Myriam Benraad ou l'interrogation sur la colère "globale" : passagère, ou "appelée à éclater" ?

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Publié le Jeudi 22 octobre 2020

Myriam Benraad ou l'interrogation sur la colère "globale" : passagère, ou "appelée à éclater" ?

  • La colère est désormais le moteur de nos sociétés et de nos pensées, elle façonne nos vies et notre avenir, en étant présente aussi bien au niveau social qu’au niveau étatique
  • Myriam Benraad affirme que la colère est à l’origine de nouvelles idéologies politiques. C’est la colère qui explique la montée du populisme en Europe et dans l’Amérique du président Donald Trump

S’il existe un dénominateur commun entre la politique menée par les États Unis, l’organisation radicale Daech et le mouvement féministe #MeToo, c’est celui de la colère.

La colère, cette émotion irréfléchie et imprégnée de rejet et d’hostilité, est plus que jamais omniprésente autour de nous, voire même en nous. Il s’agit d’une émotion qui a accompagné toute l’histoire de l’humanité et «n’a jamais cessé de cadencer les affaires humaines» selon les termes employés par la politologue et chercheuse Myriam Benraad.

Cette colère, Myriam Benraad l’a étudiée, disséquée et analysée dans un ouvrage publié récemment aux éditions Le Cavalier Bleu, sous le titre «Géopolitique de la colère : De la globalisation heureuse au grand courroux».

Mais pourquoi étudier la colère et lui consacrer un livre, peut-on s’interroger?

Parce qu’elle est désormais le moteur de nos sociétés et de nos pensées et qu’elle façonne nos vies et notre avenir, en étant présente aussi bien au niveau social qu’au niveau étatique. Myriam Benraad débute son ouvrage en 2019 alors que des manifestants envahissaient les rues de Beyrouth à Hong Kong en passant par Santiago et Barcelone… « La globalisation de la colère est manifeste » assure t-elle d’entrée. Les manifestants dans les différentes capitales aspirent aux mêmes revendications.

Cette colère, Myriam Benraad l’a étudiée, disséquée et analysée dans un ouvrage publié récemment aux éditions Le Cavalier Bleu, sous le titre «Géopolitique de la colère : De la globalisation heureuse au grand courroux».

D’une capitale à l’autre, l’exigence est celle d’une vie meilleure et dans les pays les plus répressifs, on demande en plus le respect des droits fondamentaux. Simultanément on a assisté à l’émergence du mouvement #MeToo, ce mouvement qui revendique la dignité et l’égalité pour toutes les femmes à travers le monde.

L’envers de la mondialisation

«Nous sommes entrés dans un régime de colère universelle qui apparait comme la face sombre de la globalisation qu’on croyait au tout début ʺheureuseʺ» soutient la chercheuse. Le principal facteur dans la propagation de la colère dans l’arène internationale est donc la globalisation, qui, il y a trente ans, était «perçue et pensée comme une force essentiellement positive». Elle était associée à « a naissance d’un nouveau monde» un monde de paix de liberté, un monde d’échanges diversifiés et générateur de richesse pour le bien-être de tous.

Or nombreux sont aujourd’hui ceux qui perçoivent cette mondialisation comme étant responsable de l’émergence d’un «consumérisme» généralisé qui «a creusé dans le temps inégalités et injustices».

Force est donc de constater que la globalisation de par «son extrême rapidité et son irrésistible avancée», a engendré deux catégories de personnes : « des très heureux » et des « très malheureux ». Ces très malheureux sont devenus par la force des choses « très colériques ».Tous les continents sont touchés, et partout « des citoyens ordinaires descendent spontanément dans les rues  pour exprimer leur colère contre les élites » estime t-elle.

Au cœur de ces différents mouvements protestataires, on retrouve  la même problématique de « la question des inégalités et des injustices sociales » et une défiance profonde vis à vis institutions étatiques. S’arrêtant un temps sur les clichés qui ont accompagné les « printemps arabes », elle s’étonne des thèses et des prises de position décrivant les manifestations dans les capitales arabes en 2011 comme étant l’expression d’une violence inhérente au monde arabe et « aux sociétés arabes  qui échapperaient à tout ordre et toute régularités » et seraient « incapables d’attitudes appropriées dans leur rapport au reste du monde, prisonnières d’une violence indomptable ».

La colère, source de nouvelles idéologies

Or la réalité est toute autre. Les jeunes arabes qui ont manifesté dans les capitales arabes étaient mus par le sentiment d’inégalité d’absence de perspectives d’avenir, de la même manière que les jeunes qui manifestent en Europe en Amérique latine ou en Asie.

La colère de ces manifestants est l’expression de l’immense déception à l’égard de la mondialisation, mais elle est aussi une riposte à la colère étatique. Car Myriam Benraad considère que la colère est surtout  étatique, et « ce sont tout d’abord des États et régimes qui la déclenchent par des gestes individuels ou des manœuvres collectives » ; de nombreuses diplomaties « reposent sur cette émotion ».

Au cœur de ces différents mouvements protestataires, on retrouve  la même problématique de « la question des inégalités et des injustices sociales » et une défiance profonde vis à vis institutions étatiques.

Cette tendance s’et trouvée accélérée au XXIème siècle en raison des différentes guerres et ingérences d’États dans les affaires d’autres États, sans oublier les rancœurs enfouies et toujours insolubles, notamment au Moyen-Orient ou dans le Caucase.

A l’ère moderne, Myriam Benraad affirme que la colère est à l’origine de nouvelles idéologies politiques. C’est la colère qui explique la montée du populisme en Europe et dans l’Amérique du président Donald Trump. Elle se nourrit de la prétendue « décadence financière et morale des partis ». Il en est de même du fondamentalisme religieux, « ses adeptes sont en permanence outragés par le monde qui les entoure », et cette mouvance progresse en « incitant à une colère profonde envers toute forme de modernisation ».

Toutes les colères confondues convergent vers le même outil qui favorise leur propagation et leur amplification. Cet outil étant bien sûr Internet,  car « le monde numérique a en effet cette faculté d’accroître la magnitude de la réponse affective » et une fois digitalisés, « les contenus provoquent des réactions plus passionnées que dans l’univers réel ».

En conclusion, et après cet état des lieux alarmant, Myriam Benraad s’interroge sur « le devenir de cette colère globale » : est-elle passagère ou bien elle est-elle « appelée à durer et à éclater » à chaque problème non résolu ? Elle finit son ouvrage par une note presque optimiste, une alternative proposant un « renouvellement fondamental » et « une série de rééquilibrages politiques et de décisions réfléchies qui manquent encore cruellement ».

 

Arlette Khoury vit et travaille à Paris depuis 1989.
Pendant vingt-sept ans, elle a été journaliste au bureau parisien d’Al-Hayat.

TWITTER : @khouriarlette

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.