AMMAN : Depuis 2015, l’Europe a fourni au Yémen plus d’un milliard d’euros d’aide, dont 110 millions d’euros pour la seule année en cours. Pourtant, malgré ce soutien, le pays a replongé dans une guerre à grande échelle, soulevant des interrogations sur les limites de l’influence européenne et sa volonté de prendre des mesures plus fermes.
L’Union européenne affirme qu’elle reste aux côtés du Yémen. Toutefois, sur certaines des décisions les plus importantes — désigner les Houthis comme organisation terroriste, déployer davantage de navires de guerre en mer Rouge et sanctionner les entreprises qui approvisionnent la milice — les 27 États membres de l’UE ne sont toujours pas parvenus à adopter une position commune.
Pour Patrick Simonnet, ambassadeur de l’UE au Yémen, le défi est à la fois humanitaire et diplomatique : comment l’Europe peut-elle aider un pays dont le conflit s'intensifie sur plusieurs fronts, alors que sa propre capacité de réaction demeure limitée par des divisions politiques ?
Lors d’un entretien à Amman avec Faisal J. Abbas, rédacteur en chef et présentateur du podcast Arab Views, Simonnet a reconnu la gravité de la crise, défendu le bilan de l’aide européenne et répondu aux interrogations sur l’ampleur de l’engagement de Bruxelles.
« La situation au Yémen prend une tournure très dangereuse », a-t-il déclaré.
« Vous avez évoqué la reprise du conflit dans le pays, une situation humanitaire à Taëz qui est, je dois le dire, épouvantable, des attaques transfrontalières quotidiennes contre le Royaume d’Arabie saoudite, ainsi que des attaques et des tensions persistantes en mer Rouge. Nous assistons donc à une résurgence du conflit sur trois fronts. »
Depuis l’été, la reprise des combats au Yémen a déplacé plus d’un quart de million de personnes. Des missiles houthis ont frappé Riyad, le transport maritime en mer Rouge est de nouveau menacé et la ville de Taëz, assiégée depuis longtemps, fait face à une urgence humanitaire qui ne cesse de s’aggraver.
Simonnet, qui a pris ses fonctions il y a un an, a précédemment occupé le poste d’ambassadeur à Riyad. Avant cela, il avait été affecté à Bagdad durant la lutte contre Daesh. En mars, il est devenu le premier ambassadeur à se rendre à Taëz depuis plus de dix ans.
La ville, divisée par le conflit depuis près d'une décennie, fait aujourd'hui face à un isolement encore plus important après la fermeture des routes d'accès par les Houthis. Selon les Nations unies, plus de 800 000 personnes sont privées d'accès à la nourriture et à l'aide humanitaire.
« Notre rôle consiste à appeler les forces houthies à autoriser le libre passage des approvisionnements et à lever le siège », a déclaré Simonnet. « De notre côté, en tant qu'UE, nous avons mobilisé davantage de financements, mais il existe une limite à ce que l'on peut accomplir avec des fonds supplémentaires si la nourriture et les fournitures ne peuvent pas parvenir jusqu'à la ville. »
Cette visite a également créé un lien personnel entre l'ambassadeur et les habitants, dont il est depuis devenu de plus en plus difficile de connaître la situation.
« La plupart des personnes avec lesquelles nous étions en contact dans la ville sont aujourd'hui introuvables. Il est donc très difficile de trouver des sources permettant de corroborer les faits et les informations... Mais il y a des personnes extrêmement courageuses dans cette ville. J'ai été impressionné par leur résilience. »
Interrogé sur le maintien des contacts avec ces habitants et sur leur capacité à faire face à la situation, Simonnet a dressé un constat sombre.
« Je suis certain qu'ils ne vont pas bien. Je suis certain que leur situation est terrible. Ce que nous savons, c'est qu'il faut garantir rapidement un accès humanitaire libre et sans entrave à la ville. »
L'Europe demeure l'un des principaux bailleurs de fonds internationaux du Yémen. Simonnet a toutefois souligné que sa contribution ne devait pas être évaluée uniquement à l'aune des livraisons alimentaires d'urgence ou de l'aide financière.
« À l'heure actuelle, l'UE, avec l'ensemble de ses 27 États membres, est le deuxième plus grand fournisseur d'aide au développement et d'aide humanitaire au Yémen, après le Royaume d'Arabie saoudite. »
Il a ajouté : « On ne peut pas résoudre ces problèmes simplement en fournissant de l'argent ou de la nourriture. Il faut offrir aux populations des emplois et des perspectives d'avenir. »

La situation à Taëz a également suscité des inquiétudes concernant les armes utilisées contre les civils.
Quelques jours avant l'entretien, les autorités locales ont rapporté que des bombardements des Houthis avaient provoqué des pertes de connaissance et des difficultés respiratoires chez les habitants. Elles ont appelé l'ONU et l'Organisation internationale pour l'interdiction des armes chimiques à enquêter sur la possibilité que des substances interdites aient été utilisées.
