L’Amérique de Trump et les folles théories complotistes de QAnon

Un panneau QAnon est vu par les bus-navettes du Manchester Mall lors d'un rassemblement de la campagne Trump le 28 août 2020 (Photo, AFP).
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Publié le Mercredi 02 septembre 2020

L’Amérique de Trump et les folles théories complotistes de QAnon

  • Les partisans du phénomène QAnon affirment qu’une cabale satanique de pédophiles cannibales contrôle secrètement le gouvernement américain et que Donald Trump mène une guerre clandestine héroïque pour combattre ce groupe maléfique
  • Ce mouvement pro-Trump d’extrême droite a vu son audience exploser en 2020

On pouvait penser qu’on avait tout vu, mais le phénomène QAnon a donné une dimension sans précédent aux théories complotistes.

L'enjeu des élections présidentielles américaines de novembre 2020 est important, en particulier si vous pensez qu’une cabale satanique de pédophiles cannibales contrôle secrètement le gouvernement américain et que Donald Trump mène une guerre clandestine héroïque pour combattre ce groupe maléfique.

Selon QAnon, une cohorte de stars hollywoodiennes, de politiciens démocrates et d'autres personnalités - dont Hillary Clinton, Barack Obama, George Soros, Oprah Winfrey, Tom Hanks et le Dalaï Lama - tuent et mangent leurs victimes dans le but d'extraire de leur sang un produit chimique qui prolonge la vie. Les partisans de QAnon attendent que Trump annonce le début d’une « tempête » qui verra tous ces puissants jugés en 2021, une fois qu’il aura remporté les élections. Le président américain a lui-même fait l’éloge des partisans de QAnon qu’il considère « comme des gens qui aiment notre pays ».

Les origines d’une théorie folle

Alors, comment QAnon a-t-elle commencé ? Au cours des premiers mois de la présidence de Trump, des personnalités anonymes en ligne ont prétendu divulguer des informations exclusives classées secret défense. QAnon était juste une autre voix supplémentaire d’un extrémisme fou. À l'automne 2017, quelques modérateurs du forum d'extrême droite 4chan ont créé « Q » (la lettre « Q » désignant l’habilitation secret défense aux Etats-Unis), qui entend révéler des informations secrètes, et a ensuite répandu ses messages en ligne. 

Il existe des indications crédibles démontrant que les trois individus qui ont inventé « Q » l’ont fait pour des raisons lucratives, mais certains observateurs se disent préoccupés par le fait que QAnon aille bien au-delà et propose un programme plus structurel.

QAnon s'est distinguée d’autres sites en ligne complotistes par sa qualité interactive. Adeptes et « chercheurs » se réunissent en ligne pour discuter et interpréter de manière obsessionnelle des indices, avec des interprétations divergentes sur le récit authentique de « Q ».

C’est du complot du Pizzagate qu’est directement dérivé QAnon. Un complot qui prétendait que l’équipe d’Hillary Clinton faisait partie d’un réseau international de pédophiles qui retenait des enfants prisonniers dans des restaurants, et qui avait conduit un homme armé à attaquer une pizzeria à Washington. « Les renseignements au sujet de ce restaurant n’étaient pas à 100% précises » avait affirmé par la suite le tireur.

Le FBI considère QAnon comme une menace terroriste intérieure. Plusieurs localités et individus ont été attaqués, car soupçonnés de cannibalisme et d’appartenance à des réseaux sexuels pédophiles, suite à des informations fournies par QAnon. Parmi les meurtres attribués au mouvement, un partisan de QAnon qui a poignardé son frère avec une épée affirmant : « Dieu m'a dit qu'il était un lézard ».

Des candidats partisans de QAnon aux portes du pouvoir

Jusqu'à 19 partisans de QAnon se sont portés candidats à la Chambre des représentants, tandis que des dizaines d'autres sont candidats dans les assemblées législatives des États. L'avocate de QAnon, Marjorie Taylor Greene, connue pour ses positions racistes et islamophobes, a même remporté la primaire républicaine dans le très conservateur 14e district de Géorgie, et est déjà célébrée par Trump comme une « future star républicaine ».

