Pour les trente ans de MBC, les stars se réunissent et reviennent sur trois décennies de divertissement arabe

George Kordahi, le présentateur libanais bien connu, a ainsi animé un épisode spécial de Qui veut gagner des millions? qui mettait en vedette des célébrités issues des meilleures émissions de MBC. (Photo Arab News/Sarah Glubb)
George Kordahi, le présentateur libanais bien connu, a ainsi animé un épisode spécial de Qui veut gagner des millions? qui mettait en vedette des célébrités issues des meilleures émissions de MBC. (Photo Arab News/Sarah Glubb)
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Publié le Vendredi 10 septembre 2021

Pour les trente ans de MBC, les stars se réunissent et reviennent sur trois décennies de divertissement arabe

  • Trente ans de divertissement dans la région: les stars des médias arabes se devaient de célébrer l'anniversaire du Centre de radiodiffusion du Moyen-Orient (MBC)
  • George Kordahi a animé un épisode spécial de Qui veut gagner des millions? qui mettait en vedette des célébrités issues des meilleures émissions de MBC

LISBONNE: Trente ans de divertissement dans la région: les stars des médias arabes se devaient de célébrer, comme ils l’ont fait mercredi dernier, l'anniversaire du Centre de radiodiffusion du Moyen-Orient (MBC), à l’occasion d'une somptueuse cérémonie organisée dans la capitale portugaise.

George Kordahi, le présentateur libanais bien connu, a ainsi animé un épisode spécial de Qui veut gagner des millions? qui mettait en vedette des célébrités issues des meilleures émissions de MBC. Tous les bénéfices de l’événement ont été reversés à des organisations caritatives.

«Je suis l'homme le plus heureux du monde: tout en faisant partie de cette entreprise, j'assiste à l’événement, à cette manifestation d'amour et de fidélité», confie Kordahi à Arab News.

«Je recevrai huit vedettes et je suis heureux d'accueillir ces grandes stars du monde arabe, comme Yusra ou Nasser al-Kasabi. C’est important pour moi.»

Yusra évoque les changements «incroyables» survenus dans l'industrie de la télévision, en particulier au cours des deux dernières années.

«J'ai travaillé par intermittence avec MBC et l'un de mes plaisirs en tant qu'actrice était d'avoir accès à tous ces services et à toute cette attention», raconte-t-elle. «MBC a toujours porté une grande attention à chacun.»

Al-Kasabi déclare que ses collègues et lui ont participé au développement de MBC.

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George Kordahi a animé un épisode spécial de Qui veut gagner des millions? avec l'actrice égyptienne Yusra. (Photo Arab News/Sarah Glubb)

«Nous sommes là pour influencer et être influencés: nous accompagnons ce groupe audiovisuel nous en bénéficions. Nous devons beaucoup à cette grande école qu’est MBC», reconnaît-il. «Cela ne concerne pas seulement l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, mais l’ensemble du monde arabe. C'est la chaîne numéro un parmi toutes les communautés arabes, où qu'elles se trouvent dans le monde», ajoute-t-il.

La première société privée de radiodiffusion gratuite par satellite du monde arabe a été lancée en 1991 à Londres afin de raconter le monde à travers un point de vue arabe. Elle a ensuite déménagé son siège à Dubaï, aux Émirats arabes unis, en 2002, mais a conservé le slogan «We See Hope Everywhere» («Nous voyons de l’espoir partout») au fil des ans.

Raya Joseph Abirached, présentatrice de télévision libanaise et journaliste emblématique de MBC, affirme que cette célébration est «très émouvante». Elle a d’ailleurs profité de l’événement pour retrouver les confrères et les collègues qu'elle a rencontrés tout au long de sa carrière.

«Je me souviens du 10e anniversaire, du 20e anniversaire, du 25e anniversaire, mais l’étape de ce soir est particulièrement importante. Ce qui est vraiment incroyable, c'est que tous les visages de MBC sont réunis», souligne-t-elle.

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La première société privée de radiodiffusion gratuite par satellite du monde arabe a été lancée en 1991 à Londres afin de raconter le monde à travers un point de vue arabe. (Photo Arab News/Sarah Glubb)

Célèbre notamment pour son émission Scoop with Raya, un programme d'information sur les films hollywoodiens, et pour sa coanimation d’Arabs’ Got Talent, Abirached déclare que son émission est devenue «l'émission phare sur le cinéma du monde arabe» et qu’elle ne se voit pas l’arrêter.

«Chaque année, il y a de nouveaux films, de nouvelles stars. Le contenu est toujours différent, et je ne veux en aucun cas changer cela. C'est une belle combinaison, je n’ai pas l’intention de changer la recette!», explique-t-elle.

