Pourquoi la restauration des écosystèmes devrait figurer parmi les priorités du monde arabe

Des bateaux amarrés le long du littoral de la mer Rouge, en Arabie saoudite, le 5 janvier 2020. (AFP/File Photo)
Des bateaux amarrés le long du littoral de la mer Rouge, en Arabie saoudite, le 5 janvier 2020. (AFP/File Photo)
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Publié le Samedi 31 juillet 2021

Pourquoi la restauration des écosystèmes devrait figurer parmi les priorités du monde arabe

  • Les experts souhaitent une approche régionale plus collaborative pour restaurer les écosystèmes ravagés par la guerre
  • La Décennie des Nations Unies pour la restauration des écosystèmes a été lancée cette année pour la réhabilitation des habitats menacés

DUBAÏ : Trente ans se sont écoulés depuis que le Koweït a été envahi et occupé par l'Irak, puis libéré lors de la guerre du Golfe de 1991. Pourtant, l'environnement de l'Arabie saoudite continue de subir les effets de ces événements qui ont secoué ce pays voisin.

Des cicatrices profondes et persistantes ont été gravées dans le paysage de la région en raison des campements qui ont abrité des centaines de milliers de soldats alliés, des fortifications et des routes utilisées par les militaires, ainsi que des restes de munitions provenant des opérations militaires, dont l'uranium appauvri.

Plus dévastatrice encore a été la stratégie du dictateur irakien Saddam Hussein, qui a délibérément brûlé près de 700 puits de pétrole au Koweït au moment où ses forces battaient en retraite, et a déversé quelque 11 millions de barils de pétrole brut dans le Golfe - ce qui a engendré une des pires marées noires de l'histoire.

Cette gigantesque marée noire s'est en grande partie échouée sur la côte saoudienne où elle a détruit la faune et la flore et anéanti les communautés de pêcheurs le long des 800 km qui relient la frontière du Koweït à l'île d'Abou Ali à la zone industrielle de Jubaïl.

Un char T-62 irakien fabriqué par les Soviétiques a été abandonné dans le désert du Koweït le 2 avril 1991, au moment où un puits de pétrole du champ pétrolifère d'Al-Ahmadi brûle à l'arrière-plan. (AFP/File Photo)
Un char T-62 irakien fabriqué par les Soviétiques a été abandonné dans le désert du Koweït le 2 avril 1991, au moment où un puits de pétrole du champ pétrolifère d'Al-Ahmadi brûle à l'arrière-plan. (AFP/File Photo)

« Même si une grande partie du pétrole a été retirée et réutilisée, elle a fortement nui à la faune marine et entraîné une pollution de l’air », explique Samira Omar, directrice de l'Institut de recherche scientifique du Koweït (KISR), lors d'une conférence consacrée à la restauration des écosystèmes.

« Près de 3 milliards de dollars alloués par la Commission d'indemnisation des Nations unies ont été investis dans la restauration et la réhabilitation à la suite de la destruction des puits de pétrole et des incendies qui les ont ravagés pendant la guerre du Koweït ».

Sur cette somme, environ 1 milliard de dollars a été accordé à l'Arabie saoudite pour assainir et restaurer l'environnement, sous la supervision de l'Autorité générale de la Météorologie et de la Protection de l'environnement du Royaume.

Selon Mme Omar, l'Arabie saoudite et le Koweït servent de modèles aux pays de la région. « Nous avons la possibilité de collaborer avec le Royaume pour tirer des leçons de notre programme de restauration », déclare-t-elle à Arab News.

« Compte tenu de la similitude des problèmes et des contextes environnementaux auxquels nos deux pays sont confrontés, la collaboration des scientifiques du KISR avec l'Arabie saoudite dans le cadre d'un projet ou d'un programme régional - qu'il porte sur les écosystèmes marins ou terrestres - représente une opportunité formidable ».