Ces accusations n'ont pas été vérifiées de manière indépendante.
« Nous ne disposons d'aucune information particulière », a déclaré Simonnet. « Nous avons entendu ces informations, comme vous. Je crois que les faits font actuellement l'objet d'une enquête menée par le gouvernement yéménite lui-même, qui a mandaté une investigation, et nous allons examiner cette question avec le plus grand sérieux. »
Au-delà des frontières du Yémen, la reprise des attaques des Houthis contre l'Arabie saoudite a renforcé l'attention portée à la réponse européenne face à la milice.
Le Parlement européen a voté en faveur de l'inscription des Houthis sur la liste des organisations terroristes de l'UE. Toutefois, la décision relève des gouvernements des 27 États membres, qui doivent parvenir à un accord unanime.
La ministre yéménite des Affaires étrangères, la Dre Afrah Al-Zouba, a récemment qualifié les Houthis de menace plus dangereuse que Daesh et Al-Qaïda. Interrogé sur le fait de savoir s'il partageait cette analyse, Simonnet a plutôt mis l'accent sur les attaques de la milice contre les civils et les infrastructures saoudiennes.
« Nous avons été profondément choqués par les attaques contre les civils saoudiens, les infrastructures civiles et les aéroports. Nous avons condamné ces attaques, qui constituent une violation flagrante du droit international humanitaire », a-t-il déclaré.
« À titre personnel, je dirais que ces attaques visaient, selon moi, à semer la peur parmi les citoyens saoudiens. C'est totalement inacceptable. »
Mais cette condamnation ne s'est pas encore traduite par une inscription des Houthis sur la liste terroriste à l'échelle de l'UE.
« Dans notre système, les décisions de cette nature doivent être prises à l'unanimité des États membres. La réponse courte est donc qu'il appartiendra aux 27 ministres réunis au Conseil d'en débattre et de prendre une décision. »
Abbas a insisté auprès de l'ambassadeur pour savoir s'il s'agissait simplement d'un obstacle bureaucratique ou si cette situation reflétait une réticence plus profonde de certains gouvernements européens à considérer comme des actes terroristes des attaques telles que celle visant l'aéroport civil de Riyad.
Pour les téléspectateurs saoudiens dont les proches ont pu être blessés ou tués lors de telles attaques, a-t-il suggéré, cette distinction est loin d'être théorique.
« Je ne sais pas ce qui se passe dans leur esprit », a répondu Simonnet. « Je peux simplement répéter que cette question est bien à l'ordre du jour... Je ne peux pas exprimer mon opinion personnelle. Lorsqu'il s'agit de la politique de l'UE au Yémen, je représente l'Union européenne. »

Cet échange a mis en évidence une question plus large concernant le poids diplomatique de l'Europe face aux Houthis, notamment au regard de sa politique consistant à maintenir le dialogue avec les acteurs régionaux.
« En tant qu'UE, nous jouons également notre rôle diplomatique. Nous discutons avec tous les acteurs régionaux », a déclaré Simonnet.
Interrogé plus précisément sur la question de savoir si ces discussions incluaient les Houthis et si la milice était réceptive aux préoccupations européennes, il a répondu : « De nombreuses discussions sont actuellement en cours... La position de l'UE est claire. Qu'ils veuillent nous écouter ou non, c'est une autre question. »
La mer Rouge constitue un autre test de la détermination européenne, notamment en raison de l'importance de cette voie maritime pour l'économie même de l'Union.
Depuis 2024, la mission navale de l'UE, l'opération Aspides, escorte les navires commerciaux dans la région. Pourtant, le chef de la diplomatie européenne a indiqué que plus de dix navires de guerre étaient nécessaires pour assurer une protection adéquate du trafic maritime, contre environ six actuellement disponibles.
Interrogé sur les pays européens qui refusaient de contribuer à l'envoi de navires supplémentaires, Simonnet n'a cité aucun gouvernement en particulier.
« Un cinquième du commerce de l'UE transite par la mer Rouge. Cela vous donne une idée de son importance », a-t-il déclaré.
La menace militaire devient également de plus en plus sophistiquée.
Selon les enquêteurs, les Houthis assemblent de plus en plus de missiles et de drones à l'intérieur du Yémen à partir de composants achetés auprès d'entreprises chinoises. Cette situation soulève des interrogations sur la volonté de l'Europe de sanctionner les fournisseurs qui soutiennent la production d'armes de la milice.
L'UE a déjà imposé des sanctions à des entreprises chinoises accusées d'avoir contribué à l'effort de guerre russe. Abbas a demandé si des mesures similaires pourraient être envisagées s'il était établi que des entreprises chinoises approvisionnaient les Houthis.
« Je ne peux pas parler au nom de tous nos États membres, et les questions liées aux sanctions sont soumises à l'unanimité », a répondu Simonnet.
