Daech de retour sur le sentier de la guerre

Des diplomates assistent à une cérémonie de dépôt de fleurs à Moscou en hommage aux victimes de l’attentat perpétré la semaine dernière dans une salle de concert. (Reuters)
Des diplomates assistent à une cérémonie de dépôt de fleurs à Moscou en hommage aux victimes de l’attentat perpétré la semaine dernière dans une salle de concert. (Reuters)
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Publié le Mardi 02 avril 2024

Daech de retour sur le sentier de la guerre

Daech de retour sur le sentier de la guerre
  • Les observateurs préviennent que nous pourrions être à l’aube d’une nouvelle vague d’activités terroristes expansionnistes à l’échelle mondiale
  • Telles des sangsues, les entités comme Daech prospèrent et se nourrissent du mal et de l’instabilité déjà présents dans le monde, nous obligeant à travailler infiniment plus dur pour promouvoir la paix, la justice et les valeurs humanitaires

Le massacre perpétré lors d’un événement public à Moscou la semaine dernière, qui a fait au moins cent quarante morts, est l’une des plus grandes attaques terroristes de ces dernières années, survenant quelques semaines seulement après un autre attentat mortel en Iran à proximité de la tombe du commandant de la Force al-Qods, Qassem Soleimani.

Dans un message marquant le 10e anniversaire de la phase expansionniste du groupe en 2014, le porte-parole de Daech a salué ces attaques récentes et il a exhorté ses partisans à émigrer pour intégrer les nombreuses branches du groupe dans le monde, tout en incitant les musulmans d’Occident à commettre des attentats.

Les observateurs préviennent que nous pourrions être à l’aube d’une nouvelle vague d’activités terroristes expansionnistes à l’échelle mondiale, en particulier après que des complots ont été déjoués dans des pays comme l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la France et la Turquie, et que des dizaines d’arrestations liées au terrorisme ont eu lieu récemment. Les gouvernements européens sont passés à leur niveau d’alerte le plus élevé depuis de nombreuses années.

L’entité accréditée pour nombre de ces complots audacieux est la branche «Khorasan» de Daech, ou Daech-K, qui est basée en Afghanistan et qui est active dans toute l’Asie centrale et du Sud. Cette branche semble avoir exploité les lacunes en matière de sécurité en recrutant en priorité les populations de la diaspora d’Asie centrale qui peuvent migrer entre des pays comme la Russie et la Turquie avec des exigences minimales en matière de visas, d’autant plus que Moscou cherche désespérément à accroître ses effectifs après avoir perdu des centaines de milliers de personnes dans le carnage insensé en Ukraine.

Les tentaculaires services de sécurité russes ont fatidiquement détourné leur attention pendant le conflit en Ukraine, tout en étant utilisés de manière improductive pour réprimer les ennemis politiques de Vladimir Poutine. Plus embarrassant encore pour le Kremlin, il avait reçu au préalable des renseignements spécifiques de la part de son ennemi juré, la CIA. Non seulement il n’a pas réussi à agir sur la base de ces renseignements, mais il a ensuite cherché maladroitement à rejeter la faute sur les États-Unis et l’Ukraine après l’attaque. La torture exceptionnellement brutale et très médiatisée des suspects de l’attentat tadjik risque d’enflammer davantage les populations musulmanes minoritaires désenchantées de Russie. Ces abus ont été rapidement exploités par Daech dans sa propagande pour inciter à d’autres «massacres».

«Les images de bébés mutilés, de familles brisées et de villes rasées à Gaza constituent un parfait moyen de recrutement.»

- Baria Alamuddin

 

Daech-K semble vouloir se distinguer des branches rivales en commettant d’audacieux attentats de masse et en diffusant une propagande incendiaire dans une pléthore de langues, incitant à la violence à l’encontre d’un large éventail d’ennemis. Bien que les talibans aient réussi à réprimer les opérations de Daech en Afghanistan, Daech-K semble se positionner comme le principal promoteur de l’extrémisme religieux mondial. Malgré leurs origines communes, les talibans et Daech sont des ennemis jurés, se dénonçant mutuellement comme des «traîtres» ou des «extrémistes» tout en étant enfermés dans un furieux cercle vicieux d’attaques de représailles.

Plusieurs années durant, Daech semblait croupir dans le marasme et se soustraire à l’attention du public, les attaques dans son ancien «califat» en Irak et en Syrie diminuant d’année en année et de nombreuses figures de proue ayant été tuées. Toutefois, les attaques ont récemment augmenté en Syrie, notamment lors d’une campagne de dix jours au mois de janvier, au cours de laquelle le groupe a revendiqué plus de cent dix attaques dans le monde entier. Les récentes élections pakistanaises ont également été marquées par une vague d’attentats revendiqués par Daech, qui ont fait de nombreuses victimes. Les experts avertissent que, depuis la disparition du prétendu califat, Daech a mis au point des moyens de plus en plus sophistiqués pour communiquer et transférer des fonds et des munitions entre des branches très éloignées via d’obscurs centres de transit du terrorisme.

