mesures de sécurité pour l'empêcher, a montré que les forces répressives ne pouvaient éviter l'explosion de la poudrière de la société.

 

Dans un discours devant l'Assemblée des experts, le 8 mars 2022, le président iranien, Ebrahim Raïssi, a promis d'éradiquer «l'extrême pauvreté».

Hamid Enayat

Les enseignants constituent la classe moyenne dans la société iranienne. Leur salaire moyen de 6 millions de tomans (1 rial iranien = 0,000022 euro) est inférieur au seuil de pauvreté, qui est officiellement estimé à 12 millions de tomans. D'autre part, le salaire mensuel des travailleurs est inférieur au seuil de pauvreté. L'année dernière, nous avons même pu assister à des manifestations de professeurs d'université et même des cas de suicides dans cette profession du fait de la pauvreté.
Dans un discours devant l'Assemblée des experts, le 8 mars 2022, le président iranien, Ebrahim Raïssi, a promis d'éradiquer «l'extrême pauvreté». En Iran, «l'éradication de l'extrême pauvreté» faisait partie des promesses de l'ancien président iranien, Hassan Rohani, lors des élections de 2017, mais le ministère iranien du Travail a toutefois annoncé en septembre 2021 qu'un tiers de la population iranienne vit dans l'extrême pauvreté.
Le chef de la Chambre de commerce, Khosrow Frughan, prévient que le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté absolue en Iran augmente, alors que l'année dernière, le seuil de pauvreté, qui correspond au revenu minimal en dessous duquel une famille est considérée comme pauvre, a été annoncé avec une moyenne de près de 9 millions de tomans par mois.
M. Frughan ajoute: «M. le président a déclaré qu'il ne devrait pas y avoir davantage d'extrême pauvreté, mais sa gouvernance non seulement échouera à éradiquer la pauvreté absolue, mais elle la fera s’accentuer au point que les déciles (une des neuf valeurs qui partagent une distribution statistique en dix valeurs égales) de revenu les plus bas seront confrontés à toujours plus de problèmes.»
Malgré le doublement des exportations pétrolières actuelles de l'Iran et l’augmentation significative des prix du pétrole, ainsi que l'augmentation des exportations non pétrolières de 42 %, le taux d'inflation selon les statistiques officielles a atteint plus de 41 % en 2021, alors que ce chiffre était de quelque 34 % en 2020.
Ali Khamenei a également déclaré dans son discours du Noruz : «Ils disent désormais, par exemple, que les prix du pétrole ont augmenté, que les revenus pétroliers ont augmenté, maintenant, que voulons-nous faire avec cette augmentation des revenus pétroliers? Il y a deux options: la première consiste à dire; d’accord, les revenus de nos échanges commerciaux sont élevés, on augmente alors nos importations pour rendre les gens prospères; cela semble certainement bon, mais au prix d’un très mauvais fonctionnement interne. C'est un gaspillage des biens essentiels du pays.»
Ainsi, si l'on considère que dans la partie générale du budget de l’État, le budget des Gardiens de la révolution et de l'armée a augmenté bien plus que les moyens de subsistance du peuple, alors on peut deviner que dans l'année à venir, les manifestations et même les confrontations du peuple avec les membres des forces de sécurité seront encore plus intenses qu'avant.
Cette année, contrairement aux années précédentes, M. Khamenei a commencé son discours du Noruz par les mauvaises conditions de vie de la population, et il est conscient que ce baril peut exploser à tout moment.