Des agents de nettoyage pompent le pétrole d'un réservoir artificiel dans des camions stationnés sur place, le 18 mars 1991; le pétrole relâché par l'armée irakienne pendant la guerre du Golfe continue de flotter vers le sud du Golfe Arabique. (AFP/File Photo)
Des agents de nettoyage pompent le pétrole d'un réservoir artificiel dans des camions stationnés sur place, le 18 mars 1991; le pétrole relâché par l'armée irakienne pendant la guerre du Golfe continue de flotter vers le sud du Golfe Arabique. (AFP/File Photo)

En effet, comme ils partagent le même littoral, tout événement survenant au Koweït affecte également le Royaume. Dans le même sens, toute initiative de restauration de l'environnement lancée par l'Arabie saoudite bénéficierait assurément aux pays voisins, notamment l'Irak, le Koweït et la Jordanie.

« Les politiques adoptées par ces gouvernements pour limiter les incidences du surpâturage par exemple, ou encore les changements démographiques liés à l'exploitation des terres, sont très utiles pour la région », poursuit Mme Omar.

À l'instar des autres pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), l'Arabie saoudite multiplie les initiatives visant à atteindre les objectifs de l'accord de Paris et de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, en amont du sommet COP26 qui se tiendra à Glasgow en novembre prochain.

En outre le Royaume a annoncé un programme de gestion des énergies renouvelables, qui prévoit de couvrir 50 % des besoins du pays en énergie à partir de sources renouvelables d'ici à 2030. Il a également lancé l'Initiative verte de l'Arabie saoudite, dont l'objectif est de planter 10 milliards d'arbres dans le pays pour réduire les émissions de CO2.

Par ailleurs, Riyad a lancé l'initiative verte pour le Moyen-Orient, qui prévoit de coopérer avec d'autres États arabes en vue de planter 40 milliards d'arbres supplémentaires dans la région ; il s'agit du programme de reboisement le plus étendu au monde.

EN CHIFFRES

* Plus de 700 puits de pétrole koweïtiens ont été brûlés durant la guerre du Golfe.

* 3 milliards de dollars - Valeur des titres des dommages de guerre affectés à la restauration de l'environnement au Koweït.

* L’Arabie saoudite générera plus de 50 % de sa consommation en énergie à partir d'énergie renouvelable d'ici à 2030.

Par ailleurs, le Royaume a été le premier à adopter l' «économie circulaire du carbone », une stratégie de lutte contre les émissions de CO2 qui favorise la croissance économique. Elle a été avalisée par les dirigeants du Groupe des Vingt (G20) présidé par l'Arabie saoudite l'année dernière.

Mme Omar faisait partie des nombreux experts qui ont participé à une session virtuelle de la SER2021, la 9e Conférence mondiale sur la restauration de l'environnement, qui s'est tenue au mois de juin. Les participants ont prévenu que l'environnement ne cessera de se dégrader si les gouvernements régionaux, les entreprises et les groupes de la société civile n'adhèrent pas à une approche concertée.

La conférence a coïncidé avec le lancement de la Décennie des Nations unies pour la restauration des écosystèmes. Cette initiative porte sur la période allant de 2021 à 2030. En effet cette période correspond également à la date limite prévue pour les objectifs de développement durable et est également considérée par les scientifiques comme la dernière chance pour éviter que le changement climatique ne bouleverse notre planète.

Barak al-Hindi, journaliste koweïtien, se tient sur un sol calciné, le 12 mars 2003, devant un réservoir de pétrole endommagé, lors de sa visite dans le centre pétrolier d'al-Ahmadi, aux abords de la ville de Koweït, détruit par les troupes irakiennes lorsqu'elles ont fui le Koweït au terme de la guerre du Golfe en 1991. (AFP/File Photo)
Barak al-Hindi, journaliste koweïtien, se tient sur un sol calciné, le 12 mars 2003, devant un réservoir de pétrole endommagé, lors de sa visite dans le centre pétrolier d'al-Ahmadi, aux abords de la ville de Koweït, détruit par les troupes irakiennes lorsqu'elles ont fui le Koweït au terme de la guerre du Golfe en 1991. (AFP/File Photo)

À l'initiative de 70 pays, l'Assemblée générale des Nati ons Unies a adopté la résolution proclamant la Décennie pour la restauration des écosystèmes. Il s'agit d'un appel en faveur de la sauvegarde et de la restauration des écosystèmes à travers le monde, pour le bien de l'homme et de la nature. Son objectif est de freiner la dégradation des écosystèmes et de les restaurer pour atteindre les objectifs de durabilité à l'échelle mondiale.

