La roulette américaine : entre le cœur et la raison

Des véhicules circulent sur une autoroute à Téhéran devant un monument et un panneau représentant l’ancien guide suprême Ali Khamenei, tué le 28 février, tandis qu’une épaisse fumée noire s’élève, le 8 mars 2026. Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ont déclenché des ripostes régionales, perturbant énergie, transports et sécurité dans cette zone instable. (Photo : AFP)
Des véhicules circulent sur une autoroute à Téhéran devant un monument et un panneau représentant l’ancien guide suprême Ali Khamenei, tué le 28 février, tandis qu’une épaisse fumée noire s’élève, le 8 mars 2026. Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ont déclenché des ripostes régionales, perturbant énergie, transports et sécurité dans cette zone instable. (Photo : AFP)
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Publié le Samedi 14 mars 2026

La roulette américaine : entre le cœur et la raison

La roulette américaine : entre le cœur et la raison
  • L’escalade militaire entre les États-Unis, Israël et l’Iran illustre un basculement vers un ordre international dominé par l’unilatéralisme et la loi du plus fort, au risque d’un chaos régional durable
  • Malgré l’hostilité envers le régime iranien, les frappes et assassinats extrajudiciaires soulèvent des questions de légalité, de stratégie et de stabilité régionale, notamment pour les pays du Golfe

​​​​​​Nous vivons un tournant de l’ère des relations internationales telles qu’elles ont été construites, pour passer à l’ère de l’unilatéralisme, des guerres punitives et, pour tout dire, à la loi du plus fort.

D’emblée, il faut rappeler que les États-Unis sont sortis unilatéralement de l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) le 8 mai 2018, annihilant ipso facto toute option d’une amélioration de la situation économique et sécuritaire.

On peut penser ce que l’on veut de la volonté de l’Iran de se doter d’une arme nucléaire : cet accord le contraignait.

Mais pour son malheur, l’Iran (le pays) est frappé pour toujours d’une présomption irréfragable de mauvaise foi de son régime sanguinaire ; alors à quoi bon négocier… dénonçons les accords et frappons !

Le déclenchement de la guerre par les Américains et les Israéliens a donc provoqué, sans surprise, un chaos régional sans que l’on soit en mesure d’en évaluer les conséquences exactes.

Il est d’ailleurs très inquiétant de penser que ces conséquences n’ont pas été évaluées avant les frappes par leurs auteurs, tant elles étaient prévisibles et évidentes pour les observateurs les moins avertis.

D’ailleurs, dans cette période si troublée où l’anormal semble devenir la règle, où la communauté internationale, privée de voix et de moyens, est absolument incapable de faire respecter un ordre mondial, un droit international que certains cherchent à faire survivre dans un mouvement désespéré d’acharnement thérapeutique, bien malin sera celui qui pourra dire comment toute cette aventure se terminera.

Oui, notre cœur va au soutien de la jeunesse iranienne assassinée, comme celle du 7 octobre, armée par les mêmes bras et la même haine.

Et oui, l’horreur du régime des mollahs nous fait applaudir à leur bombardement et à leur élimination, comme certains ont pu se féliciter des prouesses techniques des bipeurs ayant dévasté les rangs du Hezbollah.

Face au cri du cœur, notre raison nous rappelle qu’il s’agit d’assassinats extrajudiciaires illégaux.

Je ne pensais pas que les États-Unis interviendraient ; je pensais que leur bras serait retenu par leurs alliés des pays du Golfe, qui sont aux premières loges des représailles, à portée de drone.

Eh bien, manifestement, je me suis trompée, et je ne suis pas la seule : les États-Unis épaulent les Israéliens, ou l’inverse, dans cette guerre.

Dans un Moyen-Orient si prompt à s’enflammer, il est plus dangereux que nulle part ailleurs de jouer avec le feu, et c’est bien ce que font Américains et Israéliens.

Et maintenant ? Que faire sinon rester figés devant nos chaînes d’information en continu comme devant un jeu vidéo ? Incrédules et fascinés par la chute du mythe d’une zone géographique richissime, indemne de criminalité, résistant par la force de sa puissance financière et policière aux outrages du monde et à sa dangerosité.

Comme il est difficile d’avoir des certitudes dans une zone géographique qui a vu naître le jeu d’échecs et les philosophies orientales les plus sophistiquées.

Comment accepter la loi du plus fort au mépris de la règle ancienne et fondatrice du respect de la souveraineté des États et du multilatéralisme, quels que soient leurs régimes ?

Le monde d’après 1945, et l’évolution de la Société des Nations vers les Nations unies, devaient faire reculer la loi du Talion et celle du plus fort.

Comment accepter aussi que les États-Unis menacent un pays ami européen, en l’espèce l’Espagne, qui refuse d’ouvrir son espace aérien et ses bases aux avions américains ?

Dans cette période, tout manichéisme serait suicidaire.

Le président Trump et ses alliés jouent une bien dangereuse partie de roulette américaine qui pourrait entraîner la région et le monde vers une guerre du XXIᵉ siècle, avec les moyens cyber et l’intelligence artificielle, comme on le voit avec les attaques cyber venues d’Iran.

Dans ce contexte, les pays du Golfe devraient repenser leur souveraineté militaire et, sans doute, malgré certains conflits d’intérêts, penser à une défense commune.

Les accords de défense, comme ceux signés avec la France, seront insuffisants pour faire contrepoids à la première armée du monde, si bien implantée dans la région.

Le prochain sommet du GCC devrait évoquer cette question qui apparaissait bien théorique mais qui devient d’une actualité brûlante.

Le conflit, dont personne ne sait quand ni comment il va se terminer, a créé pour longtemps une zone de turbulence au pays de la stabilité et de la sécurité, au pays du « tout est possible », au pays de tous les superlatifs ! Inimaginable et pourtant.

Si notre cœur bat fort pour la libération de l’Iran du joug des mollahs et pour la fin des actions déstabilisatrices de leurs proxies, notre raison a le droit et le devoir de s’interroger sur la méthode employée, de s’interroger sur les objectifs poursuivis, un peu nébuleux, et surtout d’espérer un retour à la paix.

Et peut-être ce conflit serait-il alors le premier acte d’une refondation des organisations internationales moribondes.

Il faudrait sans doute aussi réfléchir à un nouveau concept stratégique pour les pays du Golfe, dont les intérêts communs vont bien au-delà des divergences et qui sont, bien malgré eux, le terrain d’une guerre qu’ils n’ont pas choisi de faire et pour laquelle il ne semble pas qu’ils aient été consultés.

Cette situation aura des conséquences à long terme.

Dans l’Orient compliqué, bombarder avec des idées simples est sans doute, en termes stratégiques, une erreur plus dévastatrice que la guerre en Irak que la France avait combattue de toutes ses forces dans un cadre onusien. 

 

Nathalie Goulet est sénateur de l’Orne et auteur d’un ouvrage « L’abécédaire du financement du terrorisme »

X: @senateur61

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est celle de l’auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue d’Arab News en français.