Un changement de perception est nécessaire pour mettre fin à la mentalité du «choc des civilisations»

Avec le président français, Emmanuel Macron, en première ligne, les dirigeants occidentaux ont plaidé pour une réponse forte et inébranlable face aux récents meurtres commis en France (Photo, AFP)
Avec le président français, Emmanuel Macron, en première ligne, les dirigeants occidentaux ont plaidé pour une réponse forte et inébranlable face aux récents meurtres commis en France (Photo, AFP)
Short Url
Publié le Mardi 22 décembre 2020

Un changement de perception est nécessaire pour mettre fin à la mentalité du «choc des civilisations»

Un changement de perception est nécessaire pour mettre fin à la mentalité du «choc des civilisations»
  • L'année 2020 a démontré, une fois de plus, que la relation entre le monde occidental et le monde arabe et musulman reste confuse
  • Des deux côtés de la relation, la mince connaissance que chacun possède des autres cultures empêche une compréhension mutuelle – une triste réalité que les radicaux exploitent cyniquement

L'année 2020 a démontré, une fois de plus, que la relation entre le monde occidental et le monde arabe et musulman reste confuse, rendue difficile par les souvenirs persistants de colonisation, de guerres et d'atrocités qui remontent aux croisades et, pour ce qui est de l'époque moderne, à la guerre d’indépendance de l’Algérie face à la France et aux récentes guerres en Afghanistan et en Irak. Ce lien est entaché de suspicion, de méfiance et de ressentiment pour de nombreux musulmans (sinon pour la plupart d’entre eux), ainsi que pour de nombreuses personnes en Occident. Des deux côtés de la relation, la mince connaissance que chacun possède des autres cultures empêche une compréhension mutuelle – une triste réalité que les radicaux (encore une fois des deux côtés) exploitent cyniquement. 

Un grand nombre d'initiatives récentes ont tenté de promouvoir le dialogue interculturel et de favoriser une meilleure compréhension entre les civilisations et les cultures, en particulier entre l'islam et l'Occident. Malheureusement, ces efforts, telle la création de l'Alliance des civilisations des Nations unies en 2005, se sont circonscrits, pour la plupart, aux personnes instruites. Et leurs tentatives n'ont eu aucun impact sur les gens ordinaires. Au contraire, une attaque ou une déclaration extrémiste accable de telles initiatives et renforce la perception de deux cultures antithétiques enfermées dans un conflit inévitable et immuable. Le récent tollé qui s’est prolongé en France à propos des caricatures du prophète Mahomet et les atrocités choquantes qui ont suivi illustrent clairement la profonde fracture culturelle qui continue de troubler les relations entre l'islam et l'Occident. 

Pourquoi ces dessins ont-ils aggravé cette fissure, une fois de plus? Les musulmans non laïcs ont perçu ces caricatures sous un jour strictement religieux; la colère et l'indignation qui en ont résulté ont envahi tout le monde islamique, de l'Afrique du Nord à l'Indonésie. De nombreux musulmans ont pris ces images pour une nouvelle attaque judéo-chrétienne, délibérée et pernicieuse, contre l'islam – une continuation des croisades par d'autres moyens. Pourquoi, se demandent certains, les attaques contre l'islam et ses symboles sacrés sont-elles autorisées, voire encouragées, quand la critique d’Israël ou la négation de l'Holocauste est considérée comme antisémite et même punie par la loi? De même, pourquoi le drapeau français et l'hymne national sont-ils protégés contre la profanation, alors que le symbole le plus vénéré de la foi islamique ne l'est pas? 

Par ailleurs, de nombreux pays occidentaux ont considéré les attentats survenus en France, ainsi que les meurtres barbares de civils innocents perpétrés antérieurement ou ultérieurement dans les villes européennes, comme des attaques directes de «terroristes islamistes» contre la culture occidentale et le mode de vie occidental. Ces infamies, disent-ils, constituent une attaque contre les valeurs et libertés essentielles de l’Occident. Après ces attaques, la conscience publique de la portée de ces caricatures et de leur caractère injurieux a diminué. 

Avec le président français, Emmanuel Macron, en première ligne, les dirigeants occidentaux ont plaidé pour une réponse forte et inébranlable face aux récents meurtres commis en France. Même si une énorme majorité de musulmans a toujours nié que les extrémistes meurtriers représentaient leur foi, ces événements tragiques ont procuré une nouvelle occasion pour certaines personnes, issues des deux côtés, de marquer des points politiques et de promouvoir leurs propres programmes étroits. Tandis que certains ont formulé l’idée selon laquelle l'islam avait besoin d’être réformé, d'autres ont affirmé que la solution était de restreindre l'immigration musulmane en Europe. Et certains musulmans, en réponse, veulent que tous les musulmans se souviennent du califat – cette époque où le monde islamique était uni et puissant. 

Compte tenu de tous les bouleversements, de la confusion et de la polarisation du monde d'aujourd'hui, la dernière chose dont la civilisation islamique ou occidentale a besoin, ce sont de nouvelles raisons de division et de conflit. 

Mohamed El Baradei  

La vérité est que les deux cultures montrent de profondes divergences philosophiques au sujet de la signification et de la portée de la liberté d'expression et de croyance. La culture occidentale laïque a une vision large de ces libertés, les considérant comme des garanties ultimes contre l'oppression et l'autoritarisme. L'Occident privilégie ainsi la liberté d'expression sur le caractère sacré des croyances religieuses, considérant ces dernières comme des idées qui, comme n’importe quelles autres, devraient être sujettes à la critique et même à la dérision. 

La culture islamique, en revanche, considère les croyances religieuses comme sacro-saintes et les placent au-dessus de la mêlée temporelle. Elle considère le fait de se moquer de toute croyance ou de tout symbole religieux abrahamique comme une attaque contre tout ce que les musulmans tiennent pour sacré. Les difficiles transitions politiques et sociales actuellement en cours dans une grande partie du monde islamique signifient que de nombreux musulmans ressentent le besoin de s'appuyer encore plus sur les certitudes de leur foi comme contrepoids aux changements rapides du monde. Ils ne sont pas prêts à tolérer une attaque contre la seule constante de leur vie qui leur donne du réconfort, de l'espoir et un véritable sens. 

Compte tenu de tous les bouleversements, de la confusion et de la polarisation du monde d'aujourd'hui, la dernière chose dont la civilisation islamique ou occidentale a besoin, ce sont de nouvelles raisons de division et de conflit. Ce qu’il faut, au contraire, c’est un dialogue de grande envergure entre ces deux cultures, qui mette toutes les questions litigieuses sur la table, dans l’espoir d’acquérir une compréhension bienveillante de la perspective de l’autre et de réduire ainsi le fossé qui existe entre les deux. Quel que soit le résultat final, l’objectif des deux côtés doit être de convenir d’une formule de respect mutuel et de maîtrise de soi qui tienne compte des sensibilités particulières à chaque culture. 

Mais pour qu’un dialogue aboutisse, il est nécessaire qu’il se confronte à un problème plus large, sous-jacent à cette crise récente: la méfiance qui existe entre les deux cultures. La discussion doit donc se situer à un niveau populaire, et ne pas se limiter à l'élite. Et elle devrait présenter l'engagement interculturel non comme un choc inévitable des civilisations, mais comme une occasion indispensable dans la quête d’un compromis mutuel. Ce n'est qu'avec ce changement de perception et de mentalité qu'il sera possible de construire un véritable partenariat d'égal à égal entre l'islam et l'Occident. 

Mohamed El Baradei est lauréat du prix Nobel de la paix. 

© Project Syndicate 

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com