Frankly Speaking: pourquoi les poursuites judiciaires de la CPI à Gaza sont justifiées

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Publié le Lundi 27 mai 2024

Frankly Speaking: pourquoi les poursuites judiciaires de la CPI à Gaza sont justifiées

  • Le Comité international de la Croix-Rouge est favorable aux poursuites judiciaires au cas où des individus auraient violé les lois des conflits armés
  • M. Carboni a exprimé sa colère face au traumatisme vécu par le personnel palestinien du CICR à Gaza

DUBAÏ: Le 20 mai, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Karim Khan, a demandé à la cour d’émettre des mandats d’arrêt contre de hauts commandants du Hamas, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, et son ministre de la Défense, Yoav Gallant, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), dont l’une des fonctions principales consiste à appeler toutes les parties à un conflit à respecter le droit humanitaire international, est favorable aux poursuites judiciaires au cas où des individus auraient violé les lois des conflits armés.

Fabrizio Carboni, directeur régional du CICR pour le Proche et le Moyen-Orient, a clairement exprimé ce point lors d’un entretien accordé à Frankly Speaking, l’émission d’actualité d’Arab News.

«Habituellement, nous ne commentons pas les questions judiciaires, surtout si elles sont liées à un conflit dans lequel nous jouons un rôle important et où notre personnel est présent», a-t-il confié.

«Par principe, en tant que CICR, nous sommes bien entendu convaincus que le droit des conflits armés n’a de sens que si vous poursuivez en justice les personnes qui le violent.»

«Donc, évidemment, au-delà du conflit à Gaza, au-delà de tout cas spécifique, nous soutenons les poursuites.»

«Nous soutenons d’abord les poursuites nationales, puis internationales si les poursuites nationales ne sont pas conformes. Dans le cas de la CPI, notre position est de ne pas faire de commentaire. Nous nous contentons de jouer le rôle d’observateurs», a-t-il ajouté.

Dans ce long entretien, M. Carboni a exprimé sa colère face au traumatisme vécu par le personnel palestinien du CICR à Gaza et il a expliqué, entre autres, l’impact de la guerre à Gaza sur d’autres conflits régionaux et le rôle actuel du CICR dans leur résolution.

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Le personnel du Croissant-Rouge palestinien inspecte une ambulance détruite lors d’une frappe israélienne à Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, le 10 janvier 2024. Quatre médecins et deux autres personnes auraient été tués à l’intérieur du véhicule. (AFP)

Quelle que soit l’ampleur du déséquilibre des forces entre Israël et le Hamas, le droit humanitaire international s’applique aux deux parties, a déclaré M. Carboni à Katie Jensen, l’animatrice de Frankly Speaking.

«Il n’y a pas de hiérarchie à ce niveau. Les parties à un conflit, qu’il s’agisse d’un groupe armé étatique ou non étatique, ont des obligations. Et quand on pense à cette obligation humanitaire, elle est fondamentale. C’est la moindre des choses.»

«Ce ne sont pas des règles très complexes ni sophistiquées. Elles exigent simplement que la population civile soit épargnée. Elles veulent que les civils déplacés reçoivent une assistance de base et aient accès aux services essentiels. C’est le b.a.-ba de l’humanité.»

Le Hamas a violé le droit humanitaire international le 7 octobre lorsque ses combattants ont kidnappé et tué des civils dans le sud d’Israël. Depuis, Israël fait face aux mêmes accusations.

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Les proches de Naor Hassisim, victime de l’attaque du kibboutz de Kfar Aza le 7 octobre 2023 par des militants du Hamas, pleurent sa mort lors de ses funérailles dans un cimetière de la ville d’Ashdod, au sud d’Israël, le 16 octobre 2023. (AFP)

Malgré tous les efforts déployés par le CICR pour contraindre Israël et le Hamas à respecter les règles de la guerre, le comité soupçonne que les deux parties continuent de les violer. M. Carboni a attribué cela à ce qu’il qualifie de «récit de survie».

«Ce que nous ne mentionnons pas souvent, ce sont les émotions. Toutes les parties à ce conflit ont un récit de survie», a-t-il précisé.

«Je ne commente pas. Je ne dis pas que c’est bon ou mauvais. C’est un simple constat. Et lorsque je tiens compte de toutes les parties à ce conflit, cela donne lieu à un récit de survie.»

