Souad Massi: «Si nous perdons notre humanité, nous serons perdus»

Le nouvel album de Souad Massi s’inspire de la déesse gallo-romaine Sequana. (Photo fournie)
Le nouvel album de Souad Massi s’inspire de la déesse gallo-romaine Sequana. (Photo fournie)
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Publié le Jeudi 13 octobre 2022

Souad Massi: «Si nous perdons notre humanité, nous serons perdus»

  • Souad Massi se confie avant son premier concert en Arabie saoudite à l’occasion de la sortie de son nouvel album exceptionnel, Sequana
  • Dans son dixième album studio enrichi de nombreuses collaborations internationales, la chanteuse franco-algérienne évoque en particulier les liens puissants qui nous unissent à la nature

DUBAÏ: Aux moments les plus sombres de la pandémie de Covid-19, Souad Massi se rendait à la rivière. L’eau l’inspirait, lui permettait de se sentir mieux dans sa peau et l’aidait à réfléchir. C’est là qu'elle a découvert Sequana, la déesse du fleuve de la Seine.

«Cela a été une découverte très étrange et merveilleuse pour moi», confie l’auteure-compositrice-interprète franco-algérienne. «Je ne savais rien d’elle, mais elle m’a inspiré. C’était une déesse de la guérison et c’est ce dont j’avais besoin pendant la pandémie. C’est ce dont nous avions tous besoin, je pense. J’ai été affectée comme beaucoup de monde. Nous vivions dans la peur et avions le temps de réfléchir. Beaucoup de choses m’ont inspiré à ce moment-là.»

 Sequana est la dixième album studio de Souad Massi et comprend un mélange éclectique de genres et d’ambiances. (Photo fournie)
Sequana est le dixième album studio de Souad Massi et comprend un mélange éclectique de genres et d’ambiances. (Photo fournie)

La déesse gallo-romaine a non seulement prêté son nom au nouvel album de Massi, mais également à la chanson-titre de l’album. Dans cette dernière, elle s’adresse directement à ses deux jeunes filles. «Je voulais leur dire que la vie est belle, que ce n’est pas grave si vous avez des problèmes, si vous avez peur de l’avenir, si vous ne savez pas quel métier vous voulez faire ou si vous avez du mal à communiquer avec les autres», explique Massi, qui est née dans la commune de Bab el-Oued, à Alger, et s’est installée à Paris en 1999. «C’est très dur pour elles. C’est pourquoi j’ai demandé à Sequana de m’aider et de me donner du courage, car je voulais donner de l’espoir à mes filles.»

Composé de onze chansons, dont neuf ont été écrites par Massi, Sequana est le dixième album studio de l’artiste et est un mélange éclectique de genres et d’ambiances. Le lancement de l’album, dont la sortie mondiale est prévue le 14 octobre, sera accompagné d’un concert sur la scène de Maraya à AlUla – ce sera la première fois que la chanteuse se produit en Arabie saoudite. Elle donnera également un concert au Barbican à Londres le 29 octobre, entamant ainsi un nouveau chapitre remarquable de sa carrière.

Souad Massi s’est forgée une réputation enviable depuis une vingtaine d’années. (Photo fournie)
Souad Massi s’est forgée une réputation enviable depuis une vingtaine d’années. (Photo fournie)

Autrefois membre du groupe de hard rock Atakor, basé à Alger, la chanteuse s'est forgée une réputation enviable ces vingt dernières années. Réputée pour la puissance de sa voix et la poésie de ses textes, elle a sorti son premier album solo, Raoui, en 2001 et n’a cessé depuis de séduire les spectateurs du monde entier.

Dans Sequana, ses chansons s’articulent autour des causes qui lui tiennent à cœur, de l’amour et l’exil à l’importance des relations humaines. L’album est une continuation de ce que Massi a toujours considéré comme son principal atout: une détermination sans faille à s’exprimer sur ce qui lui tient le plus à cœur. «Je parle des relations humaines, de l’importance de l’empathie et de l’amour», précise-t-elle. «Je comprends que nous sommes fragiles, mais si nous perdons notre humanité, nous serons perdus.»

Le premier single de l’album, Dessine-moi un pays, est sorti en juin, et bien qu’il tourne autour des souvenirs de son pays perdu, il s’inspire en même temps des déplacements plus récents des Syriens et des Afghans. Cependant, c’est la nature qui occupe le devant de la scène dans cet album. Dans le dossier de presse qui accompagne sa sortie, Massi souligne que «ce que nous devons toujours maintenir, quoi que la vie nous apporte, c’est notre lien avec la nature, d’abord pour la beauté qu’elle offre, mais aussi pour sa maîtrise de l’art de la résilience».