« Ces informations nous préoccupent. Le rapport du Groupe d'experts de l'ONU fait également référence à des éléments à double usage. »

Interrogé sur la question de savoir si l'UE abordait directement ce sujet avec Pékin, Simonnet a reconnu qu'il ne pouvait pas confirmer si ces discussions spécifiques avaient lieu.
« Nous avons des échanges approfondis avec la Chine. Je dois vérifier si nous abordons précisément cette question, mais je sais qu'elle est discutée au Conseil de sécurité des Nations unies. »
Au-delà des questions de sanctions, de désignation terroriste et de sécurité maritime, une autre préoccupation demeure : la communauté internationale est-elle devenue tellement absorbée par l'importance militaire et stratégique du Yémen qu'elle en oublie les souffrances de sa population ?
Simonnet lui-même a déjà averti que le monde avait tendance à regarder le Yémen à travers le prisme des missiles et des voies maritimes, plutôt que de ses habitants. Interrogé sur le risque que l'Europe adopte la même approche, il a reconnu ce danger.
« C'est une question légitime. Je pense que nous avons été pris de court par l'accélération des événements... Nous ne devons pas oublier ce qu'est le Yémen : un pays qui compte, nous ne le savons pas exactement, mais peut-être près de 40 millions d'habitants. C'est un pays doté d'un grand potentiel et d'une population profondément résiliente. »
Parmi les personnes qui souffrent figurent des dizaines d'employés des Nations unies, de travailleurs humanitaires et d'autres civils détenus par les Houthis.
La veille de l'entretien, la nouvelle du décès en détention de Muhammad Al-Shami, employé du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, avait été annoncée.
« Je pense que nous sommes tous bouleversés », a déclaré Simonnet. « Des dizaines de travailleurs humanitaires, issus des Nations unies, mais aussi de missions diplomatiques et d'organisations locales, sont détenus arbitrairement, souvent dans des conditions extrêmement difficiles. »
Il a ajouté : « Nous avons appris le décès de Mohammed Al-Shami... Cette situation doit cesser. Nous avons soutenu l'appel des Nations unies à la libération de toutes ces personnes. »
Abbas a interpellé l'ambassadeur en lui demandant si Bruxelles aurait réagi différemment si Al-Shami avait été un citoyen européen plutôt qu'un travailleur humanitaire yéménite.
« Je ne souhaite pas répondre à cette question, car pour nous, une vie est une vie », a déclaré Simonnet.
« Je profite une nouvelle fois de cette occasion pour appeler les autorités de facto houthies à faire un geste et à libérer toutes les personnes détenues. »
Tout au long de l'entretien, Simonnet a insisté sur les engagements humanitaires de l'Europe et son action diplomatique, tout en soulignant à plusieurs reprises les limites institutionnelles qui encadrent les décisions relatives aux sanctions et à la désignation d'organisations terroristes.

La question de savoir si l'Europe reste aux côtés du Yémen ou si elle prend ses distances demeure donc sans réponse.
Interrogé sur la manière dont il évaluerait l'action européenne dans un an et sur ce qui constituerait un échec, Simonnet a plutôt décrit la situation qu'il espérait voir émerger.
« Dans un an environ, j'espère une situation marquée par une désescalade », a-t-il déclaré. « Je ne parle pas de l'évolution de la situation sur le terrain ni de savoir qui contrôle telle ou telle zone ; cela appartient aux Yéménites d'en décider. Mais j'espère un certain niveau de désescalade, car la population du pays souffre énormément. »
Malgré la détérioration de la situation sécuritaire, il a également promis de retourner au Yémen, après avoir déjà effectué sa visite historique à Taëz plus tôt cette année.
Interrogé sur la possibilité d'une nouvelle visite dans les prochains mois, sa réponse a été sans équivoque.
« Je reviendrai, c'est certain », a-t-il affirmé. « Rien ne m'empêchera de retourner sur place pour exprimer notre soutien au peuple yéménite et au gouvernement du Yémen. »
Pour l'heure, le contraste entre les engagements humanitaires de l'Europe et les décisions politiques qui attendent toujours un accord à Bruxelles reste saisissant.
À Taëz, plus de 800 000 personnes demeurent privées d'approvisionnements essentiels. De l'autre côté de la frontière, les civils saoudiens font face à de nouvelles attaques de missiles. En mer Rouge, le transport maritime commercial continue d'être confronté à une grave menace sécuritaire.
L'Europe a engagé des ressources considérables en faveur du Yémen et affirme vouloir maintenir son engagement. Reste à savoir si cette volonté pourra se traduire par des mesures diplomatiques, politiques et sécuritaires plus fermes. Une question à laquelle les gouvernements des États membres n'ont toujours pas répondu.
L'intégralité de l'épisode d'Arab Views à retrouver ici.
Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com





