La lettre d'Ahmadinejad en dit long sur le rôle de l’Arabie saoudite au Moyen-Orient

(Atta KENARE/AFP)
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Publié le Mercredi 29 juillet 2020

La lettre d'Ahmadinejad en dit long sur le rôle de l’Arabie saoudite au Moyen-Orient

  • Mahmoud Ahmadinejad a envoyé une lettre au prince héritier Mohammed ben Salmane pour proposer une médiation sur le Yémen
  • L’ancien président a bien conscience du poids politique du Royaume, de son rôle historique pour résister aux projets expansionnistes au Moyen-Orient et dans le Golfe

Lors d’une nouvelle initiative non officielle du régime iranien – et à laquelle les puissances régionales et internationales sont habituées - l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad a envoyé plusieurs lettres aux parties prenantes à la guerre du Yémen afin de proposer une médiation dans le règlement du conflit. L’une d’elle était adressée au prince héritier Mohammed ben Salmane.

Ahmadinejad a proposé la création d'un comité de médiation rassemblant des dirigeants du monde entier et d'autres personnalités éminentes pour mener des pourparlers avec les  belligérants du conflit yéménite, afin de mettre fin au carnage en cours.

Le message envoyé par Mahmoud Ahmadinejad comporte un certain nombre d’implications et d’objectifs qu’il convient d’analyser. Il faut également revenir sur son timing et les perspectives de succès de sa proposition.

Tout d’abord, c’est Ahmadinejad, ancien président controversé de l'Iran, qui a envoyé la missive. Cela prive le message de sa légitimité officielle, car il n’influence pas la politique du régime iranien au pouvoir. Ahmadinejad avait précédemment envoyé des messages et des propositions similaires à l'ancien président américain George W. Bush, à l'actuel président Donald Trump et à l'ancien président français Nicolas Sarkozy.

Cependant, nous ne pouvons ignorer le fait qu'Ahmadinejad reste une figure influente dans les affaires iraniennes, qu’il dispose d’un soutien significatif, et d’un mouvement politique toujours actif en Iran. En effet, ses alliés ont obtenu de bons résultats aux dernières élections législatives de février dernier. L’ancien président n’ignore pas non plus l’écho mondial qu’avait eu l’appel au dialogue des civilisations de son prédécesseur Mohammed Khatami. Ahmadinejad veut suivre sa trace, et se rêve en médiateur dans l’impasse saudo-iranienne. 

Quant au timing du message d’Ahmadinejad, il n’intervient pas au hasard, mais à une période extrêmement sensible et compliquée pour le régime théocratique, qui est confronté à des sanctions économiques qui ont aggravé les conditions socio-économiques dans le pays, alors que l’Iran continue de s’impliquer dans des conflits régionaux coûteux. Face à une contestation de la rue de plus en plus grande, Ahmadinejad réalise des gains politiques opportunistes.

Une motivation de l’ancien président pourrait être sa volonté d’exploiter ses différences avec des factions proches du régime – les frères Larijani ou le Corps des gardiens de la révolution islamique – proches du Guide suprême Ali Khamenei, et qui avaient critiqué sa politique économique. Khamenei est même allé jusqu’à rejeter la candidature d’Ahmadinejad aux précédentes élections présidentielles. Toutefois l’initiative de l’ancien président iranien pourrait aussi être téléguidée par Khamenei lui-même pour tenter de sortir l’Iran de son isolement.

Le rôle incontournable de l’Arabie saoudite dans la région

La lettre adressée à Mohammed ben Salman reflète l’importance de l’Arabie saoudite comme acteur incontournable de l’équation régionale. Les paroles adressées par Ahmadinejad au prince héritier ont été positives. Elles contrastent totalement avec les propos négatifs d’Ahmadinejad sur l’Arabie saoudite au cours de son mandat. Il avait à l’époque cherché à mettre fin à l’accalmie politique qui prévalait entre le Royaume et l’Iran sous le mandat de Khatami. Ahmadinejad avait accusé le Royaume d'aggraver les tensions, et de saper la stabilité à l'intérieur de l'Iran en soutenant des groupes salafistes dans la région du Baloutchistan, ravivant les tensions politiques entre Téhéran et Riyad.

Dans sa lettre, Ahmadinejad s'est concentré sur le Yémen car il est bien conscient de son importance pour l'Arabie saoudite. Les relations du Royaume avec le peuple et l’État du Yémen ont été constantes tout au long de l’histoire. La confrontation que mène l’Arabie saoudite au Yémen est pleinement légitime et moralement justifiée au regard du projet de destruction iranien dans le pays, et dans la région en général. L’Iran cherche en effet à saper de manière continuelle les Etats arabes depuis plusieurs années.

Pour toutes ces raisons, Ahmadinejad sait très bien que le Yémen représente une ligne rouge pour l'Arabie saoudite et que tout effort de médiation réussi pourrait aussi  permettre de briser la glace entre l’Arabie saoudite et l'Iran. L’ancien président a bien conscience du poids politique du Royaume, de son rôle historique pour résister aux projets expansionnistes au Moyen-Orient et dans le Golfe, où il a joué le rôle de protecteur, sans arrière-pensées économiques ou politiques.

Ce n’est pas parce qu’Ahmadinejad est bien conscient de la puissance et de l’influence du Royaume qu’il ne cherche pas à atteindre des objectifs personnels en envoyant ce message. Il espère peut-être en effet que son initiative remportera un succès médiatique international: il incarnerait ainsi un autre visage que celui de la diplomatie iranienne actuelle, plus ouvert au dialogue.

 Il cherche également à gagner en popularité à l’approche de l’élection présidentielle prévue l’année prochaine, avec un Rohani toujours sous forte pression. Il veut suggérer que résoudre les crises étrangères dans lesquelles est impliquée la République islamique pourrait alléger les conditions de vie très difficile du peuple iranien.

Ce qui est sûr, c’est que comme de nombreuses éminentes personnalités iraniennes, Ahmadinejad a réalisé que l'Iran seul ne pouvait pas régler les crises régionales clés. C'est un aveu d'une figure iranienne historique que Riyad offre des solutions potentielles et est un partenaire indispensable pour toute solution régionale.  

Les relations établies par Rohani avec les pays européens se sont avérées inutiles pour atténuer l’impact des sanctions américaines. Pour résoudre de nombreux problèmes de l’Iran, ce dernier doit nécessairement entamer un dialogue avec l’Arabie saoudite, partenaire vital du règlement des conflits dans la région.

Enfin, ce n'est un secret pour personne que le Royaume a exprimé à plusieurs reprises sa volonté d'engager un dialogue avec l'Iran au cas où la théocratie adopterait une autre politique régionale. L’Iran doit impérativement changer sa stratégie après le chaos et les crises qu’il a déclenchées dans la région ces dernières années.

Dr. Mohammed Al-Sulami est directeur de l'Institut international d'études iraniennes (Rasanah). Twitter: @mohalsulami

L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com.