En novembre de l’année dernière, Israël et le Hamas sont convenus d’une pause humanitaire dans les combats, ce qui a permis un échange de prisonniers et d’otages et a permis aux agences humanitaires d’acheminer des fournitures d’urgence vers Gaza pour venir en aide aux civils.

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Dans cette image combinée, un convoi de véhicules de la Croix-Rouge qui transportent des Israéliens pris en otage (gauche) par des militants du Hamas arrive au terminal de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 30 novembre 2023, dans le cadre d’un échange avec des prisonniers palestiniens. À droite, on voit un bus de la Croix-Rouge et une délégation qui arrivent devant la prison militaire israélienne d’Ofer, près de Ramallah, pour aller chercher les prisonniers palestiniens concernés par l’accord. (Photo AFP)

Cependant, les combats ont rapidement repris et les efforts déployés par les médiateurs pour obtenir un cessez-le-feu permanent ont échoué.

Si l’on accorde au CICR une nouvelle pause humanitaire, M. Carboni est convaincu qu’il peut faire une grande différence dans la vie des Palestiniens coincés à Gaza et des otages toujours détenus par le Hamas.

«Nous pourrions faire une différence pour le peuple palestinien, car l’aide pourrait augmenter de manière significative pendant cette pause», a-t-il soutenu. «Nous pourrions avoir accès à de nombreuses zones en toute sécurité et aider davantage de Palestiniens.»

«En même temps, nous pourrions obtenir la libération des otages et celle des Palestiniens détenus par Israël. C’est une forme d’espoir.»

Une partie de la mission du CICR consiste à intervenir dans les négociations relatives aux otages. M. Carboni a déclaré que les familles des otages toujours détenus à Gaza sont dans un «état de torture permanent». «Malheureusement, nous savons très peu de choses sur le sort des personnes prises en otages», a-t-il déclaré.

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Un enfant regarde une Palestinienne tenir le corps enveloppé d’un bébé tué lors des bombardements israéliens dans une clinique de Rafah, le 26 mai 2024. (AFP)

«Cela fait partie de cet environnement politique et militaire où l’on négocie tout, même ce qui ne devrait pas être négocié, comme la libération des otages, puisque [la prise] d’otages est strictement interdite.»

«Vous imaginez sans doute dans quelle condition se trouvent les otages. En voyant l’ampleur des combats et des bombardements, ainsi que la situation à Gaza, vous pouvez imaginer ce que vivent les otages.»

«Un petit mot sur les familles des victimes. Quand on est membre de la famille d’un otage ou simplement d’un individu porté disparu, on ne sait pas s’il est mort ou vivant, s’il est en bonne santé ou pas. Cette situation est un état de torture permanent pour les familles.»

«Je ressens véritablement cette douleur auprès des familles des otages. Elle est la même pour toute famille, palestinienne ou israélienne, qui ne sait pas où se trouve l’être aimé. Et c’est pourquoi, en tant que CICR, nous essayons de faire tout notre possible pour trouver une réponse et libérer immédiatement les otages.»

M. Carboni a révélé que, il y a quelques semaines, on espérait un cessez-le-feu et la libération des otages. «Nous pensions vraiment – tout comme beaucoup d’autres gens – que nous y arriverions», a-t-il confié.

«Et puis, tout d’un coup, tout s’est effondré. Et je peux vous dire que l’incidence psychologique de cet échec sur la population civile de Gaza et les familles des otages est dévastatrice.»

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Des gens manifestent à Tel-Aviv le 9 novembre 2023, appelant le Comité international de la Croix-Rouge à agir pour la libération des otages enlevés par des militants palestiniens le 7 octobre. (AFP)

Pendant ce temps, selon lui, les humanitaires sont à court de mots pour décrire la misère que subit le peuple palestinien à Gaza sous l’offensive israélienne. Il met en lumière l’urgence d’une désescalade à Gaza, où Israël combat le groupe militant palestinien Hamas depuis le 7 octobre de l’année dernière.

«Il est urgent de réduire le niveau de violence», a-t-il souligné. «Ce que nous voyons aujourd’hui à Gaza est intolérable.»

«La population palestinienne traverse une période de misère que j’ai du mal à décrire. Après sept, huit mois, j’ai l’impression qu’on a épuisé à peu près tous les mots possibles pour décrire ce que la région vit.»