Le changement climatique et la surexploitation agricole, associés a une série d'autres catastrophes provoquées par l'homme ont déjà porté un coup dévastateur aux écosystèmes dans le Moyen-Orient ; cela a dégradé la qualité des sols, pollué les cours d'eau, détruit la biodiversité et contraint les communautés rurales et côtières à se déplacer.

Un grand nombre de poissons -  représentant une source principale de nourriture pour les pays du Golfe - a été éliminé en raison de la pollution qui a bouleversé la composition chimique des océans, de la hausse des températures ainsi que de la nitrification découlant de l'utilisation excessive d'engrais.

« Au niveau régional, il est nécessaire de déployer un effort collectif en imposant des règles et des réglementations pour gérer la pêche, la pollution et les déchets », souligne Mme Omar.

« En raison de la hausse du niveau des mers, les nombreuses îles qui se trouvent au large des côtes de pays comme le Koweït et l'Arabie saoudite sont en danger et les importantes richesses qu'elles recèlent ont besoin d'être préservées pour le bien des générations », selon Mme Omar.

Des bateaux amarrés le long du littoral de la mer Rouge, en Arabie saoudite, le 5 janvier 2020. (AFP/File Photo)
Des bateaux amarrés le long du littoral de la mer Rouge, en Arabie saoudite, le 5 janvier 2020. (AFP/File Photo)

« Cette montée du niveau des eaux peut également affecter la biodiversité dans ces îles. Il convient donc d’engager un bon programme de restauration de l’environnement de ces îles mais aussi celui du littoral ».

Parmi les enjeux qui pèsent sur les écosystèmes de la région figurent notamment l'urbanisation, le surpâturage, la déforestation, l'érosion des sols, la désertification et la pollution. Ces phénomènes sont particulièrement prononcés en Jordanie.

En outre, les conflits qui se poursuivent dans la région et l'afflux de réfugiés au cours des dernières années, auxquels s'ajoute la pandémie de la Covid-19, ont lourdement compromis la qualité des sols, les pâturages et les systèmes alimentaires.

Le même scénario se produit au Liban. Ce pays qui a vécu des années de conflit peine à fournir les services élémentaires de ramassage des déchets.

Pour remédier aux contraintes qui pèsent sur l'environnement, tout en œuvrant à résoudre les conflits intercommunautaires, l'Initiative de reboisement du Liban (LRI) a lancé une série de programmes éducatifs et a constitué des groupes de jeunes réunissant Libanais et réfugiés syriens autour d'un objectif commun.

« La méthode utilisée par la LRI représente un instrument idéal en faveur de la restauration de l'environnement dans la région », explique Maya Nehme, directrice de la LRI, lors de la Conférence mondiale sur la restauration écologique.

« Au Liban, un pays en proie à des troubles politiques, la stabilité et la continuité font défaut. Il n'est donc pas facile de faire accepter la restauration des écosystèmes à une population qui, comme les habitants de Beyrouth, tente de réparer ses fenêtres dans le sillage de l'explosion qui a déchiré la capitale ».

L’Initiative de reboisement du Liban (LRI) a lancé une série de programmes éducatifs et a constitué des groupes de jeunes réunissant Libanais et réfugiés syriens autour d'un objectif commun. (Fourni)
L’Initiative de reboisement du Liban (LRI) a lancé une série de programmes éducatifs et a constitué des groupes de jeunes réunissant Libanais et réfugiés syriens autour d'un objectif commun. (Fourni)

L'un des programmes lancés par la LRI vise à prévenir le surpâturage et à empêcher que les pâtures ne soient réduites à des broussailles sèches. Pour ce faire, la LRI collabore avec les bergers du pays afin de déterminer les parcelles où leurs animaux peuvent paître, tout en laissant d'autres terres en friche pour leur permettre de se reconstituer. « Les nouvelles méthodes de pâturage aident à prévenir les incendies », affirme Mme Nehme.

