Prix du pétrole: le monde doit apprendre à faire avec une Arabie saoudite qui défend ses intérêts

Une vue générale de l'usine de traitement de pétrole Abqaiq de Saudi Aramco peut être vue. (Dossier/AFP)
Une vue générale de l'usine de traitement de pétrole Abqaiq de Saudi Aramco peut être vue. (Dossier/AFP)
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Publié le Jeudi 20 octobre 2022

Prix du pétrole: le monde doit apprendre à faire avec une Arabie saoudite qui défend ses intérêts

Prix du pétrole: le monde doit apprendre à faire avec une Arabie saoudite qui défend ses intérêts
  • Les économies du Golfe se sont toutes lancées dans une diversification massive afin de sortir de la dépendance aux hydrocarbures
  • Or, cette diversification est synonyme d’investissements, extrêmement lourds, et il est donc important pour ces pays de continuer à recevoir des revenus pétroliers

On lit énormément de conjectures et d’analyses consécutives à la décision très récente de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), poussée par l’Arabie saoudite, de ne pas augmenter sa production afin de maintenir des prix du pétrole relativement élevés. Nombre d’analystes y voient un alignement des pays pétroliers du Golfe sur la stratégie russe tandis que la volonté des Occidentaux serait au contraire de faire baisser les prix du pétrole pour limiter les conséquences économiques de l’invasion de l’Ukraine sur l’Occident tout en limitant les ressources de la Russie, dont l’économie est extrêmement dépendante de la rente pétrolière et gazière.
Ce type d’analyses méconnaissent fortement, c’est le moins que l’on puisse dire, la façon dont les monarchies pétrolières ont pris leur autonomie par rapport à l’Occident en général et aux États-Unis en particulier. Le robinet saoudien n’est plus contrôlé depuis Washington depuis bien longtemps et la problématique du prix des énergies fossiles est devenue bien davantage qu’un enjeu géopolitique.

Le raisonnement occidental se heurte donc à la réalité: «jouer» avec les cours du pétrole n’est plus un jeu géopolitique, mais un moyen pour les pays du Golfe de sortir de la dépendance pétrolière.


En effet, les économies du Golfe se sont toutes lancées dans une diversification massive afin de sortir de la dépendance aux hydrocarbures. Ces politiques volontaristes se matérialisent par des plans de développement, souvent à horizon 2030, dont le plus connu est le plan saoudien Vision 2030, porté par le prince héritier, Mohammed ben Salmane.
Les chiffres sont impressionnants et ils illustrent bien ce sevrage rapide. Entre 2013 et 2017, par exemple, la part des revenus du pétrole des monarchies du Golfe par rapport à leur produit intérieur brut (PIB) est passée de 45,6 % à 26,4 % d’après l’institut GCC Statistics. Aucun autre pays au monde ne pourrait supporter un tel effort qui ne s’est d’ailleurs pas arrêté avec la pandémie de Covid-19. Ainsi, en Arabie saoudite, le Fonds monétaire international (FMI) considère que la croissance du PIB du secteur non pétrolier en 2021 est de 4,7 % contre seulement 2,8 % si on intègre le pétrole. Le calcul est donc simple: la croissance de l’économie des monarchies du Golfe passe désormais quasi exclusivement par le secteur non pétrolier.
Or, cette diversification est synonyme d’investissements, extrêmement lourds, d’équipements qui doivent être financés avant de devenir rentables. Il est donc important pour ces pays de continuer à recevoir des revenus pétroliers importants, qui sont ensuite réinvestis dans les secteurs d’avenir.
Le raisonnement occidental se heurte donc à la réalité: «jouer» avec les cours du pétrole n’est plus un jeu géopolitique, mais un moyen pour les pays du Golfe de sortir de la dépendance pétrolière. Ainsi, au début de l’année 2020, l’Arabie saoudite s’était opposée frontalement à la Russie qui refusait de réduire sa production et donc de faire augmenter les prix et elle s’était lancée dans une «guerre des prix» en tentant de noyer le marché mondial avec des prix de plus en plus bas.

Simplement, l’Arabie saoudite est désormais un acteur souverain et elle défend ses intérêts économiques qui passent, pour un certain nombre d’années encore, par des prix du pétrole assez élevés pour financer sa transition.


Aujourd’hui, l’Arabie saoudite refuse d’augmenter la production pour faire baisser les prix non pas pour plaire à tel ou tel acteur géopolitique, mais tout simplement car elle s’estime souveraine de sa production et a besoin, pour financer sa diversification, d’un baril de pétrole qui ne soit pas en dessous d’un certain prix. Les gesticulations américaines n’y peuvent pas grand-chose, la souveraineté pétrolière est un élément désormais incontournable des monarchies du Golfe.
Il est donc également inutile de conjecturer sur la signification de l’augmentation ou de la diminution de la production. Il y a deux ans, l’augmentation de la production était décidée pour ramener la Russie à la raison afin de justement maintenir une production modérée. Il y a quelques jours, le maintien d’une production modérée ne témoignait pas d’un quelconque soutien à la Russie. Au contraire, le prince héritier ne s’est pas montré particulièrement sympathique avec Vladimir Poutine et il a condamné l’invasion que ce dernier mène depuis le mois de février. Le fait que M. Poutine commande massivement des armes à l’Iran n’est clairement pas un élément qui peut attirer une quelconque sympathie saoudienne.
Simplement, l’Arabie saoudite est désormais un acteur souverain et elle défend ses intérêts économiques qui passent, pour un certain nombre d’années encore, par des prix du pétrole assez élevés pour financer sa transition.
Il est grand temps que les experts analysent les décisions saoudiennes en matière énergétique à travers ce prisme, cela facilitera grandement la compréhension que le monde entier aura de cette région.