Si le Liban s'écroule, le Hezbollah sera enseveli sous les décombres

Le chef du Hezbollah du Liban, Sayyed Hassan Nasrallah, prononçant un discours par liaison vidéo, à Beyrouth, le 19 janvier 2023. (Reuters)
Le chef du Hezbollah du Liban, Sayyed Hassan Nasrallah, prononçant un discours par liaison vidéo, à Beyrouth, le 19 janvier 2023. (Reuters)
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Publié le Mercredi 25 janvier 2023

Si le Liban s'écroule, le Hezbollah sera enseveli sous les décombres

Si le Liban s'écroule, le Hezbollah sera enseveli sous les décombres
  • Le Parlement libanais a échoué à onze reprises pour élire un président, le Hezbollah étant résolu à opposer son veto aux candidats ne répondant pas à ses critères
  • Avec ses revenus considérables provenant de l'Iran, des stupéfiants et autres sources illégales, le Hezbollah a exploité l'appauvrissement généralisé et le chaos pour acquérir du foncier, des propriétés et des entreprises

Le Liban a rejoint la semaine dernière le club fermé des pays – avec la République dominicaine, la Guinée équatoriale, le Gabon, le Soudan du Sud et le Venezuela – à avoir perdu leur droit de vote à l'ONU pour ne pas avoir payé pendant au moins deux ans les contributions minimales au budget de fonctionnement de l'organisation internationale.
C’est là une humiliation blessante pour un pays, qui était historiquement fier de son rôle de premier plan à l'ONU, exerçant une influence supérieure à son envergure en tant qu'État actif dans les questions humanitaires et des droits humains, dont la cause palestinienne n’est pas la moindre.
La livre libanaise a atteint un nouveau record de dépréciation sur le marché parallèle, s'échangeant à 50 000 livres libanaises contre un dollar, et même si les diplomates libanais tenaient à honorer leurs engagements, ils devraient sans doute se présenter aux bureaux de l'ONU avec des brouettes remplies d'argent presque sans valeur.
Le Parlement libanais a successivement échoué à onze reprises pour élire un président. La moitié des députés s’étant engagés à bloquer les candidats parrainés par le Hezbollah, et le Hezbollah étant résolu à opposer son veto à quiconque ne répondant pas à ses critères, c’est l’impasse. Quelques députés ayant décidé de faire un sit-in au Parlement pourraient se trouver encore là pendant longtemps. La semaine dernière, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah a indiqué ses préférences pour la présidentielle: «Nous voulons un président courageux qui soit prêt à faire des sacrifices.» Ce qu'il entend par là, bien sûr, c'est que le Hezbollah veut un président prêt à recevoir les ordres de Nasrallah.
L’immobilisme présidentiel va vite avoir des répercussions pour les postes supérieurs du pays, comme ceux de  chef de l'armée et de gouverneur de la Banque centrale, qui seront bientôt vacants, et qui ne peuvent être nommés sans l’élection d’un président. L'échec à bricoler un gouvernement semble également devoir se poursuivre, jusqu'à ce que le Parlement cède aux demandes du Hezbollah.
Un nouveau rapport de la Banque mondiale signale non seulement que le Liban se classe «parmi les crises les plus graves au monde depuis le milieu du XIXe siècle», mais aussi qu'«un vide institutionnel sans précédent retardera encore tout accord sur la résolution de la crise et la ratification des réformes déterminantes». Le gouvernement libanais et le FMI se sont en principe mis d'accord sur un programme de 3 milliards de dollars (un dollar = 0,92 euros), mais il ne s'agit que d'une infime fraction des pertes du secteur financier – qui dépassent 70 milliards de dollars – et exclut tout plan de relance pour les personnes les plus vulnérables de la société.
J'ai été profondément attristée la semaine dernière par la perte d'un ami proche, Ghassan Ibrahim, architecte et décorateur de talent qui a distribué une grande partie de sa fortune aux moins fortunés. Ghassan est effectivement mort dans son sommeil le cœur brisé, ayant perdu la majeure partie de son argent dans la crise bancaire, l’empêchant de payer ses employés. Le Liban est devenu une nation de Ghassan, de fiers citoyens contraints de prendre des décisions impossibles, financièrement incapables de remplir leurs obligations les plus élémentaires, sans que la faute ne leur en incombe.
Le Hezbollah a exploité l'effondrement des institutions libanaises pour développer ses propres institutions parallèles, basées sur des fatwas à intérêt personnel plutôt que sur un mécanisme  vaguement légal. Le statut d'organisme de bienfaisance de l'institution financière Qard al-Hassan l'exempte de la réglementation stricte des autres établissements financiers, ce qui lui permet d'être pratiquement la seule institution qui autorise de manière fiable les paiements en espèces en dollars.
Avec ses revenus considérables provenant de l'Iran, des stupéfiants et autres sources illégales, le Hezbollah a exploité l'appauvrissement généralisé et le chaos pour acquérir du foncier, des propriétés et des entreprises – notamment de vastes étendues de terres dans des régions éloignées du territoire du Hezbollah, une provocation qui risque de déclencher un conflit avec ces communautés.
Le Hezbollah adopte toujours la même attitude: s'il ne peut pas acquérir ce qu'il veut à ses propres conditions, il bloque tout indéfiniment. Nasrallah et les ayatollahs aspirent à une domination complète du Liban, bien que vu la trajectoire qu’il suit, il n'y aura plus rien à dominer, excepté des tas de décombres et d'ossements, en particulier s'ils déclenchent malencontreusement une guerre avec Israël.
Le Hezbollah est affaibli, en partie parce que Téhéran a été affaibli, avec les grandes manifestations qui se poursuivent à travers l'Iran, la rupture des négociations nucléaires et le nouveau gouvernement de Benjamin Netanyahou en Israël, qui a signalé qu’il était prêt à la confrontation. Cependant, je rencontre toujours des avis confus sur l'Iran auprès des diplomates occidentaux: ils reconnaissent la menace que représente Téhéran, mais sont réticents à agir, renonçant même à déclarer le Corps des Gardiens de la république (CGRI) comme une entité terroriste.
Le Hezbollah ne peut rester une force politique et paramilitaire prééminente que s'il conserve le soutien de sa base chiite, or cette relation a été remise en question comme jamais auparavant. La plongée dans l’hécatombe syrienne a non seulement créé des milliers de «martyrs» et d'anciens combattants blessés, mais a également signifié que le Hezbollah a dispersé ses rangs avec des recrues moins engagées idéologiquement. Un grand nombre de ces combattants ont été dégoûtés par la corruption de leurs supérieurs qui s'étaient enrichis de façon substantielle grâce à leur implication dans la contrebande transfrontalière. Eux aussi ont vu leurs salaires baisser, le Hezbollah ayant été contraint d'imposer des mesures d'austérité. Tout cela signifie que l'organisation est beaucoup moins en mesure de payer le prix de l’allégeance que par le passé.
Outre ces faits, les citoyens chiites en ont assez des mensonges et des promesses non tenues du Hezbollah. Ils n'adhèrent plus au discours selon lequel le Hezbollah existe pour les libérer de l'agression israélienne, l'organisation ne les libérant que de leur propre pays et de son statut souverain. Tant que le Hezbollah donnera la priorité aux intérêts de l'Iran par rapport au Liban, et que ses actions prolongeront son effondrement politique et économique, le groupe continuera d'être victime d’une hémorragie de soutiens auprès des chiites et d'autres éléments démographiques.

