Cela fait plusieurs années que je travaille sur la notion d’intégration. Ce terme est d’ailleurs assez improprement employé, puisqu’il n’a souvent aucun rapport avec l’origine ou l’ethnie de la personne qui s’intègre dans une société. En fait, le mot est utilisé pour évoquer le cas d’un individu qui «s’adapte mal» à la société, indépendamment de son origine ethnique ou nationale. Ce processus d’adaptation est parfois bloqué par la société qui est censée l’accueillir pour des raisons culturelles ou légales, entre autres. Parfois, l’adaptation est rendue difficile dans la mesure où l’entourage de l’individu tend à freiner cette intégration. Souvent, les deux facteurs se superposent.
C’était l’objet de mon livre, La femme est l’avenir du Golfe, publié en novembre 2020, dans lequel, après une étude sociologique qui impliquait notamment des femmes cadres d’Arabie saoudite, je montrais comment ces dernières parvenaient à trouver des stratégies pour convaincre leur entourage de les laisser profiter des réformes du marché du travail. Une fois qu’elles étaient intégrées dans l’entreprise, leur entourage devenait fier d’elles et les valeurs familiales, parfois conservatrices, s’adoucissaient. Souvent, les parents hésitants devenaient eux-mêmes des promoteurs des réformes, poussant leurs autres filles à en profiter.
La France, par son passé colonial, a accueilli dans les années 1960 et 1970 de nombreux immigrés d’Afrique du Nord. À l’origine, cette migration concernait surtout des hommes, employés dans l’industrie, les travaux publics ou l’agriculture, plutôt peu qualifiés. Il n’était d’ailleurs pas prévu qu’ils s’installent définitivement. L’ouverture au regroupement familial a fait changer cette problématique puisque ces hommes ont fait venir leurs épouses et ont eu des enfants, qui sont devenus français. C’est à ce moment-là que l’intégration est devenue une question politique en France.
J’ai voulu comparer les parcours des femmes françaises de la deuxième génération qui sont devenues managers et ceux des femmes du Golfe qui, elles aussi, ont acquis des responsabilités professionnelles. Dans les deux cas, il y a eu une démarche d’intégration, avec des blocages et des négociations. Les deux échantillons ont sensiblement le même âge, la même situation professionnelle et la même religion. La différence essentielle entre ces femmes porte sur la situation sociale de leurs parents (les Françaises sont d’origine très pauvres) et, bien entendu, sur le contexte dans lequel elles ont grandi (l’Arabie saoudite n’est pas la France).

