Après avoir participé à la première réunion institutionnelle de l’Accord conjoint de défense de La Mecque à Istanbul, le ministre pakistanais des Affaires étrangères Ishaq Dar s’est rendu à Bichkek à bord du même avion que son homologue turc Hakan Fidan et le ministre de la Défense Yaşar Güler, afin d’assister à un sommet crucial.
Leur destination était une réunion de l’Organisation de coopération de Shanghai, dont le Pakistan est membre à part entière, tandis que la Turquie et l’Arabie saoudite signalent de plus en plus clairement leur volonté d’y jouer un rôle accru. La symbolique des photos prises à bord de l’avion comme lors du sommet était difficile à ignorer.
À Istanbul, les ministres turc, saoudien et pakistanais des Affaires étrangères sont convenus d’établir un secrétariat permanent en Arabie saoudite, le Pakistan devant initialement en fournir le secrétaire général. Au-delà des dimensions de défense et politiques de l’Accord de La Mecque, que pourrait-il offrir à ses États membres en matière d’approfondissement de leur engagement auprès des organisations asiatiques et de réorientation vers celles-ci ?
En tant que membre du pacte de La Mecque, le Pakistan peut servir de passerelle à la Turquie et à l’Arabie saoudite vers le multilatéralisme asiatique. Islamabad est membre à part entière de l’Organisation de coopération de Shanghai et participe aux mécanismes de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, ce qui lui permet d’utiliser sa position pour parvenir à un consensus en faveur d’un soutien accru à la participation turque et saoudienne.
En tant que membre du pacte de La Mecque, le Pakistan peut servir de passerelle à la Turquie et à l’Arabie saoudite vers le multilatéralisme asiatique.
Dr Sinem Cengiz
Le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui a participé au sommet de Bichkek, a qualifié l’Organisation de coopération de Shanghai d’« étoile montante » et d’« élément indispensable d’un ordre multipolaire ». Il a déclaré que la Turquie souhaitait approfondir ses relations avec le groupe et envisagerait même une adhésion à part entière, tout en soulignant que cela ne signifiait pas abandonner l’Occident. La Turquie dispose actuellement du statut de partenaire de dialogue.
La Turquie a accéléré son engagement auprès des organisations asiatiques ces dernières années. En juillet, elle est également devenue partenaire de dialogue de l’ASEAN — le premier pays du Moyen-Orient à le faire. Le passage de la Turquie du statut de partenaire sectoriel à celui de partenaire de dialogue reflète son « Initiative Asie nouvelle », une stratégie lancée en 2019 visant à approfondir et à ancrer le pays dans la région Asie-Pacifique. En développant progressivement un réseau à travers l’Asie, la Turquie a réussi à mettre fin à la longue pause de l’ASEAN concernant l’accueil de nouveaux partenaires de dialogue.
Alors que la Turquie s’implique davantage dans les institutions asiatiques, l’Arabie saoudite cherche elle aussi à diversifier et à renforcer ses partenariats stratégiques. Ces dernières années, le Royaume s’est également tourné davantage vers les organisations asiatiques. Bien que Riyad ne soit pas encore partenaire de dialogue de l’ASEAN, il a développé des liens institutionnels avec le bloc à travers les relations entre l’ASEAN et le Conseil de coopération du Golfe, et a signé son Traité d’amitié et de coopération en 2023. L’Arabie saoudite a accueilli le premier sommet ASEAN-CCG en 2023, au cours duquel les deux institutions sont convenues d’améliorer les échanges commerciaux et les chaînes d’approvisionnement. La même année, le Royaume a accepté de rejoindre l’Organisation de coopération de Shanghai en tant que partenaire de dialogue.
La Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite sont également membres du Dialogue de coopération asiatique, qui se concentre sur six grands domaines de coopération, dont la connectivité. La Turquie a décrit ce dialogue comme un pont entre l’ASEAN et le CCG, ce qui en fait une plateforme potentiellement importante.
L’Arabie saoudite et la Turquie considèrent toutes deux que la coopération avec l’Asie est importante pour leurs projets de connectivité.
Dr Sinem Cengiz
L’Arabie saoudite et la Turquie considèrent toutes deux que la coopération avec l’Asie est importante pour leurs projets de connectivité. Avec le Pakistan, elles sont partenaires de l’ambitieuse Initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie, ou Belt and Road Initiative. Le Pakistan joue un rôle stratégique dans cette initiative, offrant à Ankara et à Riyad une passerelle vers la Chine et l’Asie centrale, le port de Gwadar constituant le principal lien maritime. Cette année, le Pakistan et la Chine sont convenus de développer Gwadar comme un hub régional de connectivité.
La Turquie et l’Arabie saoudite ont le potentiel de contribuer à la connectivité de l’Asie en favorisant ses liens avec le Moyen-Orient et au-delà. Un rôle renforcé de ces pays au sein des institutions asiatiques pourrait ainsi élargir la coopération régionale et créer de nouvelles opportunités d’intégration économique et de connectivité.
La participation du Pakistan au pacte de La Mecque revêt une importance particulière pour les États asiatiques, notamment la Chine. Le Pakistan est l’un des partenaires stratégiques les plus proches de la Chine, et Pékin possède d’importants intérêts économiques et infrastructurels dans le pays. Il compte également parmi les partenaires de défense les plus proches de la Chine et est l’un des principaux bénéficiaires des armements chinois.
Dans cette perspective, les liens étroits du Pakistan avec la Turquie et l’Arabie saoudite pourraient, à long terme, apporter une nouvelle dimension aux relations de ces deux pays avec la Chine. L’adhésion d’Islamabad au pacte de La Mecque apporte une forte dimension sud-asiatique et signifie qu’il peut servir de passerelle pour la Turquie et l’Arabie saoudite, en rapprochant davantage les autres pays asiatiques de la coopération.
Le pacte de La Mecque a déjà modifié le paysage géopolitique du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud. Il réunit trois États qui sont chacun intégrés à des institutions différentes. La Turquie est un membre clé de l’OTAN, tout en renforçant son engagement auprès de l’Organisation de coopération de Shanghai et de l’ASEAN. L’Arabie saoudite joue un rôle de premier plan au sein du CCG et du système arabe et du Golfe au sens large. Quant au Pakistan, il est intégré aux institutions sud-asiatiques et asiatiques, notamment à l’Organisation de coopération de Shanghai, et entretient depuis longtemps un partenariat avec l’ASEAN.
L’Accord de La Mecque pourrait donc devenir un mécanisme permettant à ces trois pays de rapprocher leurs relations institutionnelles respectives de leurs partenaires asiatiques.
Sinem Cengiz est une analyste politique turque spécialisée dans les relations de la Turquie avec le Moyen-Orient.
X: @SinemCngz
NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com