«Je suis vraiment inquiet, car nous n’avons plus de mots. Je crains que, à un moment donné, la situation du peuple palestinien à Gaza, y compris celle des otages, ne soit plus d’actualité, parce que nous tournons en rond, parce que nous ne voyons pas d’amélioration, parce que cette misère semble infinie.»

«Chaque fois que je pense à Gaza, je pense à mes collègues palestiniens qui sont piégés là-bas. Je pense à leurs enfants, à leur famille, au fait qu’ils aient de nouveau été déplacés.»

«La plupart d'entre eux venaient de la ville de Gaza. Puis ils ont emménagé à Khan Younès. Puis à Rafah. Maintenant, ils sont de nouveau contraints de se déplacer. Et je pense à eux.»

«Je pense, d’une part, à leur courage, et, d’autre part, à ce sentiment de ne pouvoir les aider, de ne pouvoir apaiser leur détresse, leur anxiété, leur frustration.»

«En tant que père, en tant que parent, je ressens également la peine de mes collègues qui ont des enfants. Cela fait maintenant six ou sept mois que ces enfants vivent sur un champ de bataille. Gaza est un cas très particulier. Vous êtes en permanence sur le champ de bataille.»

«Chaque jour, ces enfants entendent le bruit des bombes. Ils voient des gens se faire tuer. Ils voient des gens blessés. Ils voient leurs parents impuissants.»

«Alors, quand je pense à Gaza, je pense au personnel palestinien du CICR et cela me donne de l’énergie, me touche et, en même temps, me met en colère, car je ne pense pas que mes collègues doivent vivre cela.»

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Des Palestiniens inspectent les destructions après des frappes israéliennes nocturnes sur Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 6 mai 2024, dans le contexte du conflit en cours entre Israël et le Hamas. (AFP)

Lorsqu’on lui a demandé s’il pense que le pire est désormais passé ou si une conflagration régionale plus large qui émanerait de Gaza pouvait en découler, M. Carboni a répondu que l’extension du conflit avait déjà eu lieu, ce qui fait craindre une escalade involontaire.

«Nous n’avons pas à craindre qu’un conflit régional éclate; cela se produit au moment où l’on parle», a-t-il insisté. «Des combats se déroulent au Liban. Il y a également eu cette fameuse nuit où des missiles et des drones ont été lancés de l’Iran sur Israël. Le conflit régional est en train de se produire.»

Au-delà de sa fonction d’organisme d’aide humanitaire, M. Carboni a affirmé que le CICR jouait un rôle essentiel dans le règlement des conflits, dans l’espoir que «la diplomatie et la politique prévaudront, plutôt que le recours à la force».

Cependant, la violence à Gaza a eu un effet néfaste sur les conflits ailleurs dans la région, notamment au Yémen, où la milice houthie, soutenue par l’Iran, est aux prises avec le gouvernement yéménite reconnu par l’ONU depuis 2014.

Depuis le début des combats à Gaza, la milice houthie a lancé des attaques contre les navires commerciaux en mer Rouge et dans le golfe d’Aden, apparemment en solidarité avec les Palestiniens, ce qui a provoqué des représailles de la part des États-Unis et du Royaume-Uni.

En conséquence, le cessez-le-feu entre les Houthis et le gouvernement yéménite, qui a expiré en octobre 2022, mais est resté en grande partie intact, est remis en question. M. Carboni a déclaré qu’un accord d’échange de prisonniers pourrait remettre sur les rails le processus bloqué.

«La crise à Gaza a ébranlé tous les conflits de la région», a-t-il soutenu. «Je vois les autorités de Riyad essayer néanmoins de faire pression en faveur d’un cessez-le-feu permanent et, éventuellement, d’un accord de paix. L’une des mesures qui renforceraient la confiance serait de poursuivre la libération des détenus.»