La couverture de l’album montre également Massi avec deux marguerites délicatement posées sur ses paupières, représentant ce qu’elle considère comme un symbole de résistance. «Notre planète est magnifique et je veux me tenir aux côtés des personnes qui essaient de la protéger et de se battre pour elle», dit-elle simplement.

La palette musicale qui accompagne ces thèmes est vaste. Massi est connue pour sa générosité en matière de styles musicaux, incorporant le rock et le chaabi à un son par ailleurs acoustique. Dans Sequana, elle va encore plus loin, ajoutant le calypso, la chanson française et la bossa nova aux traditions musicales de son Afrique du Nord natale. Ce faisant, elle a créé un mélange de genres souvent hypnotique, en grande partie grâce au producteur anglais Justin Adams. Ayant travaillé avec des artistes comme Rachid Taha, Juldeh Camara, Tinariwen et Robert Plant, le producteur n’est pas étranger aux collaborations internationales réussies.

Dans la première chanson de l’album, Dessine-moi un pays, on retrouve une guitare acoustique de style kabyle, un quatuor de violons, et la jeune flûtiste syrienne Naïssam Jalal. Par ailleurs, le mandole (un instrument dont les cordes sont en métal et qui est proche de la mandoline) transforme Dib El Raba en un joyeux groove au tempo modéré. Le chanteur anglais Piers Faccini et l’auteur-compositeur-interprète Michel Françoise, qui a écrit les paroles d’Une seule étoile et de L’espoir, figurent parmi les autres collaborateurs de cet album dont le style est entièrement nouveau pour Massi.

«Comme vous le savez, j’ai grandi en Algérie et je me trouvais au carrefour de l’Afrique, de l’Europe et du Moyen-Orient», explique Massi, qui écoutait du chaabi et des chants des Kabyles (une ethnie berbère) dans son enfance. «Nous étions vraiment au centre de tout ça et c’était vraiment intéressant pour moi en tant qu’artiste, car j’ai écouté toute cette musique, j’ai beaucoup voyagé et j’ai fait de nombreuses rencontres», poursuit-elle.

«Lorsque Justin et moi avons discuté de mes chansons, des paroles et de mon inspiration, il m’a conseillé d’être naturelle et de suivre mon instinct. C’était donc simple. Je peux jouer de la musique traditionnelle et du rock, et j’ai une base classique, alors pourquoi me limiter? Je ne veux pas me limiter. Je veux être libre comme je le suis dans la vie, et je souhaite traduire ça dans ma musique.»

La musique folk et la guitare – deux éléments caractéristiques de la musique de Souad Massi – demeurent des composantes centrales de Sequana. Selon la chanteuse, ce sont elles qui fournissent le type d’intelligence nécessaire pour transformer la douleur en chanson et qui occupent une place importante dans les titres Sequana et Dib El Raba.

Souad Massi se produit lors du concert des gagnants des Radio 3 Awards For World Music à la Carling Brixton Academy, le 7 avril 2006, à Londres. (Getty Images)
Souad Massi se produit lors du concert des gagnants des Radio 3 Awards For World Music à la Carling Brixton Academy, le 7 avril 2006, à Londres. (Getty Images)

«La musique folk était mon premier amour, et je suis une de ces personnes qui ont besoin d’une histoire, qui ont besoin de comprendre, de vivre une chanson grâce à ses paroles», confie Massi, fan de Bob Dylan et de Joan Baez. «Les premières chansons folk étaient interprétées par une seule personne avec une guitare. Les chanteurs parlaient de leur douleur, des difficultés de la vie, de l’oppression, des chagrins d’amour. La musique accompagnait ce qu’ils voulaient dire. Lorsque les paroles sont riches et vraies, la musique devient plus puissante.»

C’est d’autant plus vrai dans la musique du chanteur folk chilien Victor Jara, à qui Massi dédie la dernière chanson de l’album. Inspiré des traditions populaires de son pays et par des compositeurs-interprètes comme Violeta Parra, Jara a écrit des chansons de protestation qui prônaient les réformes politiques et la justice sociale. Il a été torturé et exécuté par le régime d’Augusto Pinochet en 1973.