« Les bergers sont désormais les gardiens des lieux ». Par ailleurs, la LRI déploie d'importantes initiatives de reboisement communautaire, qui rencontrent un franc succès. Elle couvre ainsi un large éventail d'écosystèmes au Liban dans le but de préserver et de restaurer la biodiversité.

Ces activités locales aideront le Moyen-Orient à restaurer ses écosystèmes. Mais, selon la princesse Basma bent Ali de Jordanie, fondatrice du Jardin royal botanique de Jordanie, il est impératif d’élaborer une stratégie unifiée au niveau régional, si l'on souhaite freiner la dégradation des écosystèmes.

« Bon nombre de ces problèmes peuvent être résolus par la restauration des écosystèmes ; c'est un outil vital. Nos écosystèmes ont le droit de vivre et d'exister », a-t-elle lancé lors de la conférence.

« En notre qualité de gardiens de la Terre, il nous incombe de la gérer de façon à la transmettre à la prochaine génération, sans pour autant l'exploiter à des fins strictement utilitaires. La Terre ne nous appartient pas ».

 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com.

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Twitter: @CalineMalek

 

 


L’Arabie saoudite dénonce des attaques iraniennes « lâches » et affirme que « le silence n’est plus une option »

De la fumée s’élève de la raffinerie de Ras Tanura de Saudi Aramco après une attaque de drone iranienne présumée, dans le contexte du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, à Ras Tanura, en Arabie saoudite, le 2 mars 2026. (AFP)
De la fumée s’élève de la raffinerie de Ras Tanura de Saudi Aramco après une attaque de drone iranienne présumée, dans le contexte du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, à Ras Tanura, en Arabie saoudite, le 2 mars 2026. (AFP)
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  • L’envoyé Abdulmohsen Majed bin Khothaila s’exprime lors d’une réunion d’urgence du Conseil des droits de l’homme des Nations unies
  • « Les tentatives de l’Iran pour échapper à ses responsabilités ne peuvent nier ce que le monde voit clairement, ni lui permettre d’échapper à rendre des comptes. »

NEW YORK : Le représentant permanent de l’Arabie saoudite auprès de l’ONU à Genève a renouvelé mercredi la ferme condamnation de son pays des « attaques iraniennes flagrantes » visant le Royaume, d’autres États du Golfe et la Jordanie, lors d’une réunion d’urgence du Conseil des droits de l’homme.

Abdulmohsen Majed bin Khothaila a qualifié ces attaques de violation de la souveraineté des États et de leur intégrité territoriale, ainsi que d’atteinte manifeste au droit international.

« Cibler un voisin est un acte lâche et une violation flagrante des principes les plus élémentaires de bon voisinage ; cibler un médiateur est une trahison des efforts de paix et une entrave délibérée à toute voie de désescalade ; et viser des pays qui ne sont pas parties au conflit constitue un acte d’agression injustifiable et inacceptable qui ne peut être toléré », a-t-il déclaré.

Les actions de l’Iran reflètent une approche fondée sur « le chantage, le soutien à des milices, le ciblage des pays voisins et leur déstabilisation », a-t-il ajouté, avertissant qu’un tel comportement constitue « une grave violation du droit international et une menace directe pour la paix et la sécurité internationales ».

Les attaques iraniennes ont fait des victimes civiles et causé des dégâts dans des zones résidentielles, ainsi que dans des installations et infrastructures civiles essentielles.

M. bin Khothaila a déclaré que ces actes constituent de graves violations du droit international humanitaire et des droits de l’homme.

« Les tentatives de l’Iran pour échapper à ses responsabilités ne peuvent nier ce que le monde voit clairement, ni lui permettre d’échapper à rendre des comptes », a-t-il ajouté.