L’avènement du cinéma arabe sur la scène internationale constitue l'un des principaux changements dont Abirached a été témoin ces dernières années.

«Grâce à une émission phare comme Scoop with Raya, nous sommes en mesure de soutenir des films arabes à Hollywood ainsi que dans les festivals européens», se félicite-t-elle. «Le fait de défendre le cinéma arabe à l'étranger me donne énormément d'énergie – et c'est cela qui est nouveau.»

En ce qui concerne Arabs’ Got Talent, Abirached déclare que la version de MBC était en compétition internationale et qu’elle avait attiré plus d'adeptes qu’America's Got Talent et que Britain's Got Talent réunis: 150 et 200 millions de téléspectateurs la suivent.

«La présence d'une chaîne panarabe mondiale comme MBC a montré au monde à quel point la communauté arabe était grande et de quelle manière, grâce à MBC, elle est parvenue à se rassembler», indique-t-elle.

«C'est ce dont je suis le plus fière. La famille MBC représente toutes les parties du monde arabe, des Saoudiens aux Tunisiens, des Égyptiens aux Libanais. Tout le monde est représenté et cela permet de présenter le monde arabe sous son meilleur jour.»

Figure des médias, Lina Sawan déclare quant à elle que l’anniversaire de la chaîne marque une belle étape: elle n'est plus jeune ni expérimentale et, pour autant, elle n’a rien d’ancestral et a encore un long chemin à parcourir.

«Les médias sont de plus en plus ouverts. Il y aura beaucoup plus d’inclusivité, de diversité et davantage de femmes», se réjouit-elle.

«Il est temps de représenter les gens d'une manière complètement différente, d'autant plus que le langage et le modèle des médias sociaux ont été intégrés dans l'industrie de la télévision. Il faut que ce phénomène s'accélère, mais il a déjà permis de cibler un peu plus spécifiquement le public, ce qui s’est révélé très utile.»

Sawan confie qu'il devenait urgent que les femmes deviennent des cadres dans ce secteur. Elle espère constater au cours des deux prochaines années une plus grande participation des femmes dans tous les rôles, du leadership aux métiers techniques en passant par les domaines de la création et de la gestion.

Nashwa Ali Abdelhamid al-Ruwaini, productrice égyptienne et personnalité des médias, explique qu'on avait l'habitude d’arabiser des programmes, comme cela a été le cas avec Qui veut gagner des millions? et Big Brother. Désormais, le format arabe a été développé, notamment avec des émissions comme Prince of Poets et Million's Poet.

Venue de MBC, elle s’est consacrée à l'industrie cinématographique et a travaillé aux côtés de producteurs et réalisateurs hollywoodiens. Elle a contribué à lancer des stars arabes dans des films internationaux, comme Kingdom of Heaven.

Après avoir constaté le changement des tendances télévisuelles, Al-Ruwaini s'est également efforcée d'intégrer les médias sociaux aux émissions de télévision afin de rendre l'expérience plus interactive.

«Maintenant, nous sommes entrés dans l'ère de l’intelligence artificielle et nous l'utilisons à travers de nouveaux formats de médias qui sortiront bientôt; j'espère que l'un d'entre eux sera présent sur MBC», confie-t-elle.

Razan Moughrabi, une présentatrice à la fois anglaise, égyptienne et libanaise, a rejoint MBC à l'âge de 17 ans et sa carrière a démarré lorsqu'elle a commencé à animer la version BBC de Top of the Pops.

«Nous avions un rêve et nous avons quitté nos pays très jeunes», raconte-t-elle. «Nous sommes allés en Angleterre, la capitale de l'information, la capitale de tout, et nous avons travaillé avec des collègues de tant de nationalités – nous ne connaissions même pas l’existence de certaines d’entre elles!»

Moughrabi, qui fait preuve de beaucoup d'énergie et de passion dans son travail, tenait vraiment à changer la façon dont les spectacles étaient présentés et elle n’a pas hésité à en modifier les formats ou la scénographie.

Elle déclare aujourd’hui: «Les choses changent. Nous élargissons les horizons, nous réduisons les écarts. Il est aisé de constater dans le Golfe combien les choses évoluent grâce à l'autonomisation des femmes.»

Si Moughrabi évoque les obstacles qu’ont pu rencontrer les femmes dans ce secteur il y a trente ans, elle ajoute que les médias ont aidé les sociétés à aller de l'avant et à se développer.

