L'Arabie saoudite abandonne-t-elle la modération ?

La position de Riyad est claire. L’extrémisme ne peut être vaincu en renforçant des milices ou le séparatisme (AFP).
La position de Riyad est claire. L’extrémisme ne peut être vaincu en renforçant des milices ou le séparatisme (AFP).
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Publié le Samedi 14 février 2026

L'Arabie saoudite abandonne-t-elle la modération ?

L'Arabie saoudite abandonne-t-elle la modération ?
  • L’Arabie saoudite a institutionnalisé une stratégie globale de lutte contre l’extrémisme (sécuritaire, idéologique et financière), en coopération avec des partenaires internationaux

« Nous ne perdrons pas 30 ans de nos vies à gérer des idées extrémistes. Nous les détruirons aujourd’hui. »

C’est ce qu’a déclaré publiquement le prince héritier Mohammed ben Salmane en 2017 lors du Future Investment Initiative à Riyad, exprimant avec une clarté sans équivoque la manière dont l’Arabie saoudite perçoit l’extrémisme. Il ne l’a pas présenté comme un débat progressif ou une ambition lointaine, mais comme une priorité nationale urgente.

Cette seule déclaration suffit à déconstruire le récit orchestré selon lequel l’Arabie saoudite s’éloignerait de la modération pour se rapprocher des Frères musulmans. Cette affirmation n’est pas seulement trompeuse, elle est fondamentalement naïve. L’Arabie saoudite a été le premier pays du Conseil de coopération du Golfe à désigner les Frères musulmans comme organisation terroriste, en mars 2014. D’autres États ont suivi par la suite. Riyad considère depuis longtemps la confrérie comme une menace existentielle, au même titre que tous les mouvements rigides et idéologiquement structurés qui sapent l’autorité de l’État et la cohésion sociale.

Cette position a été réaffirmée clairement en 2021 sur la chaîne de télévision officielle saoudienne, lorsque le prince héritier a déclaré : « Quiconque adopte une pensée extrémiste est un criminel et sera tenu responsable. Nous ne pouvons progresser en présence d’une pensée extrémiste dans le Royaume. »

Dans le même temps, l’Arabie saoudite ne permet pas que la criminalisation des Frères musulmans soit instrumentalisée comme un prétexte pour semer le chaos dans la région. Riyad ne soutient pas et ne soutiendra pas des acteurs non étatiques sous le faux prétexte de lutter contre l’extrémisme, pas plus qu’elle n’accepte des aventures géopolitiques imprudentes justifiées par des slogans idéologiques. Pour l’Arabie saoudite, la lutte contre l’extrémisme n’est pas une posture rhétorique, mais une responsabilité d’État, encadrée par la loi, les institutions et la stabilité à long terme.

Cette doctrine n’est pas théorique. Sous l’impulsion du prince héritier Mohammed ben Salmane, Riyad est devenue un pôle mondial de lutte contre l’extrémisme à travers une approche globale MMM — men, mind and money (hommes, esprit et argent).

« Men » renvoie à la capacité étatique coordonnée et à la coopération multilatérale. Dans ce contexte, le prince héritier a créé la Islamic Military Counter Terrorism Coalition, la plus grande alliance islamique antiterroriste au monde. La coalition réunit plus de 40 États membres, ainsi que des pays observateurs, et agit dans les domaines militaire, sécuritaire, idéologique et médiatique pour faire face aux mouvements extrémistes.

« Mind » reflète l’accent mis par l’Arabie saoudite sur la défaite de l’extrémisme à sa racine intellectuelle. Le prince héritier a lancé Etidal, le Centre mondial de lutte contre l’idéologie extrémiste, aujourd’hui l’une des plateformes les plus avancées au monde pour surveiller et contrer les contenus extrémistes en temps réel et dans plusieurs langues. Il a également créé le Centre pour la protection de l’intellect au sein du ministère de la Défense, reconnaissant qu’une sécurité durable exige de protéger les sociétés contre la radicalisation avant qu’elle ne devienne violente.