Le Parti républicain  a adopté depuis les années 60 la « stratégie sudiste », faisant référence à la Confédération sudiste et aux électeurs blancs ruraux et conservateurs du Sud opposés au mouvement afro-américain des droits civiques. Alors que la galaxie de médias conservateurs alignés sur Fox News colportait des messages populistes xénophobes et réactionnaires, les Républicains ont résolument mis en œuvre un programme non populiste d’interventionnisme à l’étranger et de réductions d'impôts pour les entreprises et les super-riches. Cette approche a été radicalisée par le Tea Party puis par le « trumpisme », qui a fait du « deuil blanc » toute sa raison d’être. QAnon est une forme de « trumpisme » poussé à l’extrême.

Tout en adoptant et en amplifiant ces préjugés afin de rassembler autour du plus petit dénominateur commun, les Républicains considèrent avec mépris leur base comme une source crédule de pouvoir et de fonds. Les médias de droite se servent de cette base pour promouvoir des faux traitements contre les virus ou mènent des campagnes de dons pour financer des projets frauduleux, à l’image de celle dont a bénéficié l’idéologue pro Trump Steve Bannon. Il a a été accusé d’avoir détourné des millions de dollars auprès du public dans le cadre de la campagne « We build the wall », visant à financer la construction du mur anti-immigration sur la frontière mexicaine, rejoignant une longue liste d'anciens responsables de Trump menacés de prison.

 

De telles tactiques ont aidé QAnon à se mondialiser. Leur idéologie s’est adaptée pour conquérir les cercles d'extrême droite européens, et même jusqu’en Afrique.

Une audience qui explose

Une enquête reprise par le Wall Street Journal a révélé que le nombre de membres moyen des dix plus gros groupes publics sur Facebook avait grossi de 600% depuis le début de la Covid-19. Les armées en ligne de trolls russes, chinois et iraniens ont amplifié leurs théories conspirationnistes pour déstabiliser les élections américaines et déstabiliser les démocraties occidentales.

Les Républicains exploitent férocement les troubles sociaux nés de la violence policière contre les citoyens noirs. Un partisan d'extrême droite accusé d'avoir abattu deux manifestants de Black Lives Matter dans le Wisconsin a été célébré par l'animateur de Fox News Tucker Carlson (déjà coutumier de déclarations racistes et incendiaires) parce qu’il avait cherché à « maintenir l'ordre là où personne d'autre ne le ferait ».

Les Démocrates de Joe Biden sont dénoncés comme des ennemis du peuple, complotant pour inonder les banlieues américaines de Noirs, de Musulmans et de Latinos. Comme l'a déclaré le représentant Matt Gaetz lors de la conférence républicaine de la semaine dernière, « les démocrates vous désarmeront, videront les prisons, vous enfermeront chez vous et inviteront MS-13 (un des gangs latino-américains les plus violents) à vivre à côté ».

La multiplication par dix de l’adhésion aux thèses de QAnon tout au long de l’année 2020 est en partie alimentée par une méfiance croissante à l'égard des processus démocratiques, elle-même exacerbée par les affirmations de Trump selon lesquelles l’élection présidentielle de 2020 sera « l'élection la plus corrompue de l'histoire de notre pays ». Si les différends concernant le vote par correspondance et d’autres irrégularités présumées aboutissent effectivement à un résultat contesté en novembre, cela donnerait du grain à moudre aux théories de QAnon selon lesquelles le système politique de Washington est manipulé par des élites hostiles (et peut-être mangeuses d’enfants).

Si Trump arrive à convaincre suffisamment d'électeurs américains de le rejoindre dans son nid  à complots contre la suprématie blanche pour lui permettre de remporter la victoire en novembre, soyez sûrs que vous entendrez beaucoup plus parler de QAnon et de nouvelles générations encore plus folles engendrant des récits conspirationnistes armés .