«J’admire cet homme qui est mort pour la liberté et pour qui j’ai beaucoup de respect. Quand j’ai découvert sa vie et l’histoire de sa mort, j’étais très triste, mais j’ai voulu transformer cette tristesse en quelque chose de concret. Je respecte énormément les personnes généreuses, qui ne se soucient pas de leur vie, sont bienveillantes, pensent aux autres et leur consacrent leur vie», affirme-t-elle. «La liberté est un cadeau pour les autres, et les personnes comme Victor Jara nous offrent ce cadeau», conclut la chanteuse.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


À l’IMA, deux historiens s’accordent: la Palestine n’est pas un conflit mais une guerre coloniale

Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
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  • Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle
  • Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées

PARIS: Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ».

D’emblée, une grande complicité et une admiration réciproque se dégagent entre Laurens, spécialiste du monde arabe et auteur de l’ouvrage intitulé « Question juive, problème arabe », et Khalidi, de passage à Paris à l’occasion de la publication en français de « Cent ans de guerre contre la Palestine », paru aux États-Unis en 2020.

IMA

C’est ce lien personnel entre les deux intervenants qui a donné lieu à un dialogue fluide, dense mais sans concessions, qui ne se contente pas de revisiter l’histoire, mais propose un changement de regard.

IMA

Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle.

Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées.

Il ne s’agit pas simplement d’une rivalité nationale entre deux peuples vivant sur une même terre, mais d’un projet d’implantation soutenu par des puissances extérieures, inscrit dans une logique coloniale classique.

Loin d’être un accident de l’histoire, ce processus répond à une dynamique structurée, progressive et profondément politique, dont le moment fondateur reste la Déclaration Balfour.

Avec le soutien du Royaume-Uni à l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, cette déclaration transforme une aspiration politique en projet réalisable. Khalidi insiste : sans cet appui impérial, le mouvement sioniste n’aurait pas pu s’imposer de cette manière. Il rappelle les démarches antérieures de Theodor Herzl auprès des grandes puissances, restées infructueuses, jusqu’à ce que Chaim Weizmann obtienne le soutien britannique.

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Les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. (Arlette Khouri)

À cette lecture, Henry Laurens n’oppose pas un refus, mais une mise en perspective. Il propose de remonter à 1908, moment charnière où émergent à la fois une conscience politique palestinienne et les premières tensions ouvertes autour de la présence sioniste.

Laurens insiste sur un point fondamental : le conflit est international dès l’origine. Il ne se joue pas seulement sur le territoire de la Palestine mandataire, mais aussi dans les capitales européennes, au sein des institutions internationales et, plus tard, dans les équilibres de la guerre froide.

Sur ce point, les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. La période du mandat britannique illustre parfaitement cette imbrication, notamment à travers la répression des révoltes palestiniennes — en particulier celle de 1936-1939 — menée en grande partie par les forces britanniques.

Pour Khalidi, cela confirme que la guerre n’oppose pas seulement deux acteurs locaux, mais qu’elle met en jeu une alliance entre projet sioniste et puissance impériale.

Laurens souligne pour sa part un aspect lié au langage : la Déclaration Balfour ne mentionne pas les Palestiniens en tant que peuple, évoquant simplement des « communautés non juives ». De même, le mandat britannique parle des « indigènes », un vocabulaire qui traduit une invisibilisation politique caractéristique des contextes coloniaux. Selon lui, le peuple palestinien, en tant que sujet politique, mettra des décennies à être reconnu comme tel, y compris dans le monde arabe.

Les deux historiens s’accordent également à souligner la coexistence de ruptures et de continuités. Les accords d’Oslo, par exemple, apparaissent comme un moment charnière.

Pour Khalidi, ils constituent à la fois une rupture — avec la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP — et l’aboutissement d’un processus engagé dès les années 1970, lorsque les dirigeants palestiniens prennent acte de l’impossibilité d’une solution militaire régionale.

Cette tension entre continuité et rupture se retrouve dans l’analyse des événements les plus récents. Le 7 octobre 2023 marque, selon Khalidi, une rupture par l’ampleur de la violence et le nombre de victimes, tout en s’inscrivant dans une logique ancienne de confrontation.

Double regard

Ce double regard permet d’éviter les simplifications et rappelle que, si rien n’est totalement nouveau, rien n’est strictement identique non plus.

Ainsi, la figure de l’ancien président palestinien Yasser Arafat illustre bien cette complexité. À la fois acteur de la lutte et artisan de compromis, il incarne une période où un certain équilibre interne était encore possible. Sa disparition marque une rupture majeure.

Laurens souligne qu’il était sans doute le seul capable d’éviter une guerre civile palestinienne. Celle-ci éclatera quelques années plus tard, opposant notamment le Hamas à l’Autorité palestinienne, accentuant la fragmentation déjà profonde des rangs palestiniens.

