L’Aïd Al-Adha et ses leçons contemporaines

Des fidèles musulmans participent à la prière au stade Jamacadaha à Mogadiscio lors du premier jour de l’Aïd Al-Adha. (AFP/Archives)
Des fidèles musulmans participent à la prière au stade Jamacadaha à Mogadiscio lors du premier jour de l’Aïd Al-Adha. (AFP/Archives)
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Publié le Mercredi 13 mai 2026

L’Aïd Al-Adha et ses leçons contemporaines

L’Aïd Al-Adha et ses leçons contemporaines
  • L’Aïd Al-Adha et l’Akéda transmettent une même leçon : Dieu ne demande pas la destruction, mais l’élévation morale et la préservation de la vie
  • L’antisémitisme et l’islamophobie sont liés par une même haine irrationnelle ; le véritable courage religieux consiste à défendre l’autre, même au sein de sa propre communauté

Les musulmans du monde entier se préparent à célébrer l’Aïd Al-Adha, qui commémore la ligature d’Ismaël. Ce récit est similaire à la narration biblique connue sous le nom d’Akéda, la ligature d’Isaac, et les deux traditions renvoient à la même histoire. Un père, un fils, un couteau, une montagne et Dieu — qui, au tout dernier moment, refuse le sacrifice.

Ce n’est pas une histoire de sacrifice. C’est l’histoire d’un sacrifice qui n’a pas eu lieu.

Dans le Coran, Ibrahim est mis à l’épreuve par la volonté de renoncer à son fils, Ismaël. Dans la Torah, Abraham est mis à l’épreuve par la volonté de renoncer à son fils, Isaac. Les deux traditions divergent sur le nom. Elles convergent totalement sur la conclusion. Un bélier est offert. Le couteau s’abaisse. L’ange appelle. La vie est préservée. La leçon, dans les deux héritages, est sans équivoque. Dieu ne veut pas de sang. Dieu veut une élévation morale.

C’est là l’affirmation théologique la plus profonde de la tradition abrahamique, partagée à parts égales par l’islam et le judaïsme. La foi, à son niveau le plus profond, ne se mesure pas à ce que nous sommes prêts à détruire au nom de Dieu. Elle se mesure à ce que nous refusons de détruire.

Nous avons besoin de cette leçon aujourd’hui.

Nous vivons à une époque de haine croissante. L’antisémitisme atteint des niveaux jamais vus de mémoire vivante. L’islamophobie progresse parallèlement, dans les mêmes capitales occidentales, souvent portée par les mêmes mouvements politiques qui alimentent les deux. Ces deux haines sont souvent décrites comme distinctes. Elles ne le sont pas. Elles partagent une même racine : la haine infondée d’un peuple pour ce qu’il est. Une société qui tolère l’une finira, avec le temps, par produire l’autre. Un dirigeant silencieux face à l’une prépare le terrain pour l’autre.

La foi ne se mesure pas à ce que nous sommes prêts à détruire au nom de Dieu. Elle se mesure à ce que nous refusons de détruire. 

                                             Rabbin Marc Schneier

C’est pourquoi le courage moral du leadership religieux n’est pas facultatif à notre époque. C’est l’épreuve elle-même. Les imams doivent dénoncer l’antisémitisme dans leurs propres mosquées, là où le silence a un coût. Les rabbins doivent dénoncer l’islamophobie dans leurs propres synagogues, là où le silence a un coût. Le courage de défendre les siens n’est pas le véritable courage. Le courage qu’exige notre époque est celui de défendre l’autre.

Depuis plus de 20 ans, je construis des relations entre musulmans et juifs à travers le monde musulman, un travail qui m’a conduit à devenir proche conseiller de nombreux dirigeants du Golfe. Je dis dans chacune de ces capitales ce que je dis dans les synagogues de New York : une critique d’Israël qui nie au seul peuple juif le droit à l’autodétermination accordé à toutes les autres nations est une forme d’antisémitisme. Je dis aussi, dans chacune de ces capitales, que l’amalgame entre l’islam et le terrorisme, entre chaque musulman et le pire individu ayant jamais invoqué le nom de l’islam, est une forme d’islamophobie qu’aucun juif fidèle ne peut tolérer. Je dis les deux parce que les deux sont vrais.

Des exemples de ce courage existent et méritent d’être nommés. La Ligue islamique mondiale, sous la direction du Dr Mohammed bin Abdulkarim Al-Issa, un collègue estimé qui a collaboré à nos initiatives judéo-musulmanes, a qualifié l’antisémitisme de péché contre l’islam, conduit une délégation de dirigeants musulmans à Auschwitz et réuni rabbins et imams autour du principe explicite que la haine des juifs est incompatible avec l’islam.

L’antisémitisme et l’islamophobie ne sont pas séparés. Ils partagent une même racine : la haine infondée d’un peuple pour ce qu’il est. 

                                               Rabbin Marc Schneier

Il existe des actes de courage parallèles du côté juif qui méritent la même reconnaissance — des rabbins qui se sont tenus devant des mosquées après les attaques de Christchurch et leurs équivalents à Pittsburgh, et qui ont refusé de laisser des propos islamophobes sans réponse dans leurs propres communautés.

Le combat contre la haine, à notre époque, est lui-même un acte de foi. Lorsqu’un imam se tient aux côtés d’un rabbin après une attaque antisémite, c’est cela la foi. Lorsqu’un rabbin refuse de tolérer des propos islamophobes dans sa synagogue, c’est cela la foi. Lorsque la Ligue islamique mondiale qualifie l’antisémitisme de péché, c’est cela la foi. Aucun de ces actes n’implique un sacrifice sur une montagne. Tous impliquent la même discipline théologique que l’Akéda et l’Aïd Al-Adha tiennent pour sacrée : la discipline du refus. Le refus de détruire ce que Dieu nous a ordonné de préserver.

En cet Aïd Al-Adha, la question n’est pas ce que nous sommes prêts à abandonner pour notre foi. La question est ce que nous sommes prêts à refuser de faire, en son nom, les uns aux autres. Refuser l’insulte murmurée dans le hall de la synagogue. Refuser le sermon qui réduit un milliard de musulmans à une caricature. Refuser, dans les petits moments du quotidien où personne ne regarde, d’abaisser le couteau que notre tradition nous a ordonné d’abaisser.

Dieu a arrêté le couteau. À nous de faire de même. 

Le rabbin Marc Schneier est président de la Foundation for Ethnic Understanding, et consultant reconnu de nombreux États du Golfe.

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com