« La poursuite de cette approche n’apportera aucun bénéfice à l’Iran, mais entraînera au contraire un coût politique et économique élevé et accentuera son isolement. »

Il a exhorté Téhéran à revoir ses « calculs erronés » et a condamné les attaques iraniennes contre la navigation commerciale dans le golfe ainsi que les perturbations dans le détroit d’Ormuz, soulignant leurs graves répercussions sur la sécurité régionale et l’économie mondiale, en particulier pour les pays en développement et les pays les moins avancés, vulnérables aux chocs extérieurs.

M. bin Khothaila a également souligné que le ciblage des sources d’énergie et des besoins liés à la sécurité alimentaire a des répercussions négatives sur l’économie mondiale.

Il a appelé à une action internationale urgente, déclarant : « Le silence n’est plus une option et l’hésitation n’est plus acceptable. »

Il a ajouté : « La responsabilité de ce conseil exige des mesures pour répondre aux implications de ces attaques en matière de droits de l’homme et pour renforcer la protection des civils et des infrastructures civiles. »

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


Liban: "assiégés" par Israël, les derniers habitants de Tyr résistent

Un panache de fumée et un fragment de béton s’élèvent du site d’une frappe aérienne israélienne à la périphérie est de Tyr, dans le sud du Liban, le 24 mars 2026. (AFP)
Un panache de fumée et un fragment de béton s’élèvent du site d’une frappe aérienne israélienne à la périphérie est de Tyr, dans le sud du Liban, le 24 mars 2026. (AFP)
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  • À Tyr, des milliers de civils refusent de fuir malgré les bombardements israéliens et la menace d’une invasion, affirmant leur attachement à leur terre malgré la peur et les destructions
  • La ville est presque assiégée : infrastructures détruites, pénuries imminentes et situation humanitaire critique, tandis que les combats entre Hezbollah et Israël s’intensifient

TYR: "Ils devront nous faire partir par la force": malgré les bombes et la menace d'une invasion israélienne, Khalil est de ceux qui ont décidé de rester à Tyr, dans le sud du Liban, désormais très isolée du reste du pays.

Retranché avec sa femme et leur fils de deux ans dans un théâtre de la vieille ville après avoir fui leur maison bombardée, le trentenaire assure qu'il "ne (se) rendra pas": "Nous n'abandonnerons pas notre terre, nos cœurs sont ici".

Bravant les ordres d'évacuation lancés par l'armée israélienne, environ 20.000 personnes dont quelque 15.000 déplacés des villages environnants s'entassent dans le quartier chrétien - le seul encore épargné - et dans quelques écoles.

Mais beaucoup se demandent combien de temps la ville millénaire pourra tenir.

Mardi, une dizaine d'explosions ont secoué Tyr et ses environs immédiats, ont constaté des journalistes de l'AFP. Il s'agissait des pires bombardements que la ville ait connus depuis le début de la guerre entre Israël et le Hezbollah le 2 mars.

Avions de chasse et drones israéliens tournoyaient dans le ciel jusqu'à la nuit tombée, larguant des bombes qui ont fait au moins 24 blessés dans le centre et provoquant d'immenses panaches de fumée noire.

Le groupe chiite pro-iranien, dont le drapeau jaune flanqué d'une kalachnikov flotte sur chaque lampadaire, est très implanté dans la cité célèbre pour ses plages de sable et ses ruines antiques.

Véritables maîtres d'une ville quasi-fantôme, ses hommes reconnaissables à leurs vêtements noirs, sont partout: postés aux abords des rond-points, sillonnant à scooter les rues désertes, inspectant les immeubles réduits en poussière.

Avant chaque frappe israélienne, ils tirent en l'air pour prévenir du danger immédiat les rares civils qui s'aventurent à l'extérieur.

Mercredi, l'armée israélienne a accusé le Hezbollah "d'implanter ses infrastructures militaires au sein des zones résidentielles" de Tyr.

- "Tout le monde a peur" -

Mustafa Ibrahim Al Sayed, 50 ans, ne quitte pas l'enceinte de l'école où il s'est réfugié avec ses deux femmes et leurs 11 enfants. Originaires d'un village frontalier, ils avaient déjà échoué à Tyr lors du précédent conflit, en 2024.

