La prise en compte par la Turquie du changement d’attitude des États-Unis à son égard s’est effectuée par étapes. Durant le mandat de l’ancien président américain Donald Trump, Ankara avait espéré le maintien d’un accès facile de Recep Tayyip Erdogan à la Maison Blanche, bien que moins fréquent.
Après l’élection de Joe Biden, la Turquie a continué d’espérer, en raison de sa situation stratégique pour l’Otan, que les États-Unis mesureraient l’importance de garder de bonnes relations avec elle, et qu’ils feraient preuve de retenue dans la sanction des décisions d’Ankara visant à se distancer de l’Alliance atlantique, que ce soit en termes de doctrine de défense ou d’acquisition de matériel militaire incompatible avec l’infrastructure de l’Otan.
Erdogan a dû attendre longtemps avant que Biden ne l’appelle. Ce dernier n’a décroché son téléphone que le 23 avril – plus de 90 jours après son entrée en fonction – et uniquement pour l’informer qu’il utiliserait le mot «génocide» dans sa déclaration marquant l’anniversaire de la déportation des Arméniens en 1915 par l’État ottoman. En d’autres termes, la mauvaise nouvelle concernant le contenu de sa déclaration a été compensée par la bonne nouvelle qu’il a finalement décidé de l’appeler.
Le contentieux entre Ankara et Washington s’est aggravé la semaine dernière, quand la décision a été prise d’exclure la Turquie du programme d’avion de combat avancé F-35. Frank Kendall, le candidat de Biden au poste de secrétaire de l’Armée de l’air, a déclaré lors de son audience de confirmation au Sénat qu’il allait continuer à faire en sorte de mettre fin au rôle de la Turquie dans la production de pièces pour le chasseur d’attaque interarmées F-35. Il avait laissé entendre dans le passé qu’il n’était pas favorable à une réduction de l’approvisionnement en pièces pour le F-35, mais, à la demande insistante de la sénatrice Jeanne Shaheen, il a promis qu’il ferait de son mieux pour interrompre l’approvisionnement venant de Turquie dès que possible. Notamment l’arrêt dès 2022 de la production en Turquie de composants de moteur et de fuselage pour le F-35.
Ankara a signé en février un contrat de 750 000 dollars avec une société basée à Washington afin de rester dans le programme, mais cela n’a pas été en mesure d’enrayer le processus en cours. Bien que la Turquie ait été dûment informée de son exclusion du programme, la production de certains composants s’y est poursuivie, soit parce que les Turcs en étaient les seuls fabricants, soit parce que la société mère, Lockheed Martin, n’a pu trouver de solution de substitution satisfaisante.
Le ressentiment au sein du Congrès américain doit être vif et profond, car la Turquie a également été interdite d’acheter des F-35, tandis que ceux qui lui ont déjà été vendus ne seront pas livrés. Une âpre bataille juridique est susceptible d’être menée devant les tribunaux américains pour résoudre les litiges liés à la résiliation de ce contrat.
Le F-35 sera le principal avion de chasse des pays de l’Otan pour les 40 à 50 prochaines années, mais la Turquie, État membre qui possède le plus grand espace aérien parmi les alliés après le Canada et les États-Unis, ne sera pas autorisée à acheter l’avion le plus avancé que l’Alliance a développé. On pourrait croire à une mauvaise farce.