« Money » cible les sources de financement de l’extrémisme. L’Arabie saoudite a mené des efforts internationaux pour perturber le financement du terrorisme, renforcer la supervision financière et fermer les canaux par lesquels les groupes extrémistes financent le recrutement, la propagande et les opérations. Cette dimension financière constitue une pierre angulaire de la doctrine saoudienne de lutte contre l’extrémisme et de sa coopération internationale.

Cette approche a également été réaffirmée au niveau de la défense. Le ministre saoudien de la Défense, le prince Khalid ben Salmane, a souligné cette responsabilité lors de la réunion des ministres de la Défense de l’IMCTC le 3 février 2024, déclarant : « Les aspirations de la Coalition militaire islamique contre le terrorisme exigent des efforts concertés, l’intégration, la coopération et le partenariat entre les États membres, les pays du monde et les organismes internationaux pour combattre le terrorisme intellectuellement et militairement, et assécher ses sources de financement. »

Au-delà des institutions sécuritaires, le prince héritier a renforcé la Ligue islamique mondiale, la plus grande organisation islamique mondiale, sous la direction de son secrétaire général, le cheikh Dr Mohammed ben Abdulkarim Al-Issa. La Ligue promeut la modération, le dialogue interreligieux et la coexistence religieuse, encourageant les communautés musulmanes en Orient comme en Occident à respecter les lois de leurs pays de résidence et à s’engager de manière constructive au sein de la société. Sous la direction d’Al-Issa, elle est devenue une voix internationale majeure en faveur de l’harmonie entre les religions abrahamiques et au-delà.

Des études de cas régionales illustrent davantage pourquoi l’Arabie saoudite rejette les approches fondées sur les milices. Au Soudan, le chef des milices des Forces de soutien rapide, Mohamed Hamdan Dagalo, connu sous le nom de Hemedti, a reçu ce surnom de l’ancien président soudanais Omar al-Bashir, figure radicale des Frères musulmans. Le nom dérive de « Himayati », signifiant « mon protecteur », reflétant son rôle d’exécutant du régime. Sous Al-Bashir, lui et ses milices ont été impliqués dans la première vague d’atrocités au Darfour, notamment à Al-Fasher, crimes qui ont conduit à l’inculpation de Bashir par la Cour pénale internationale. Hemedti a depuis supervisé une deuxième vague de massacres à Al-Fasher dans le cadre du conflit actuel.

Cette continuité met à nu le vide des affirmations selon lesquelles de tels acteurs combattraient réellement l’extrémisme. Trop souvent, la bannière de la lutte idéologique sert à justifier des entreprises destructrices plutôt qu’une opposition de principe au radicalisme.

Le même schéma apparaît au Yémen. Selon des informations de Associated Press publiées en 2018, le Conseil de transition du Sud — aujourd’hui interdit — et des figures liées à sa direction ont été impliqués dans des arrangements ayant renforcé des éléments liés à Al-Qaïda, notamment des accords permettant à des combattants associés à Al-Qaïda dans la péninsule Arabique d’opérer ou d’être intégrés dans des structures sécuritaires locales.

Un récit similaire émerge aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique. La Somalie travaille depuis longtemps avec des partenaires régionaux et internationaux, dont les États-Unis, pour combattre Al-Shabaab. Pourtant, des revendications recyclées sont utilisées pour justifier la fragmentation sous couvert de lutte antiterroriste. Soutenir des projets séparatistes risque de déclencher un effet domino en Afrique de l’Est, générant une instabilité durable.

L’Arabie saoudite rejette totalement cette logique. Riyad croit en l’État, en la souveraineté et en l’intégrité territoriale comme fondements de la stabilité. Elle privilégie l’autonomisation économique, le développement institutionnel et la réforme politique plutôt que les milices, le chaos et la fragmentation.

La position de Riyad est claire. L’extrémisme ne peut être vaincu en renforçant des milices ou le séparatisme. Il ne peut l’être qu’en consolidant les États légitimes et en leur permettant de surmonter leurs défis sur les plans économique, sécuritaire et social.

Salman Al-Ansari est un chercheur géopolitique saoudien et invité régulier sur CNN, BBC et France 24. Il a été classé en 2021 comme le commentateur politique le plus influent du Moyen-Orient par Arab News. X : @salansar1

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com