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


Liban: Israël dit avoir mené mercredi sa "plus grande frappe coordonnée" contre le Hezbollah depuis le 28 février

« De la fumée s’élève du site d’une frappe israélienne ayant visé une zone à Beyrouth le 8 avril 2026. Israël a lancé une série de frappes sur Beyrouth le 8 avril, l’attaque la plus violente contre la capitale libanaise depuis le début de la guerre. (AFP)
« De la fumée s’élève du site d’une frappe israélienne ayant visé une zone à Beyrouth le 8 avril 2026. Israël a lancé une série de frappes sur Beyrouth le 8 avril, l’attaque la plus violente contre la capitale libanaise depuis le début de la guerre. (AFP)
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  • L’armée israélienne a mené la plus vaste frappe coordonnée contre le Hezbollah depuis le début du conflit, visant une centaine de cibles à Beyrouth, dans la Bekaa et le sud du Liban
  • Malgré le cessez-le-feu avec l’Iran, Israël confirme que le Liban n’est pas concerné et que les opérations contre le Hezbollah vont se poursuivre

BEYROUTH: L'armée israélienne a annoncé avoir frappé mercredi une centaine d'objectifs du Hezbollah à travers le Liban, affirmant qu'il s'agissait de "la plus grande frappe coordonnée" contre le mouvement pro-iranien depuis le déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l'Iran, le 28 février.

"En l'espace de 10 minutes et simultanément dans plusieurs zones, [les forces israéliennes ont attaqué] une centaine de postes de commandement et d'infrastructures militaires" du mouvement islamiste libanais à travers le pays voisin, indique un communiqué militaire israélien.

Les frappes ont visé des objectifs à Beyrouth, dans la plaine de la Bekaa (est du Liban) ainsi que dans le sud du pays, selon l'armée israélienne.

Les frappes israéliennes sur Beyrouth, les plus violentes depuis le début de la guerre, ont provoqué des scènes de panique dans la capitale à une heure de grande affluence, selon des journalistes de l'AFP.

Ennemi d'Israël et allié de Téhéran, le Hezbollah s'était joint le 2 mars à la guerre régionale.

Le cessez-le-feu de 15 jours avec l'Iran décrété dans la nuit par le président américain Donald Trump "n'inclut pas le Liban", a affirmé le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. "La bataille continue au Liban, a ensuite déclaré l'armée israélienne

"Nous continuerons de frapper l'organisation terroriste Hezbollah et exploiterons chaque occasion qui se présente sur le plan opérationnel", a dit le lieutenant-général Eyal Zamir, chef d'état-major de l'armée, cité dans un communiqué militaire.

"Nous ne transigerons pas sur la sécurité des habitants du nord d'Israël [et] nous continuerons de frapper avec détermination", a-t-il ajouté.

L'armée israélienne avait annoncé mardi avoir achevé dans le sud du Liban le déploiement de ses troupes au sol jusqu'à une "ligne de défense avancée" destinée à maintenir le nord d'Israël à l'abri des tirs de roquettes antichars du Hezbollah, dont la portée est évaluée à une dizaine de kilomètres.


Le Liban fait état de huit morts dans une frappe israélienne à Saïda

Des secouristes se rassemblent sur le site d’une frappe aérienne israélienne ayant visé un véhicule à Saïda, au Liban, le 8 avril 2026. (AFP)
Des secouristes se rassemblent sur le site d’une frappe aérienne israélienne ayant visé un véhicule à Saïda, au Liban, le 8 avril 2026. (AFP)
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  • Une frappe israélienne à Saïda, au Liban, a fait au moins 8 morts et 22 blessés parmi les civils, causant d’importants dégâts sur le front de mer
  • L’attaque survient malgré l’annonce d’un cessez-le-feu entre les États-Unis, l’Iran et leurs alliés, dont l’application au Liban reste floue et contestée

BEYROUTH: Une frappe israélienne a fait huit morts dans la ville libanaise de Saïda, a annoncé mercredi le ministère libanais de la Santé, alors que Washington et ses alliés se sont mis d'accord pour un cessez-le-feu avec l'Iran.

"La frappe de l'ennemi israélien sur Saïda, dans le sud du Liban, a fait, selon un bilan provisoire, huit morts parmi la population civile et 22 blessés", a indiqué le ministère dans un communiqué.

Un photographe de l'AFP présent sur les lieux de l'attaque, qui a touché le front de mer de cette ville côtière, a vu des flammes s'élever d'un café aux vitres brisées qui jonchaient la chaussée.

Les pompiers s'efforçaient d'éteindre l'incendie tandis que l'armée bouclait le secteur. Des voitures stationnées à proximité ont également été endommagées.