La crise à Gaza a été énergiquement exploitée par les extrémistes, qui appellent les personnes indignées par la campagne génocidaire d’Israël à rejoindre leurs rangs. Les images de bébés mutilés, de familles brisées et de villes rasées constituent un parfait moyen de recrutement. Avril Haines, directrice du renseignement national américain, a prévenu que «le conflit de Gaza aura un impact générationnel sur le terrorisme». Néanmoins, les États-Unis et Israël n’ont pas retenu la leçon: les crimes de guerre et les atrocités seront inévitablement exploités par les groupes terroristes. Les messages maladroits de l’Occident, comme le fait que des États tels que la Grande-Bretagne et l’Allemagne se sont rangés sans discernement du côté d’Israël alors que le nombre de morts à Gaza montait en flèche, ont été un cadeau pour les propagandistes.

Les régions d’expansion les plus fertiles pour Daech et Al-Qaïda ces dernières années se trouvent en Afrique subsaharienne, où ont eu lieu 86% des attaques revendiquées par ces organisations en 2023. Outre la poursuite des attaques d’Al-Chabab en Somalie, le début de l’année 2024 a été marqué par une recrudescence des activités extrémistes dans le nord-est du Mozambique, une augmentation des attaques contre les civils chrétiens en République démocratique du Congo et des dizaines d’assauts contre les forces militaires dans la région du lac Tchad.

Le principal creuset a été la région du Sahel, où une série de coups d’État militaires a donné naissance à des régimes qui ont banni les troupes occidentales et se sont rapprochés de la Russie. L’utilisation des forces du groupe Wagner a apparemment exacerbé le problème, Al-Qaïda exploitant les massacres militaires contre les civils pour déclarer la guerre à ces régimes. Lorsque les forces de l’ONU ont quitté leurs bases dans le nord du Mali à la fin de l’année 2023, les extrémistes religieux et les séparatistes se sont engouffrés dans le vide ainsi créé. Selon l’indice mondial du terrorisme, le Burkina Faso a enregistré à lui seul un quart des décès dus au terrorisme dans le monde en 2023. Depuis le coup d’État de son armée, le Niger a subi une série d’attaques brutales et mortelles menées par Daech contre des cibles militaires.

Daech n’a jamais été définitivement «vaincu» en Syrie et en Irak, et ces groupes meurtriers ont rebondi après des revers plus importants dans le passé. Avec l’Iran et Israël qui fomentent l’instabilité en Syrie, le terreau idéal est perpétué pour Daech, qui a encouragé les combattants à se préparer à de nouvelles attaques contre les immenses centres de détention qui abritent un grand nombre de terroristes présumés et de membres de leurs familles. Une évasion massive serait l’occasion idéale de reconstituer leurs rangs.

Comme nous l’avons constaté en 2014, les effectifs, les richesses et l’état de préparation au combat des groupes extrémistes peuvent augmenter de manière exponentielle, presque du jour au lendemain, en mobilisant des partisans grâce à l’exploitation cynique de questions sensibles telles que la question de la Palestine.

Les dirigeants mondiaux, qui semblent incapables de gérer plus d’une crise de politique étrangère à la fois, doivent rapidement prendre au sérieux la menace terroriste. Les agences de renseignement ne peuvent se contenter d’accroître leur vigilance à l’échelle nationale pour mettre fin à des complots imminents. Il faut empêcher les terroristes d’exploiter librement les plates-formes de réseaux sociaux comme Telegram. Les vastes espaces non gouvernés dans les États en déliquescence comme la Syrie, le Yémen, le Mali, la Somalie, la Libye et l’Afghanistan ne doivent pas redevenir des repaires pour la planification et l’organisation d’opérations terroristes à l’échelle mondiale. Le massacre à Gaza doit cesser immédiatement.

Si le monde civilisé et les organisations internationales n’avaient pas manqué de façon spectaculaire à leur devoir de promouvoir la stabilité et le développement dans les États les plus pauvres de la planète, les groupes terroristes n’auraient eu nulle part où s’implanter. Telles des sangsues, les entités comme Daech prospèrent et se nourrissent du mal et de l’instabilité déjà présents dans le monde, nous obligeant à travailler infiniment plus dur pour promouvoir la paix, la justice et les valeurs humanitaires.

Baria Alamuddin est une journaliste et animatrice qui a reçu de nombreux prix au Moyen-Orient et au Royaume-Uni. Elle est rédactrice en chef du Media Services Syndicate et a interviewé de nombreux chefs d’État.

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com