À coup sûr, il fallait mettre un terme à cette guerre sans fin que les Américains menaient depuis vingt ans avec le concours de leurs alliés.
On savait depuis longtemps qu’elle n’avait pas d’issue, que la fin signifierait seulement le départ des Occidentaux. On savait aussi qu’entre le régime de Kaboul et les talibans il n’y avait pas de compromis possible, puisque les talibans rejetaient la Constitution afghane en vigueur et voulaient imposer la charia. On savait enfin que l’Amérique allait s’en accommoder puisque le gouvernement afghan avait été écarté de la négociation de Doha, laquelle ne concernait donc plus que les conditions du retrait des États-Unis et de leurs alliés. Il n’empêche, la surprise fut grande, la stupéfaction totale dans les médias et les opinions publiques du monde entier, donnant l’image d’une débâcle matérielle, intellectuelle et morale.
La réalité cependant était un peu différente. Contrairement à ce qui a été généralement dit, tout avait été préparé, mais avec la brutalité coutumière des Américains. Les autorités afghanes étaient abandonnées en rase campagne, la date de départ arrêtée et rendue publique dès avril, tout cela sans aucune concertation ni avec les dirigeants afghans, ni avec les alliés, ni avec personne. Pire: le peuple afghan aura été le dernier prévenu et le premier sacrifié. Il n’aura compté pour rien ou presque dans les décisions américaines. Seule concession: le rapatriement des étrangers et des Afghans ayant été engagés auprès des autorités américaines, grâce à un pont aérien mené avec le savoir-faire d’outre-Atlantique.
Pour les États-Unis, c’est un tournant de la plus haute importance. La ligne géopolitique inaugurée par George W. Bush visant à installer de gré ou de force au Moyen-Orient des régimes «démocratiques» qui leur seraient favorables, en particulier en Irak et en Afghanistan, vient de rendre l’âme. Définitivement semble-t-il. Les Américains renoncent –enfin! – à être les gendarmes du monde. Ils ne vont pas gérer l’événement comme une défaite mais comme une reconversion. Ils sont partis de Kaboul parce qu’il n’y avait pas d’enjeu qui justifie une telle mobilisation de moyens matériels, financiers et humains. Ils vont désormais se concentrer sur la défense et la promotion de leurs intérêts dans le monde. Ce n’est pas le retour de l’isolationnisme, c’est un changement de paradigme à Washington.

