Les grands maîtres du métier nous ont appris à ne pas nous effondrer sous le poids de l’événement, à ne pas tirer de conclusions hâtives et à recontextualiser la scène en tenant compte de l’histoire et de la géographie. Nous devons prêter attention à l’esprit profond qui règne, à l’arsenal de haine et à la tentation de vengeance. C’est la raison pour laquelle nous ressentons une certaine anxiété face aux coups d’État et aux tremblements de terre.
Je faisais partie d’une délégation de presse peu après le déclenchement de la guerre Iran-Irak. Du côté iranien de la frontière, j’ai vu deux soldats irakiens escorter un vieil Iranien «vers un endroit sûr», de sa maison, où il se cachait. Le visage de cet homme montrait des signes de peur et d’humiliation et je me demandais comment l’Iran se vengerait lorsqu’il en aurait l’occasion.
Des décennies plus tard, le monde a vu le général Qassem Soleimani danser avec les milices irakiennes après le retrait des forces américaines qui avaient fait tomber le régime de Saddam Hussein.
J’étais également inquiet lorsque l’armée américaine a attaqué le régime de Saddam en se basant sur des informations selon lesquelles il entretenait des liens avec Al-Qaïda et possédait des armes de destruction massive. Certaines victoires portent en elles les signes de leur éventuel effondrement, surtout lorsque le parti qui détient un pouvoir considérable ne comprend pas ce qui se passe en marge de sa victoire.
J’ai par ailleurs ressenti une certaine anxiété à l’issue d’une réunion avec un responsable syrien, lorsque j’ai reçu un message qui m’annonçait que Rafic Hariri avait été assassiné à Beyrouth.
J’étais inquiet lorsque j’ai voyagé du Moyen-Orient pour assister à la chute du mur de Berlin. Ce n’était un secret pour personne que le mur était à la fois une frontière étatique et impériale. Les empires ne disparaissent généralement pas sans des fêtes sanglantes, même si elles sont retardées. Je ne savais pas ce jour-là qu’un jeune officier du KGB avait rapidement détruit ses documents près de l’endroit où il était en poste, à proximité du mur, avant de s’enfuir en Russie. Cet homme-là, c’était Vladimir Poutine.
Je me suis souvenu des leçons des grands maîtres en marchant dans la rue Arbat, à Moscou, sous Boris Eltsine. La vue des uniformes des officiers de l’Armée rouge exposés avec leurs médailles pour une poignée de dollars était cruelle et terrible. L’histoire est un professeur des plus sévères. La Russie panse ses blessures sous la neige puis se redresse pour provoquer un grand incendie. C’est bel et bien ce qui s’est passé.
Dans quelques jours, Poutine soufflera la 2e bougie de «l’opération militaire spéciale» qu’il a lancée le 24 février 2022 pour rectifier à la fois l’histoire et la géographie. Il a envoyé l’Armée rouge pour chasser les «nazis» en Ukraine, un pays qui, selon lui, n’aurait pas existé sans une erreur commise par Staline.
Après le départ des conseillers, il sera seul à célébrer. Le tsar est toujours seul. Il sourira de manière sarcastique. Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a ordonné la semaine dernière à ses forces de se retirer de la ville d’Avdiivka face aux forces russes, après que l’aide et les munitions ont été retardées en raison des «guerres» qui font rage dans les couloirs du Congrès américain.