Pour sa part, Nishan Derartinian estime que non seulement MBC propose des programmes de qualité, mais qu’elle a toujours cherché à exercer la plus grande influence possible, avec ses dix-sept chaînes de télévision par satellite gratuites et disponibles en plusieurs langues.

«La chaîne a accompagné les changements et elle a répondu aux besoins de tous les téléspectateurs, y compris la jeune génération. Pour eux, le monde est différent», résume-t-il.

 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


À l’IMA, deux historiens s’accordent: la Palestine n’est pas un conflit mais une guerre coloniale

Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
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  • Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle
  • Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées

PARIS: Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ».

D’emblée, une grande complicité et une admiration réciproque se dégagent entre Laurens, spécialiste du monde arabe et auteur de l’ouvrage intitulé « Question juive, problème arabe », et Khalidi, de passage à Paris à l’occasion de la publication en français de « Cent ans de guerre contre la Palestine », paru aux États-Unis en 2020.

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C’est ce lien personnel entre les deux intervenants qui a donné lieu à un dialogue fluide, dense mais sans concessions, qui ne se contente pas de revisiter l’histoire, mais propose un changement de regard.

IMA

Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle.

Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées.

Il ne s’agit pas simplement d’une rivalité nationale entre deux peuples vivant sur une même terre, mais d’un projet d’implantation soutenu par des puissances extérieures, inscrit dans une logique coloniale classique.

Loin d’être un accident de l’histoire, ce processus répond à une dynamique structurée, progressive et profondément politique, dont le moment fondateur reste la Déclaration Balfour.

Avec le soutien du Royaume-Uni à l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, cette déclaration transforme une aspiration politique en projet réalisable. Khalidi insiste : sans cet appui impérial, le mouvement sioniste n’aurait pas pu s’imposer de cette manière. Il rappelle les démarches antérieures de Theodor Herzl auprès des grandes puissances, restées infructueuses, jusqu’à ce que Chaim Weizmann obtienne le soutien britannique.

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Les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. (Arlette Khouri)

À cette lecture, Henry Laurens n’oppose pas un refus, mais une mise en perspective. Il propose de remonter à 1908, moment charnière où émergent à la fois une conscience politique palestinienne et les premières tensions ouvertes autour de la présence sioniste.

Laurens insiste sur un point fondamental : le conflit est international dès l’origine. Il ne se joue pas seulement sur le territoire de la Palestine mandataire, mais aussi dans les capitales européennes, au sein des institutions internationales et, plus tard, dans les équilibres de la guerre froide.

Sur ce point, les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. La période du mandat britannique illustre parfaitement cette imbrication, notamment à travers la répression des révoltes palestiniennes — en particulier celle de 1936-1939 — menée en grande partie par les forces britanniques.

Pour Khalidi, cela confirme que la guerre n’oppose pas seulement deux acteurs locaux, mais qu’elle met en jeu une alliance entre projet sioniste et puissance impériale.

Laurens souligne pour sa part un aspect lié au langage : la Déclaration Balfour ne mentionne pas les Palestiniens en tant que peuple, évoquant simplement des « communautés non juives ». De même, le mandat britannique parle des « indigènes », un vocabulaire qui traduit une invisibilisation politique caractéristique des contextes coloniaux. Selon lui, le peuple palestinien, en tant que sujet politique, mettra des décennies à être reconnu comme tel, y compris dans le monde arabe.

Les deux historiens s’accordent également à souligner la coexistence de ruptures et de continuités. Les accords d’Oslo, par exemple, apparaissent comme un moment charnière.

Pour Khalidi, ils constituent à la fois une rupture — avec la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP — et l’aboutissement d’un processus engagé dès les années 1970, lorsque les dirigeants palestiniens prennent acte de l’impossibilité d’une solution militaire régionale.

Cette tension entre continuité et rupture se retrouve dans l’analyse des événements les plus récents. Le 7 octobre 2023 marque, selon Khalidi, une rupture par l’ampleur de la violence et le nombre de victimes, tout en s’inscrivant dans une logique ancienne de confrontation.

Double regard

Ce double regard permet d’éviter les simplifications et rappelle que, si rien n’est totalement nouveau, rien n’est strictement identique non plus.

Ainsi, la figure de l’ancien président palestinien Yasser Arafat illustre bien cette complexité. À la fois acteur de la lutte et artisan de compromis, il incarne une période où un certain équilibre interne était encore possible. Sa disparition marque une rupture majeure.

Laurens souligne qu’il était sans doute le seul capable d’éviter une guerre civile palestinienne. Celle-ci éclatera quelques années plus tard, opposant notamment le Hamas à l’Autorité palestinienne, accentuant la fragmentation déjà profonde des rangs palestiniens.