Cette fragmentation constitue l’un des obstacles majeurs à l’écriture d’une histoire cohérente. À ce propos, Khalidi insiste sur l’absence d’archives nationales centralisées, conséquence directe de la dispersion du peuple palestinien.

L’historien doit alors recomposer le récit à partir de sources éparses : archives familiales, témoignages, documents internationaux. Il évoque aussi, plus personnellement, le recours à sa propre expérience — une démarche inhabituelle dans son parcours académique, mais rendue nécessaire par les lacunes documentaires.

Enfin, l’échange s’ouvre sur le présent et ses évolutions. Khalidi observe un changement notable dans l’opinion publique occidentale, en particulier aux États-Unis, où les mobilisations étudiantes, les débats académiques et les campagnes de boycott ont contribué à transformer le regard porté sur la Palestine.

Mais cette évolution s’accompagne, selon lui, d’une réaction tout aussi forte : une restriction croissante de la liberté d’expression, qu’il n’hésite pas à comparer au climat du maccarthysme.

Le dialogue s’achève sur une question plus large : que révèle la question de la Palestine pour le monde contemporain ?

Pour Khalidi, elle constitue l’un des derniers avatars d’une histoire coloniale que l’on croyait révolue. Pour Laurens, elle reflète un conflit profondément inscrit dans les dynamiques internationales.


Chez le chef français Alain Passard, le végétal radical

Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
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  • "Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef
  • "Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans

PARIS: Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive.

"Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef.

"Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans, quelques mois après avoir annoncé tourner une page dans l'histoire de son mythique restaurant parisien l'Arpège, ouvert il y a 40 ans dans le quartier des ministères.

La protéine animale était déjà devenue discrète dans les assiettes du chef, qui avait banni la viande rouge en 2001. Alain Passard, qui avait pourtant bâti sa carrière et sa réputation sur la grande tradition de la rôtisserie française, se disait "dés-inspiré".

Sa nouvelle religion, il la fonde depuis 2001 en cultivant ses potagers privés à travers la France, et dans la saisonnalité.

"La nature a tout écrit. Par exemple, le poireau en hiver, c'est un produit de la nature fait pour réchauffer. Une tomate, c'est un verre d'eau, c'est fait pour désaltérer", assure-t-il, l'œil bleu pétillant.

En cuisine, une heure avant le service, c'est l'heure des "potions magiques" : six chaudrons et casseroles, remplies à ras bord de légumes, fanes, herbes, jus et réductions, viennent former le rituel de base de cette cuisine végétale.

Bien-être animal 

En maître des lieux, le "consommé" : une marmite de 10 litres d'un peu tous les végétaux de saison, avec "très peu d'eau, à niveau", la manne qui viendra délayer et faire vivre les sauces du midi.

Ce jour-là, cela viendra nourrir un consommé de céleri, qui fait presque sentir la viande ou une sauce au vin jaune, grasse, épaisse, à en rappeler le beurre, et un velouté de cresson bien iodé, sans avoir jamais connu la moindre goutte d'eau de mer.

Dans la nouvelle cuisine d'Alain Passard, très peu d'épices. Aucune "poudre de perlimpinpin", dit-il, peu de condiments et, en dehors des légumes, feuilles et fruits du potager, quasiment pas de céréales ou légumineuses.

Alain Passard plonge dans cet inconnu au moment exact, l'été dernier, où le seul chef triplement étoilé vegan au monde, Daniel Humm, à New York, remet la protéine au menu.

"Le moment est bon, la société est réceptive au respect des saisons, à la lutte contre le gaspillage alimentaire ou le bien-être animal", répond Alain Passard.

"Mais ce n'est pas politique, c'est artistique", ajoute le patron de l'Arpège, collectionneur d'art et peintre à ses rares heures perdues.

Nouvelles bases 

Mais dans la profession, ce modèle de restaurateur indépendant qui travaille seul et ne quitte jamais son établissement, devient parfois incompris. "Ils ne m'ont pas épargné : à la cérémonie du (guide gastronomique) Michelin, il y en a que je connais depuis 40 ans qui ont refusé de me saluer", dit-il en serrant les lèvres.

"Ce n'est pas leur conception de la cuisine", poursuit-il, alors que s'affirme en France un courant de chefs plus "identitaire", replié sur les traditions culinaires.

"Quand on va chez Alain, il faut oublier tout ce que l'on sait, il faut arriver vierge et être prêt à vivre quelque chose d'unique", le défend auprès de l'AFP le chef triplement étoilé Emmanuel Renaut.