"Nous avons été informés d'une frappe sur la route du front de mer à Saïda. Nous avons envoyé deux équipes, mais celles-ci ont demandé des renforts en raison du nombre élevé de victimes", a indiqué à l'AFP Louay Sabeh, secouriste au sein d'une association locale.

Les équipes de secours ont transporté au moins six blessés depuis les lieux de l'attaque, a-t-il précisé.

Cette frappe est survenue peu avant que le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif affirme que les Etats-Unis, l'Iran et leurs alliés avaient accepté un cessez-le-feu de deux semaines "partout", y compris au Liban.

Le Pakistan a joué le rôle de médiateur entre les Etats-Unis et l'Iran dans le but de mettre fin à plus de cinq semaines de guerre au Moyen-Orient.


Moustapha Barghouti : la loi israélienne sur la peine de mort est un permis de tuer des Palestiniens

Des manifestants se rassemblent devant la Knesset, le parlement israélien, à Jérusalem, le 31 mars 2026, lors d’une manifestation contre l’adoption d’une loi autorisant la peine de mort contre les Palestiniens. (AFP)
Des manifestants se rassemblent devant la Knesset, le parlement israélien, à Jérusalem, le 31 mars 2026, lors d’une manifestation contre l’adoption d’une loi autorisant la peine de mort contre les Palestiniens. (AFP)
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  • La nouvelle loi israélienne sur la peine de mort pour les Palestiniens est perçue par Moustapha Barghouti comme un instrument légal autorisant des exécutions extrajudiciaires et approfondissant l’apartheid 
  • Barghouti appelle à la résilience palestinienne et à une pression internationale concrète, notamment sanctions et boycott, pour contrecarrer la politique israélienne 

PARIS : Au milieu du fracas de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, la question palestinienne semble occultée. Pourtant, sur le terrain, aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie, Israël poursuit son entreprise de destruction et de déshumanisation du peuple palestinien, affranchi de toute contrainte.

Profitant du tumulte mondial, le gouvernement israélien a adopté récemment une loi instaurant la peine de mort par pendaison pour des Palestiniens détenus dans ses prisons. Que signifie pratiquement cette loi pour les Palestiniens, et que cherche Israël par son instauration ?

Le secrétaire général de l’Initiative nationale palestinienne, Moustapha Barghouti, explique à Arab News en français que cette loi « marque un tournant d’une gravité historique ».

D’une voix calme, mais empreinte de conviction et de fermeté, le médecin et dirigeant politique palestinien ne mâche pas ses mots : « Cette loi n’est pas seulement un instrument juridique supplémentaire dans l’arsenal israélien, mais l’expression d’une dérive politique profonde qui autorise ouvertement l’élimination des Palestiniens. »

« Ce qui se passe n’est pas simplement l’adoption d’une loi », insiste-t-il. « Ce que nous voyons aujourd’hui est une dérive fasciste en Israël. »

À la tête de l’Initiative nationale palestinienne, qui n’a pas d’aile armée, Barghouti s’est imposé au fil du temps comme le porte-voix de la cause palestinienne, avec comme marque de fabrique une intonation de voix douce et incisive à la fois, souvent déstabilisante pour ses contradicteurs.

Barghouti attribue l’initiative de ce texte de loi au ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, figure de l’extrême droite radicale, mais il souligne que « le problème dépasse largement un seul homme. »

Selon ce communiquant hors pair, doublé d’un homme politique d’une profonde connaissance des arcanes de la politique israélienne, la véritable alerte réside dans le soutien massif dont la loi a bénéficié au Parlement israélien.

« Près des deux tiers des députés de la Knesset ont voté en sa faveur, y compris certains représentants de l’opposition, comme Avigdor Lieberman », un consensus qui révèle, selon lui, « une transformation plus profonde de la société israélienne. »

« La loi n’est qu’un symptôme, car la dérive fasciste de la société israélienne est aujourd’hui très avancée », affirme-t-il.

Cette évolution se manifeste à travers plusieurs phénomènes simultanés : la guerre menée à Gaza, l’intensification de la colonisation en Cisjordanie et, désormais, l’adoption d’une législation qui viserait spécifiquement les prisonniers palestiniens.

Pour Barghouti, la portée réelle de la loi dépasse la question de la peine de mort elle-même, car dans les faits, elle institue « une justice fondamentalement discriminatoire ». « Cette loi approfondit le système d’apartheid », affirme-t-il.