Malgré les menaces d'invasion terrestre, "je ne veux pas être déplacé ailleurs (...) Mes enfants se sont habitués à la guerre et ils connaissent tout le monde ici", dit-il.

L'armée israélienne a annoncé mardi son intention de s'emparer d'une partie du sud, dont Tyr, pour créer une zone tampon de 30 km de large.

"Tout le monde a peur pour sa maison et sa terre, mais que pouvons-nous faire?", poursuit M. Al Sayed. "Depuis 1978 (première invasion israélienne, NDLR), c'est la cinquième fois que je suis déplacé, j'ai passé toute ma vie en exil".

Plusieurs responsables de la mairie et des secours ont raconté à l'AFP que des officiers israéliens les ont directement appelés ces derniers jours pour leur ordonner de faire respecter les avis d'évacuation.

"Vous faites votre boulot, je fais le mien!", assure leur avoir répondu Mortada Mhanna, à la tête de l'unité de gestion des catastrophes de Tyr, qui court partout pour aider les déplacés.

"On a conseillé aux gens de partir, on leur a expliqué qu'on pouvait affréter des navettes escortées par l'armée, ils n'ont rien voulu savoir", ajoute-t-il.

Pour ce quadragénaire énergique, hors de question de quitter la ville tant qu'il y a des civils. "Je serai le dernier à quitter cet endroit", dit-il avec aplomb.

- Ville isolée -

Tyr est de plus en plus isolée. L'aviation a bombardé les principaux ponts qui enjambent le fleuve Litani, affirmant vouloir empêcher le Hezbollah de se réapprovisionner en armes.

Un seul relie encore Tyr à la capitale Beyrouth et au nord du pays, sur l'ancienne route côtière.

"Si le dernier pont tombe, nous allons tout droit vers une catastrophe humanitaire", s'alarme Alwan Charafeddine, le maire adjoint de Tyr. "La ville sera assiégée et les convois de ravitaillement ne pourront plus l'atteindre".

"Nos stocks sont déjà presque épuisés", dit-il en énumérant les besoins en nourriture, en kits d'hygiène, mais aussi en carburant pour faire tourner les générateurs qui fournissent une bonne partie de l'électricité.

A 82 ans, Nada Reda Abu Sari n'est pas restée par choix. Cela fait des mois qu'elle dort sur un matelas jeté au sol, dans une salle de classe.

"Je suis malade, je n’ai même pas les moyens de m’acheter des médicaments", dit-elle en brandissant quelques boîtes vides. "Je ne dors plus. A chaque frappe, on se réveille, chaque jour, on meurt un peu plus".

La vieille dame n'a jamais revu sa maison de Dhaïra, l'un des villages frontaliers entourés de collines verdoyantes complètement détruits par les soldats israéliens en 2024.

"Nous n'avons plus ni foyer, ni terres, ni vignes, rien (...) mes enfants sont tous éparpillés et je n'ai aucune nouvelle d'eux", confie-t-elle sans pouvoir retenir ses sanglots.

"Est-ce que c'est ça, la vie? Parfois je me dis que je devrais me jeter à la mer".


Au moins 9 morts dans des raids israéliens contre le sud du Liban

Des secouristes arrivent sur le site d’une frappe aérienne israélienne ayant visé la ville côtière de Tyr, dans le sud du Liban, le 24 mars 2026. (AFP)
Des secouristes arrivent sur le site d’une frappe aérienne israélienne ayant visé la ville côtière de Tyr, dans le sud du Liban, le 24 mars 2026. (AFP)
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  • Des frappes israéliennes dans le sud du Liban ont fait au moins 9 morts et plusieurs blessés, tandis que des ordres d’évacuation ont été donnés dans la banlieue sud de Beyrouth
  • Les tensions s’intensifient : Israël affirme cibler des infrastructures du Hezbollah, tandis que le mouvement riposte par des attaques de roquettes vers le nord d’Israël

BEYROUTH: Au moins neuf personnes, selon les médias officiels libanais, ont été tuées dans la nuit de mardi à mercredi dans trois raids israéliens contre des localités du sud du Liban, qu'Israël considère comme un bastion du mouvement pro-iranien Hezbollah.

