Quel est l’objectif des pourparlers entre le Moyen-Orient et l’Europe initiés par la Turquie ?

Le 23 octobre, les ministres des Affaires étrangères du R4 et du E3+1 se sont réunis à Istanbul, intensifiant les efforts diplomatiques pour désamorcer les tensions régionales. (Archives/SPA)
Le 23 octobre, les ministres des Affaires étrangères du R4 et du E3+1 se sont réunis à Istanbul, intensifiant les efforts diplomatiques pour désamorcer les tensions régionales. (Archives/SPA)
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Quel est l’objectif des pourparlers entre le Moyen-Orient et l’Europe initiés par la Turquie ?

Quel est l’objectif des pourparlers entre le Moyen-Orient et l’Europe initiés par la Turquie ?
  • Réunie à Istanbul à l’initiative de la Turquie, la nouvelle plateforme R4-E3+1 vise à renforcer la coordination entre puissances régionales et européennes face aux crises au Moyen-Orient et au-delà
  • Les discussions portent notamment sur Gaza, l’Iran, le Yémen et la sécurité maritime. L’objectif est de transformer le dialogue diplomatique en une coopération concrète et durable

Alors que le Moyen-Orient reste en état d'alerte, les pays de la région en première ligne de la crise entre les États-Unis et l’Iran intensifient leurs efforts diplomatiques pour désamorcer les tensions. Le 23 octobre, les ministres des Affaires étrangères du groupe dit R4 (Turquie, Arabie saoudite, Pakistan et Égypte) et du E3+1 (Royaume-Uni, France, Allemagne et Italie) se sont réunis à Istanbul.

À l’initiative de la Turquie, cette rencontre était la première du genre à réunir le R4 et les pays du E3 dans ce format. Elle visait à établir un pont plus solide entre les puissances régionales et européennes, en les réunissant pour faire face à des crises qui affectent de plus en plus la sécurité et l’économie des deux régions.

L’Europe est depuis longtemps critiquée, dans les débats politiques, pour son absence relative des affaires régionales. L’idée centrale de cette réunion était donc de l’encourager à assumer une plus grande responsabilité dans la résolution des défis sécuritaires qui concernent non seulement les pays de la région, mais aussi l’Europe. Sans coopération européenne, notamment alors que les États-Unis deviennent l’acteur principal de l’escalade des tensions, la coordination régionale ne pourra avoir d’impact durable.

Le R4 a été créé en 2026 afin de renforcer la coordination régionale face à l’intensification de la guerre entre les États-Unis et l’Iran, tandis que le E3 est né en 2003 dans le cadre d’une coopération diplomatique autour du programme nucléaire iranien. Lors de la réunion d’Istanbul, l’Italie a également participé aux discussions, élargissant ainsi la représentation européenne au-delà du E3.

Les principaux dossiers exigent davantage que des initiatives unilatérales ou bilatérales : ils nécessitent une coopération multilatérale.

Dr Sinem Cengiz

Le vice-ministre turc des Affaires étrangères a déclaré, lors du Dialogue de Manama organisé le week-end dernier, que l’Italie avait demandé à Ankara son inclusion dans ce format et que la Turquie avait accueilli favorablement cette demande. La participation de l’Italie est significative car, parmi les pays européens, elle semble être l’un de ceux qui entretiennent les relations les plus étroites avec les États du Golfe. L’Italie apporte également une contribution navale importante et joue un rôle de commandement opérationnel dans la sécurité maritime en mer Rouge, à travers les opérations Aspides et Atalanta, aux côtés d’autres États membres de l’Union européenne.

Bien que la Turquie ne soit pas membre de l’Union européenne et ne participe donc pas à ces opérations, elle dispose d’une présence navale importante en mer Rouge. La coordination avec les pays européens revêt ainsi une importance particulière, même si celle-ci ne se traduit pas nécessairement par une coopération.

Si la protection des routes maritimes internationales et la sécurité maritime, notamment dans le détroit d’Ormuz et le détroit de Bab el-Mandeb, figuraient en tête de l’ordre du jour de la réunion d’Istanbul, d’autres dossiers majeurs ont également été abordés : la Palestine et Gaza, l’Iran et l’escalade régionale, le Yémen et la sécurité saoudienne, l’Ukraine et la mer Noire, ainsi que la Syrie. Ces questions sont toutes interconnectées et ne peuvent être traitées isolément. Elles exigent par ailleurs davantage que des initiatives unilatérales ou bilatérales : elles nécessitent une coopération multilatérale. L’ampleur de l’ordre du jour de la réunion d’Istanbul n’avait donc rien de surprenant.

