Arabe OU Français? Non, Arabe ET Français

Le président français Emmanuel Macron (à droite) pose avec l'historien français Benjamin Stora pour la remise d'un rapport sur la colonisation et la guerre d'Algérie au Palais de l'Elysée à Paris le 20 janvier 2021. Le 20 janvier 2021, Stora a proposé au président français de créer en France une commission "Mémoire et Vérité", chargée de proposer "des initiatives communes entre la France et l'Algérie sur les questions de mémoire" afin de réconcilier les deux pays. (CHRISTIAN HARTMANN / POOL / AFP)
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Publié le Jeudi 21 janvier 2021

Arabe OU Français? Non, Arabe ET Français

  • Mon père ne se cachait pas d’être un Arabe, et il a toujours subi certaines insultes avec beaucoup de mépris pour ceux qui les proféraient. Il n’a jamais baissé les yeux devant eux. Il les considérait – et il avait raison – comme de pauvres gens
  • Je la vois, cette France, regarder avec perplexité la communauté arabe qui vit de plein droit sur son sol. Il va lui falloir du temps pour réaliser que ces Arabes, pour la plupart français, parce que bi-nationaux, vont prendre racine ici

Lorsque j’étais en train d’écrire « Lionel d’Arabie » , le livre que j’ai consacré à mon père, cet officier français d’origine algérienne, j’ai été amené à me poser la question de son « arabité ». En quoi cet homme né au Maghreb, dont le sang charriait sans doute autant de berbère que d’arabe (et même un peu de Turc, selon la légende familiale) pouvait-il être qualifié d’Arabe ? La question me touchait aussi indirectement, puisque j’étais son fils (même si ma mère, elle, était française). Et se trouve donc posée indirectement la question du métissage dans les unions franco-arabes, de plus en plus nombreuses, semble-t-il, dans nos sociétés, et en particulier dans la nôtre. 

Pour le dire plus simplement : qu’est-ce qui en moi est arabe ? En vérité, je le crois, pas mal de choses, et qui relèvent presque toutes du domaine de l’inconscient. Car mon premier handicap est que je ne parle pas l’arabe, sous quelque forme littéraire ou dialectale que ce soit. 

Pourtant, lorsque je regarde des chaînes maghrébines ou moyen-orientales, je ne suis pas étranger aux tournures ou intonations que j’entends. Dans ces sons et voyelles inconnues, il y a quelque chose de familier, qui parle à mes oreilles. Les invocations du Coran ne me sont pas non plus étrangères, même si je n’en comprends pas un mot. Il y a en moi une zone qui est en totale familiarité avec le concept d’arabité. Elle ne relève en rien du domaine du concret. 

À l’amateur de marches immenses que je suis (j’ai parcouru à pied des milliers de kilomètres), un ami a dit un jour « c’est normal que tu fasses de très grandes distances avec ton sang de Bédouin »… Même sur le ton de la plaisanterie, il exprimait une vérité que j’ai mis pas mal de temps à découvrir. Cet amour de la marche qui me pousse à parcourir des territoires sans fin au cœur de la France ou de l’Espagne, c’est aussi, c’est surtout, la passion des grands espaces qui me vient tout droit de l’héritage arabe de mon père. Et cette passion va de pair avec une qualité de concentration face à la vastitude du monde et de ses paysages infinis, qui touche au spirituel. 

Je la vois, cette France, regarder avec perplexité la communauté arabe qui vit de plein droit sur son sol. Il va lui falloir du temps pour réaliser que ces Arabes, pour la plupart français, parce que bi-nationaux, vont prendre racine ici. Et qu’ils sont désormais chez eux, autant que n’importe quel autre Français.

Bien sûr, je regrette de ne pas mieux connaître ce monde arabe d’où provenait mon père. Mais à son époque, - et c’est pourquoi j’ai écrit mon livre – quand on était un Arabe, on ne mettait pas trop ça en avant. Il y avait du racisme dans la société française, ce serait stupide de le nier, mais il y a du racisme dans absolument toutes les sociétés. 

Mon père ne se cachait pas d’être un Arabe, et il a toujours subi certaines insultes avec beaucoup de mépris pour ceux qui les proféraient. Il n’a jamais baissé les yeux devant eux. Il les considérait – et il avait raison – comme de pauvres gens, des ignorants qui ne connaissaient rien de l’histoire de l’Algérie, ou des liens que la France a toujours entretenu avec l’autre côté de la Méditerranée. Il connaissait les grands auteurs arabes, il en avait une bibliothèque pleine, et en fait, c’est son amour de la littérature, qui m’a poussé moi-même à m’exprimer par l’écriture et à devenir écrivain.

Je lui ai consacré mon livre pour lui rendre hommage et aussi parce que sa personnalité d’Arabe introduit presque de force dans une société française qui ne voulait pas tellement de lui, (je parle des années 30 du XXème siècle) me semblait cadrer totalement avec la situation actuelle de la France. 

Je la vois, cette France, regarder avec perplexité la communauté arabe qui vit de plein droit sur son sol. Il va lui falloir du temps pour réaliser que ces Arabes, pour la plupart français, parce que bi-nationaux, vont prendre racine ici. Et qu’ils sont désormais chez eux, autant que n’importe quel autre Français. C’est difficile à réaliser, et pour certains, à accepter, mais c’est ainsi. 

C’est un immense défi pour le pays qui était celui de ma mère, mais je pense qu’il le relèvera, parfois probablement dans la douleur, mais il le relèvera. Après tout, et si je me prends très modestement comme exemple, je pense que ces unions franco-arabes peuvent aussi donner parfois d’excellents résultats…

Daniel Saint-Hamont, est un journaliste, écrivain et scénariste français.

NDLR : L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.