 

Le Hezbollah a exploité l'effondrement des institutions libanaises pour développer ses propres institutions parallèles.

Baria Alamuddin

La puissance apparente des forces supplétives régionales de Téhéran est en fait une faiblesse. En Irak, au Liban, en Syrie, au Yémen et à l'intérieur même de l'Iran, les agents de la République islamique peuvent déployer la force brute, la corruption et le chantage pour dominer l'arène politique, mais au prix de tout soutien dont ils bénéficiaient à l'origine.
L'accueil enthousiaste que les citoyens chiites de Bassorah ont réservé aux Arabes du Golfe participant à la Coupe du Golfe arabe a révélé le désir des citoyens des États satellites iraniens de briser l'emprise de Téhéran et de retrouver leur identité arabe. Des séquences vidéo ont montré des habitants de Bassorah émus chantant et pleurant à la vue d'un nombre important de gens du Golfe arrivant dans leur ville pour la première fois depuis des décennies.
Dans tous ces pays, de telles dynamiques s’opèrent déjà, ce qui signifie que le Hezbollah, les Hach al-Chaabi irakiens et les Houthis au Yémen ont déjà fait leur temps. Un autre temps viendra où la théologie khomeyniste devra ramper dans le trou noir d'où elle est sortie.
Quatre ans après son effondrement financier et politique, c'est un miracle que le Liban puisse encore fonctionner, même si la société continue à se diviser au quotidien. Mais le vrai miracle viendra quand le Liban réussira enfin à se libérer du Hezbollah, et que cet intolérable cauchemar prendra fin.


Baria Alamuddin est une journaliste et animatrice ayant reçu de nombreux prix au Moyen-Orient et au Royaume-Uni. Elle est rédactrice en chef du Media Services Syndicate et a interviewé de nombreux chefs d'État.
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est celle de l’auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com