Pourquoi est-il donc important d'associer les Européens à cette initiative ? Plusieurs raisons expliquent l’importance de leur participation.

Premièrement, le R4 a besoin d'un soutien international plus important pour ses efforts. Bien que ces pays soient géographiquement proches des crises et directement concernés par leurs conséquences sécuritaires, la présence des pays européens à la table des discussions permet aux initiatives régionales de bénéficier d'un soutien international plus large.

Deuxièmement, même si la guerre en Ukraine constitue la principale préoccupation des dirigeants européens, le continent est directement affecté par l’instabilité au Moyen-Orient. Ses intérêts économiques sont étroitement liés à la stabilité de la région. En particulier, la sécurité énergétique et maritime est devenue une véritable préoccupation, qui ne permet plus à l’Europe de rester un simple observateur extérieur, d’autant que les pays européens et régionaux expriment tous deux leur frustration face à l’approche américaine.

La première réunion organisée dans ce format a dépassé les attentes, les participants ayant convenu de tenir des discussions régulières.

Dr Sinem Cengiz

Troisièmement, le E3 dispose déjà d’une expérience historique des négociations relatives au programme nucléaire iranien, tandis que les pays européens jouent un rôle opérationnel important en mer Rouge. Cela permet au R4 de bénéficier à la fois d’un soutien diplomatique et sécuritaire européen.

Quatrièmement, le R4 pourrait également contribuer à rapprocher les positions des États européens, qui ont jusqu’ici mené des politiques distinctes, fondées sur des considérations politiques différentes. Les réunir dans un cadre diplomatique commun offre l’occasion de coordonner leurs positions plutôt que de laisser place à des initiatives susceptibles de se contrecarrer. Cela ne signifie évidemment pas que tous seront d’accord, mais ils pourraient au moins gérer leurs divergences tout en maintenant la pression sur les acteurs à l’origine de l’escalade, à savoir les États-Unis, l’Iran et Israël.

Les responsables ont annoncé que la première réunion organisée dans ce format avait dépassé les attentes et que les participants étaient convenus de tenir des discussions régulières. L’Allemagne accueillera la prochaine rencontre. Chaque participant apporte des atouts importants à cette initiative : la Turquie, grâce à son expérience en matière de sécurité régionale et en mer Noire ; l’Égypte, en raison de sa proximité avec Gaza et la Méditerranée orientale ; l’Arabie saoudite, grâce à son influence dans le Golfe et à son poids économique ; le Pakistan, à travers son influence en Asie du Sud ; et les pays européens, grâce à leur poids diplomatique et à leur engagement en matière de sécurité internationale.

Pour la Turquie, cette réunion renforce son rôle de passerelle entre les puissances régionales et européennes, en reliant les priorités de la région à celles de l’Europe. Pour les Européens, elle offre l’occasion de se coordonner avec des acteurs majeurs du Moyen-Orient qui défendent une approche fondée sur la prise en charge des enjeux régionaux par les pays concernés, contrairement aux initiatives américaines menées depuis l’extérieur de la région.

Du point de vue régional, personne ne s’attend à ce que les Européens puissent résoudre immédiatement les problèmes du Moyen-Orient. De leur côté, les pays européens savent également qu’ils ne peuvent exercer une influence efficace sur les évolutions régionales sans associer les pays directement concernés. Malgré ces réalités, une volonté de progresser existe, sans nourrir d’attentes excessivement ambitieuses.

La réunion d’Istanbul représente ainsi une tentative de passer d’une diplomatie fragmentée à une diplomatie plus coordonnée entre le Moyen-Orient et l’Europe.

Il serait peut-être prématuré d’affirmer que ce format constituera un tournant majeur, mais la volonté de le poursuivre pose les bases d’un nouveau partenariat. Puisque cette initiative est née des crises actuelles, il sera important de voir si cette diplomatie interrégionale pourra passer du dialogue politique à une coopération concrète, y compris après la guerre.

Le véritable test consistera à déterminer si les participants parviendront à dépasser les déclarations d’intention pour mettre en place une coopération pratique, notamment sur la Palestine, l’Iran, la sécurité maritime et la désescalade régionale à long terme.

Sinem Cengiz est une analyste politique turque spécialisée dans les relations de la Turquie avec le Moyen-Orient. 

X: @SinemCngz

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com