D'après l'Agence nationale d'information (ANI), une attaque israélienne a fait au moins trois morts et 18 blessés dans la région de Nabatiyeh, et une autre quatre morts et un blessé à Aadloun, au sud de la ville de Saïda, également appelée Sidon.

Selon la même source, une frappe israélienne contre un appartement du camp de réfugiés de Mieh Mieh, également près de Saïda, a par ailleurs fait deux morts et quatre blessés.

L'armée israélienne a en outre ordonné aux habitants de sept quartiers de la banlieue sud de Beyrouth, autre fief du Hezbollah, d'évacuer en prévision d'actions militaires.

Elle a aussi annoncé avoir, au cours de son opération terrestre dans le sud du Liban, avoir "démantelé des centres de commandement du Hezbollah" ainsi qu'un dépôt d'armes, et avoir tué plusieurs combattants du mouvement, sans en préciser le nombre.

De son côté, le Hezbollah a affirmé mercredi matin avoir attaqué un char et des soldats israéliens près de la frontière, et tiré un "barrage de roquettes" vers Kiryat Shmona, dans le nord d'Israël.

Les sirènes d'alerte ont retenti dans cette ville de la vallée de la Houla, proche de la frontière libanaise. Les autorités israéliennes n'ont fait état d'aucune victime.

Mardi, une Israélienne d'une trentaine d'années avait été tuée dans le nord du pays par un autre tir de roquettes depuis le Liban.

Depuis que le Liban a été entraîné dans la guerre régionale le 2 mars, les frappes israéliennes ont tué plus de mille personnes et fait plus d'un million de déplacés, selon les autorités.

Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a affirmé mardi que les forces israéliennes "manoeuvraient à l'intérieur du territoire libanais pour s'emparer d'une ligne de défense avancée" jusqu'au fleuve Litani, à environ 30 kilomètres de la frontière.

"Les centaines de milliers de résidents du sud du Liban qui ont été évacués vers le nord ne retourneront pas au sud du Litani tant que la sécurité des habitants du nord (d'Israël) ne sera pas assurée", a-t-il prévenu.

- Traces de sang -

Après avoir envahi le Liban en 1982, Israël avait maintenu une zone tampon de 10 à 20 kilomètres de profondeur, jusqu'à son retrait total en 2000, sous les coups de boutoir du Hezbollah.

"La bataille contre le Hezbollah (...) ne fait que commencer", a averti lundi la porte-parole arabophone de l'armée israélienne, Ella Waweya.

Mardi, des frappes israéliennes avaient déjà tué cinq personnes dans le sud du pays et trois autres dans une zone résidentielle proche de Beyrouth, après des raids sur la banlieue sud.

"Ma maison a été entièrement détruite. Il ne reste plus rien, tout a brûlé", dit à l'AFP Abbas Qassem, 55 ans, dont l'appartement voisin du sien a été visé par la frappe à Bchamoun, un village dans les montagnes au sud-est de Beyrouth qui est pourtant à l'écart des zones contrôlées par le Hezbollah.

"Qu'est-ce que j'ai fait pour que ma maison soit détruite? Je suis une personne normale", ajoute-t-il en pleurant, comme sa femme, découvrant l'appartement dévasté.

Un journaliste de l'AFP a vu des traces de sang et des restes d'un projectile dans l'appartement visé.

A Haret Hreik, l'un des quartiers de la banlieue sud désertée par une majorité d'habitants, un photographe de l'AFP a vu des immeubles effondrés et des rues jonchées de débris.

Beyrouth accuse les Gardiens de la révolution iraniens de diriger les opérations du Hezbollah contre Israël, et a interdit leurs activités sur son territoire.

Mardi, la décision des autorités d'expulser l'ambassadeur d'Iran a provoqué une vive réaction du Hezbollah, qui leur a demandé de se rétracter.

"Nous demanderons à l’ambassadeur iranien de rester à Beyrouth et de considérer la mesure comme nulle et non avenue", a affirmé une source de l'organisation à l'AFP.