La fuite des cerveaux, nouvelle catastrophe imminente au Liban

(AFP)
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Publié le Mardi 08 septembre 2020

La fuite des cerveaux, nouvelle catastrophe imminente au Liban

  • Si le Premier ministre, Moustapha Adib, se détourne de la liste habituelle d’escrocs et de copains et forme un gouvernement de technocrates doués et indépendants, il y a une possibilité d’arranger les choses
  • Président Macron, nous vous prions de tenir ces promesses et, lorsque nos dirigeants échoueront une nouvelle fois, de leur imposer effectivement des sanctions – en les dénonçant publiquement

Environ 380 000 Libanais envisageraient de quitter leur patrie dans le contexte actuel de crise économique et politique. Peu de familles au Liban n’ont pas de proches à l’étranger, donc des réseaux existent déjà pour accélérer la migration.

Une telle vague d’émigration aurait un impact brutal, car elle serait composée, de manière disproportionnée, de brillants diplômés. Le remarquable système de santé du Liban sera particulièrement touché si des centaines de médecins cherchent à faire carrière à l’étranger.

« Je ne veux pas partir. Même si je dois me tenir devant les chars de vos déceptions, de votre ignorance et de vos ordures. Même si mon corps est écrasé sur le sol comme un chat mort renversé par une voiture, il vaudrait mieux rester. Je viens de ce pays, et nous veillerons à ce que vous partiez à l’avance, alors… Révolution ! »

Ce passage poétique que l’on m’a envoyé, et que j’ai traduit de manière approximative, incarne l’attachement de nombreux Libanais envers notre pays. Personne ne désire repartir de zéro dans un pays étranger, inconnu. Cependant, les jeunes souffrent en raison d’un système corrompu et clientéliste qui refuse de récompenser et d’encourager leurs contributions.

Si le Premier ministre, Moustapha Adib, se détourne de la liste habituelle d’escrocs et de copains et forme un gouvernement de technocrates doués et indépendants, il y a une possibilité d’arranger les choses. Mais si cette nouvelle administration feint l'indépendance tout en restant redevable à des factions corrompues, cela ne trompera personne – certainement pas le Fonds monétaire international.

La Banque mondiale a récemment annulé 244 millions de dollars de prêts destinés à un projet de barrage en raison de l’échec du régime à mettre en œuvre ses obligations. Comment le Liban compte-t-il s’attirer des milliards de dollars de soutien financier si ses dirigeants ne peuvent pas employer correctement les fonds déjà promis ?

Lors de la cérémonie d’hommage, un mois après l’explosion du port, les 190 bougies allumées à la mémoire de ceux qui ont perdu la vie illustraient les conséquences fatales des échecs de nos dirigeants. Nous avons depuis longtemps dépassé le délai que nous nous sommes imposé pour découvrir les résultats de l’enquête du président Michel Aoun sur les circonstances de cette explosion. Nous ne pouvons nous empêcher d’interpréter cela comme une des tentatives maladroites du régime de dissimuler les preuves de sa propre incompétence criminelle.

Dans les années 1970, l’icône libanaise Fairouz a chanté : « Ô France, que devrais-je te dire de mon pays blessé ? » Ce qu'elle a dit à Emmanuel Macron à propos de son pays blessé ne sera peut-être jamais divulgué avec précision ; mais, après leur récente rencontre, le président français a déclaré : « Je me suis engagé envers elle, comme je m’engage envers vous ce soir, à faire le nécessaire pour que les réformes soient mises en œuvre et que le Liban avance. Je vous promets, je ne vous lâcherai pas. »

Président Macron, nous vous prions de tenir ces promesses et, lorsque nos dirigeants échoueront une nouvelle fois, de leur imposer effectivement des sanctions – en les dénonçant publiquement. Vos services de renseignements sont certainement informés de leurs comptes bancaires secrets, du volume des richesses volées et des canaux exploités pour blanchir les gains mal acquis.

La France est également bien consciente du mauvais usage que le Hezbollah fait des ports, de l’aéroport et des frontières du Liban au profit du trafic d’armes, de stupéfiants et d’autres marchandises de contrebande. Bien que le mandat de la Finul ait été récemment renouvelé, l’administration Trump a obtenu par la force une réduction de ses effectifs. Comment le Hezbollah peut-il être contré lorsque ceux qui sont chargés de le combattre ont les mains liées ?

Historiquement, les intellectuels et les poids lourds de la culture du Liban ont exercé une influence dominante sur la trajectoire de la nation. Le Liban ne peut pas être réduit à cette obscurité misérable dans laquelle les voleurs incompétents de nos classes dirigeantes cherchent à nous piéger. Nous n’appartenons pas à l’axe de la peur et de l’ignorance du Hezbollah. Nous avons besoin de nos meilleurs esprits pour fouler aux pieds ces idéologies sectaires et régressives et offrir une alternative éclairée, garantissant la souveraineté et l’indépendance du Liban.

Il ne devrait pas être question de choisir entre les camps iranien ou français : nous avons besoin d’un camp libanais patriotique, transcendant sectes et factions. Dans cette nation de minorités, aucune faction seule ne peut l'emporter. Plutôt que de conduire à une impasse perpétuelle, cela doit être une recette pour une nouvelle créativité politique, pour repenser notre Constitution et notre modèle de gouvernement. La demande d’élections anticipées est cruciale, mais les élections ne se gagneront pas d’elles-mêmes. Le mouvement de protestation doit établir une formule de représentation politique non sectaire et non complice s'il doit y avoir une alternative au statu quo.

Nous devons tirer une leçon des Palestiniens. Le fait qu’ils n’aient pas de chef et leur incapacité à mobiliser une nouvelle intifada en réponse au transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem par Trump ont alimenté le projet de Jared Kushner et David Friedman de céder une grande partie de la Cisjordanie à Israël. Je soutiens la Palestine depuis toujours, mais nous ne pouvons pas nous attendre à ce que le monde nous aide si nous ne nous aidons pas nous-mêmes en descendant dans la rue et en forçant le régime kleptocratique libanais à changer radicalement de direction.

 

Je m’exprime en tant que personne qui a quitté le Liban avec sa jeune famille après l’invasion israélienne de 1982. Pas un seul jour ne passe sans que je regrette de n’avoir pu rester. Le grand poète émigré Mikhail Naimy a écrit avec émotion sur son propre sentiment de déracinement et d’exil : « Cher frère, qui sommes-nous ? Sans voisin, parent ou pays. Nous dormons et nous nous réveillons vêtus de honte. »

L'échec subi dans la tentative de créer un système méritocratique qui récompense nos plus méritants est l'un des échecs les plus flagrants de ce régime clientéliste qui appartient à la poubelle de l'histoire. Avant que nos brillants diplômés en droit, finance, ingénierie et physique n’embarquent sur un navire pour Washington ou Paris, ils devraient peut-être penser l'impensable et se lancer dans une carrière politique en tant que députés, fonctionnaires et activistes de la société civile, pour faire face aux défaillances systématiques qui les ont forcés à envisager l'émigration.

Si le Liban veut survivre à cette convergence éreintante de crises, il faut offrir aux jeunes patriotes le véritable espoir que leurs meilleures perspectives résident dans l’investissement de leurs talents et de leurs passions dans leur patrie.

Baria Alamuddin est une journaliste et animatrice primée au Moyen-Orient et au Royaume-Uni. Elle est rédactrice au Syndicat des services médiatiques et s’est entretenue avec de nombreux chefs d’État.

NDLR: Les opinions exprimées par les auteurs dans cette section sont les leurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d'Arab News.

Ce texte est la traduction d'un article paru sur www.arabnews.com