Cette fragmentation constitue l’un des obstacles majeurs à l’écriture d’une histoire cohérente. À ce propos, Khalidi insiste sur l’absence d’archives nationales centralisées, conséquence directe de la dispersion du peuple palestinien.

L’historien doit alors recomposer le récit à partir de sources éparses : archives familiales, témoignages, documents internationaux. Il évoque aussi, plus personnellement, le recours à sa propre expérience — une démarche inhabituelle dans son parcours académique, mais rendue nécessaire par les lacunes documentaires.

Enfin, l’échange s’ouvre sur le présent et ses évolutions. Khalidi observe un changement notable dans l’opinion publique occidentale, en particulier aux États-Unis, où les mobilisations étudiantes, les débats académiques et les campagnes de boycott ont contribué à transformer le regard porté sur la Palestine.

Mais cette évolution s’accompagne, selon lui, d’une réaction tout aussi forte : une restriction croissante de la liberté d’expression, qu’il n’hésite pas à comparer au climat du maccarthysme.

Le dialogue s’achève sur une question plus large : que révèle la question de la Palestine pour le monde contemporain ?

Pour Khalidi, elle constitue l’un des derniers avatars d’une histoire coloniale que l’on croyait révolue. Pour Laurens, elle reflète un conflit profondément inscrit dans les dynamiques internationales.


Chez le chef français Alain Passard, le végétal radical

Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
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  • "Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef
  • "Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans

PARIS: Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive.

"Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef.

"Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans, quelques mois après avoir annoncé tourner une page dans l'histoire de son mythique restaurant parisien l'Arpège, ouvert il y a 40 ans dans le quartier des ministères.

La protéine animale était déjà devenue discrète dans les assiettes du chef, qui avait banni la viande rouge en 2001. Alain Passard, qui avait pourtant bâti sa carrière et sa réputation sur la grande tradition de la rôtisserie française, se disait "dés-inspiré".

Sa nouvelle religion, il la fonde depuis 2001 en cultivant ses potagers privés à travers la France, et dans la saisonnalité.

"La nature a tout écrit. Par exemple, le poireau en hiver, c'est un produit de la nature fait pour réchauffer. Une tomate, c'est un verre d'eau, c'est fait pour désaltérer", assure-t-il, l'œil bleu pétillant.

En cuisine, une heure avant le service, c'est l'heure des "potions magiques" : six chaudrons et casseroles, remplies à ras bord de légumes, fanes, herbes, jus et réductions, viennent former le rituel de base de cette cuisine végétale.

Bien-être animal 

En maître des lieux, le "consommé" : une marmite de 10 litres d'un peu tous les végétaux de saison, avec "très peu d'eau, à niveau", la manne qui viendra délayer et faire vivre les sauces du midi.

Ce jour-là, cela viendra nourrir un consommé de céleri, qui fait presque sentir la viande ou une sauce au vin jaune, grasse, épaisse, à en rappeler le beurre, et un velouté de cresson bien iodé, sans avoir jamais connu la moindre goutte d'eau de mer.

Dans la nouvelle cuisine d'Alain Passard, très peu d'épices. Aucune "poudre de perlimpinpin", dit-il, peu de condiments et, en dehors des légumes, feuilles et fruits du potager, quasiment pas de céréales ou légumineuses.

Alain Passard plonge dans cet inconnu au moment exact, l'été dernier, où le seul chef triplement étoilé vegan au monde, Daniel Humm, à New York, remet la protéine au menu.

"Le moment est bon, la société est réceptive au respect des saisons, à la lutte contre le gaspillage alimentaire ou le bien-être animal", répond Alain Passard.

"Mais ce n'est pas politique, c'est artistique", ajoute le patron de l'Arpège, collectionneur d'art et peintre à ses rares heures perdues.

Nouvelles bases 

Mais dans la profession, ce modèle de restaurateur indépendant qui travaille seul et ne quitte jamais son établissement, devient parfois incompris. "Ils ne m'ont pas épargné : à la cérémonie du (guide gastronomique) Michelin, il y en a que je connais depuis 40 ans qui ont refusé de me saluer", dit-il en serrant les lèvres.

"Ce n'est pas leur conception de la cuisine", poursuit-il, alors que s'affirme en France un courant de chefs plus "identitaire", replié sur les traditions culinaires.

"Quand on va chez Alain, il faut oublier tout ce que l'on sait, il faut arriver vierge et être prêt à vivre quelque chose d'unique", le défend auprès de l'AFP le chef triplement étoilé Emmanuel Renaut.