En octobre, le critique Stéphane Durand-Souffland repart de l'Arpège "furieux qu'on ait essayé, moyennant une addition à 495 euros pour un couvert, de nous faire prendre des rince-doigts pour des lanternes", écrit-il dans le Figaro.

À l'AFP, il explique quelques mois plus tard avoir attendu dans le médiatique parti-pris de l'Arpège "un manifeste, sans avoir la révolution espérée".

"Quand on change autant de paradigme, il faut remonter une cuisine, prendre d'autres bases", dit le chroniqueur, citant les traditions culinaires végétaliennes de l'Inde au Japon.

"Je suis dans ce métier depuis 40 ans, je connais ma musique, mon solfège", répond Alain Passard, persuadé qu'il faut qu'on "fasse une place" dans la cuisine française au végétalisme.


Azzedine Alaïa et Christian Dior : aux racines d’un maître tunisien de la haute couture

Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
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  • Le livre met en lumière un dialogue esthétique et technique entre Alaïa et Dior, fondé sur une vision commune de la forme et du savoir-faire
  • L’expérience fondatrice d’Alaïa chez Dior et son admiration durable ont profondément influencé son parcours et inspiré l’exposition et l’ouvrage

DHAHRAN : Le livre de table publié par Damiani, « Azzedine Alaïa et Christian Dior, deux maîtres de la haute couture », tisse avec élégance un dialogue visuel entre ces couturiers emblématiques du XXe siècle.

À travers des photographies capturant ces vêtements sculpturaux, l’ouvrage offre un festin visuel d’une grande élégance, ponctué de quelques pages de textes soigneusement sélectionnés.

Disponible uniquement en anglais, le livre, paru ce mois-ci, se lit aisément, avec une préface de l’éditrice et galeriste italienne Carla Sozzani, qui écrit : « Il ne s’agit pas simplement d’un dialogue entre deux maîtres de la haute couture, mais d’un retour à une origine profondément humaine et formatrice.

Christian Dior et Azzedine Alaïa ont développé un langage commun fondé sur une discipline intérieure et un respect de la forme, un langage qui a inspiré, inspire encore et continuera d’inspirer des générations. » 

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Le livre est sorti le 21 avril. (Publié par et avec l’autorisation de Damiani Books)

D’autres éclairages sont apportés par des figures telles qu’Olivier Saillard, historien de la mode français et directeur de la Fondation Azzedine Alaïa, ainsi qu’Olivier Flaviano, directeur de La Galerie Dior depuis son inauguration en 2022, entre autres.

L’ouvrage présente également 70 pièces textiles impeccablement mises en scène, issues des archives des années 1950 et conservées à la Fondation Alaïa.

L’histoire commence en Tunisie, où le jeune Alaïa (1935-2017) découvre pour la première fois les créations de Dior (1905-1957) en feuilletant des magazines de mode français fournis par Madame Pinault, une sage-femme locale qui l’avait pris sous son aile.

Fils d’agriculteurs céréaliers, Alaïa est envoyé vivre chez ses grands-parents avec sa sœur jumelle, Hafida. À 15 ans, il ment sur son âge pour intégrer l’Institut des Beaux-Arts de Tunis en tant qu’apprenti sculpteur.

Il finance ses études en aidant une couturière qui vendait des reproductions de créations de grands couturiers parisiens à une clientèle tunisienne aisée.

Encouragé par Habiba Menchari, figure de l’émancipation féminine en Tunisie, il approche Madame Zeineb Levy-Despas, cliente de la maison Dior alors dirigée par Yves Saint Laurent, qui lui obtient un stage intensif de quatre jours à la Maison Dior.

En juin 1956, Alaïa, âgé de 21 ans, arrive dans l’atelier de Christian Dior, alors âgé de 51 ans, situé rue François 1er, au cœur du Triangle d’Or, épicentre du luxe parisien.

Bien que trois décennies les séparent, leurs esthétiques et leurs silhouettes présentent des similitudes, renforcées par leur goût intemporel.

Tous deux discrets, ils étaient fascinés par un artisanat minutieux et somptueux, laissant leurs œuvres — véritables sculptures à porter — s’exprimer d’elles-mêmes. Ils partageaient un goût pour les textures, les constructions ingénieuses et une architecture du vêtement à la fois douce et puissante.

Cette expérience brève mais fondatrice — ainsi que des décennies de collection des chefs-d’œuvre de Dior — a largement contribué à cette exposition.

Si l’exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris s’achève le 21 juin, près de 70 ans après ce stage, les images et les chefs-d’œuvre détaillés présentés dans le livre, eux, perdureront toute une vie. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com