Comme l’a si bien dit le plus grand auteur existentialiste : « Mais qu’allait-il se passer si maintenant toute cette tranquillité, cette aisance, cette satisfaction s’achevaient en catastrophe ? » Franz Kafka, un écrivain si unique qu’il a inspiré l’adjectif « kafkaïen » pour décrire le monde étrange et cauchemardesque qu’il évoque dans ses romans, comprendrait bien, je pense, l’art du risque politique moderne. C’est parce que beaucoup de ses pressentiments deviennent réalité dans l’étude de l’UE tous les jours.
Bien qu’elle ne l’ait pas encore compris, la nouvelle administration Biden, ensoleillée et optimiste, se retrouvera bientôt dans son propre cauchemar kafkaïen, alors que sa politique étrangère européenne, intellectuellement endormie — construite autour de la fiction réconfortante selon laquelle la grande puissance qu'est l’Europe continuera certainement à servir d’allié solide aux États-Unis — est sur le point d’être réduite en miettes par la réalité.
Les faits sous-jacents à ce cauchemar imminent se trouvent tout autour de la nouvelle Maison-Blanche si seulement elle osait voir le nouveau monde tel qu’il est. L’avenir de l’UE est d’épouser largement une approche neutraliste — aussi choquante soit-elle pour la nouvelle Maison-Blanche, convaincue des vérités d’hier — qui soit relativement équidistante, géo stratégiquement, entre les États-Unis et la Chine/Russie. Telle sera la position commune du moteur franco-allemand qui alimente l’UE lorsqu’elle fonctionne réellement en synchronie. Le gaullisme anti-américain de la France est un facteur de longue date et bien connu dans les relations transatlantiques ; puissant, mais pas assez pour dominer à lui seul l’orientation de la politique étrangère commune du continent. Cependant, lorsqu’il est associé au mercantilisme neutraliste croissant de l’Allemagne, ce noyau est largement suffisant pour causer des cauchemars à Washington.
Malgré l’empoisonnement puis le procès du chef de l’opposition russe Alexei Navalny (dont la convalescence a eu lieu à Berlin), l’Allemagne s'est obstinée — et face aux plaidoyers des États-Unis et de l’Europe du Nord, de l’Est et centrale — à refuser de reconsidérer l’achèvement du Nord Stream 2, un gazoduc sous-marin de 1 200 km reliant Saint-Pétersbourg à la côte allemande de la Baltique.
L’équipe de Biden est convaincue qu’un nouveau lien commercial tel que celui-ci rend une Europe, déjà dangereusement dépendante, encore plus dépendante du gaz naturel russe puisque l’énergie est désormais acheminée directement entre Moscou et Berlin, ce qui élimine les intermédiaires polonais et ukrainiens pro-américains. Comme la Russie fournit déjà à l’Allemagne 40 % de son gaz naturel total, il faut maintenant freiner cette dangereuse dépendance, selon les États-Unis, d’autant plus que Vladimir Poutine a, une fois de plus, montré sa brutalité caractéristique à la vue de tous lors de l’affaire Navalny.
Pourtant, l’Allemagne, bien que légèrement gênée, a refusé de renoncer à achever les 75 derniers kilomètres du gazoduc. Pour Washington, tout cela revient stratégiquement à vivre dans un roman de Kafka, ce qui s’avère être le comble de la folie, puisque les États-Unis dépensent des milliards de dollars pour défendre le continent par l’intermédiaire de l’Otan, alors qu’en même temps, le plus important pays européen au sein de l’alliance s’occupe massivement de la menace contre laquelle les États-Unis sont censées le protéger. Malgré ce théâtre de l’absurde, ni la chancelière Angela Merkel ni l’Allemagne n’ont bougé d’un poil.
Les efforts des États-Unis et des plus petits États européens de l’Europe centrale, de l’Est et du Nord de coincer la Russie viennent d’être anéantis par le refus obstiné de l’Allemagne de penser à autre chose qu’à ses propres préoccupations immédiates, quelles que soient les conséquences pour le reste. Cette réalité doit sonner le glas de toute émergence éventuelle d’une politique étrangère et de sécurité commune européenne.
Le secret, c’est que la plupart des petits États membres de l’UE sont tout à fait à l’aise de dépendre des États-Unis pour leur sécurité, tout en s’appuyant sur leurs propres capitales nationales pour leurs politiques étrangères spécifiques. Cela signifie que le désordre au niveau de la grande puissance européenne est la norme — les chances sont infimes de voir les 27 États membres de l’UE se mettre d’accord sur un parfum de glace préféré, sans parler d’une politique étrangère commune envers la Russie. Face à cette cacophonie de voix, la notion de politique étrangère européenne commune est presque aussi réelle que de voir une licorne.