En octobre, le critique Stéphane Durand-Souffland repart de l'Arpège "furieux qu'on ait essayé, moyennant une addition à 495 euros pour un couvert, de nous faire prendre des rince-doigts pour des lanternes", écrit-il dans le Figaro.

À l'AFP, il explique quelques mois plus tard avoir attendu dans le médiatique parti-pris de l'Arpège "un manifeste, sans avoir la révolution espérée".

"Quand on change autant de paradigme, il faut remonter une cuisine, prendre d'autres bases", dit le chroniqueur, citant les traditions culinaires végétaliennes de l'Inde au Japon.

"Je suis dans ce métier depuis 40 ans, je connais ma musique, mon solfège", répond Alain Passard, persuadé qu'il faut qu'on "fasse une place" dans la cuisine française au végétalisme.


Azzedine Alaïa et Christian Dior : aux racines d’un maître tunisien de la haute couture

Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
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  • Le livre met en lumière un dialogue esthétique et technique entre Alaïa et Dior, fondé sur une vision commune de la forme et du savoir-faire
  • L’expérience fondatrice d’Alaïa chez Dior et son admiration durable ont profondément influencé son parcours et inspiré l’exposition et l’ouvrage

DHAHRAN : Le livre de table publié par Damiani, « Azzedine Alaïa et Christian Dior, deux maîtres de la haute couture », tisse avec élégance un dialogue visuel entre ces couturiers emblématiques du XXe siècle.

À travers des photographies capturant ces vêtements sculpturaux, l’ouvrage offre un festin visuel d’une grande élégance, ponctué de quelques pages de textes soigneusement sélectionnés.

Disponible uniquement en anglais, le livre, paru ce mois-ci, se lit aisément, avec une préface de l’éditrice et galeriste italienne Carla Sozzani, qui écrit : « Il ne s’agit pas simplement d’un dialogue entre deux maîtres de la haute couture, mais d’un retour à une origine profondément humaine et formatrice.

Christian Dior et Azzedine Alaïa ont développé un langage commun fondé sur une discipline intérieure et un respect de la forme, un langage qui a inspiré, inspire encore et continuera d’inspirer des générations. » 

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Le livre est sorti le 21 avril. (Publié par et avec l’autorisation de Damiani Books)

D’autres éclairages sont apportés par des figures telles qu’Olivier Saillard, historien de la mode français et directeur de la Fondation Azzedine Alaïa, ainsi qu’Olivier Flaviano, directeur de La Galerie Dior depuis son inauguration en 2022, entre autres.

L’ouvrage présente également 70 pièces textiles impeccablement mises en scène, issues des archives des années 1950 et conservées à la Fondation Alaïa.

L’histoire commence en Tunisie, où le jeune Alaïa (1935-2017) découvre pour la première fois les créations de Dior (1905-1957) en feuilletant des magazines de mode français fournis par Madame Pinault, une sage-femme locale qui l’avait pris sous son aile.

Fils d’agriculteurs céréaliers, Alaïa est envoyé vivre chez ses grands-parents avec sa sœur jumelle, Hafida. À 15 ans, il ment sur son âge pour intégrer l’Institut des Beaux-Arts de Tunis en tant qu’apprenti sculpteur.

Il finance ses études en aidant une couturière qui vendait des reproductions de créations de grands couturiers parisiens à une clientèle tunisienne aisée.

Encouragé par Habiba Menchari, figure de l’émancipation féminine en Tunisie, il approche Madame Zeineb Levy-Despas, cliente de la maison Dior alors dirigée par Yves Saint Laurent, qui lui obtient un stage intensif de quatre jours à la Maison Dior.

En juin 1956, Alaïa, âgé de 21 ans, arrive dans l’atelier de Christian Dior, alors âgé de 51 ans, situé rue François 1er, au cœur du Triangle d’Or, épicentre du luxe parisien.

Bien que trois décennies les séparent, leurs esthétiques et leurs silhouettes présentent des similitudes, renforcées par leur goût intemporel.

Tous deux discrets, ils étaient fascinés par un artisanat minutieux et somptueux, laissant leurs œuvres — véritables sculptures à porter — s’exprimer d’elles-mêmes. Ils partageaient un goût pour les textures, les constructions ingénieuses et une architecture du vêtement à la fois douce et puissante.

Cette expérience brève mais fondatrice — ainsi que des décennies de collection des chefs-d’œuvre de Dior — a largement contribué à cette exposition.

Si l’exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris s’achève le 21 juin, près de 70 ans après ce stage, les images et les chefs-d’œuvre détaillés présentés dans le livre, eux, perdureront toute une vie. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com