Selon cette logique, un Palestinien accusé d’avoir tué un Israélien pourrait être condamné à mort, mais lorsqu’un Israélien tue un Palestinien, affirme Barghouti, « l’impunité est souvent la règle. »

Pour lui, la loi fonctionne comme « un permis de tuer des Palestiniens » et légitime également, selon lui, « les exécutions extrajudiciaires déjà observées sur le terrain. »

Barghouti estime qu’entre mille et deux mille Palestiniens à Gaza ont déjà été victimes d’exécutions extrajudiciaires, de même en Cisjordanie, où il évoque de nombreux cas de tirs mortels sans poursuites judiciaires, dont l’assassinat récent d’une famille civile dans la région de Tubas.

Interrogé sur les détenus concernés par la loi, Barghouti se montre catégorique : « Tous les prisonniers palestiniens sont menacés », affirme-t-il. Même ceux qui ont déjà été jugés pourraient voir leurs dossiers rouverts si « les autorités israéliennes décident de réexaminer certaines affaires. »

Environ 10 000 Palestiniens sont aujourd’hui détenus dans les prisons israéliennes, parmi lesquels 300 enfants et 75 femmes. Un grand nombre d’entre eux sont détenus sous le régime de la détention administrative, qui permet d’emprisonner une personne sans inculpation ni procès, pour des périodes renouvelables.

Les conditions de détention sont particulièrement dures : « Ils sont privés de soins, soumis à la faim, aux abus et à des conditions extrêmement difficiles », explique Barghouti.

Depuis le 7 octobre, affirme-t-il, 90 prisonniers palestiniens seraient morts en détention. Depuis 1967, le nombre total de détenus morts dans les prisons israéliennes atteindrait 322.

La situation dans la bande de Gaza reste, selon Mustafa Barghouti, catastrophique. Il affirme qu’Israël n’a jamais véritablement respecté le cessez-le-feu annoncé.

Depuis son entrée en vigueur, 720 Palestiniens auraient été tués et plus de 2 000 blessés, alors que les bombardements continuent quotidiennement, y compris au cœur de la ville de Gaza.

Mais l’aspect le plus dramatique, selon lui, concerne la situation humanitaire. L’accord de cessez-le-feu prévoyait l’entrée de 600 camions d’aide humanitaire par jour ; or, selon Barghouti, les livraisons restent très en deçà de ce chiffre, puisque certains jours, explique-t-il, à peine 56 camions ont été autorisés à entrer.

Plus grave encore, aucun matériel médical n’aurait été autorisé à entrer depuis le début du cessez-le-feu : « Des hôpitaux entiers risquent de cesser de fonctionner », avertit-il. Même les dentistes, dit-il, ont récemment lancé un appel pour signaler qu’ils ne disposaient plus de matériel de base pour traiter leurs patients.

En Cisjordanie, la situation n’est guère plus réjouissante. Barghouti décrit une situation d’escalade permanente : les raids militaires et les arrestations se poursuivent quotidiennement, et les attaques de colons armés se multiplient.

Barghouti assure que ces groupes agissent avec la protection de l’armée israélienne et affirme que 71 communautés palestiniennes ont déjà été expulsées de leurs terres.

Ces expulsions, souligne-t-il, s’inscrivent dans une stratégie visant à s’emparer progressivement de la Cisjordanie, dont « Israël contrôle désormais plus de 40 % ».

Face à cette situation, Mustafa Barghouti balaye du revers de la main un changement interne en Israël : « Cette société s’est tournée vers le fascisme », affirme-t-il.

Pour lui, deux facteurs seront déterminants pour l’avenir. Le premier est la résilience du peuple palestinien sur sa terre, car « le projet sioniste ne peut réussir que s’il parvient à expulser les Palestiniens de leur terre, comme en 1948. »

Le second facteur est la pression internationale. Barghouti estime que les déclarations et condamnations ne suffisent plus : « Israël ne se laissera pas dissuader par des discours. »

La seule solution, selon lui, serait l’imposition de sanctions internationales et d’un boycott global d’Israël.

Malgré la dureté du contexte, Barghouti affirme ne pas se sentir seul : « Ma relation n’est pas avec les gouvernements », conclut-il, « ma relation est avec les peuples, et je sais que les peuples comprennent ce qui se passe. »