Le festival Soundstorm d’Arabie saoudite rivalise avec Tomorrowland

Plus d’un demi-million de personnes ont assisté au festival, dépassant l’affluence du festival Tomorrowland, ce qui en fait le plus grand festival de musique au monde. (Photo fournie).
Plus d’un demi-million de personnes ont assisté au festival, dépassant l’affluence du festival Tomorrowland, ce qui en fait le plus grand festival de musique au monde. (Photo fournie).
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Publié le Lundi 20 décembre 2021

Le festival Soundstorm d’Arabie saoudite rivalise avec Tomorrowland

  • Des festivaliers portant des bandanas sont venus des quatre coins du monde pour profiter d’une programmation spectaculaire et diversifiée
  • Tout au long des quatre jours, la scène Big Beast a accueilli certains des musiciens et des DJ les plus célèbres du monde, dont Tiësto, Martin Garrix, Future, David Guetta et Armin Van Buuren, entre autres

RIYAD: La deuxième édition du MdlBeast Soundstorm s’est terminée en beauté dimanche soir à Riyad. Le festival de musique électronique, qui a débuté jeudi dernier, a réuni les amateurs de musique pour quatre nuits de divertissement, de danse et de musique électronique non-stop.

Des festivaliers portant des bandanas sont venus des quatre coins du monde pour profiter d’une programmation spectaculaire et diversifiée. Des talents locaux ont partagé l’affiche avec des DJ de renommée internationale tels que Afrojack, Benny Bennassi et Tiësto; des vedettes arabes, dont Wael Kfoury, Nancy Ajram et Elissa ainsi que des artistes régionaux, à l’image de Dish Dash, Cosmicat et Saud.

L’édition de 2020 a été annulée en raison de la pandémie. MdlBeast a clairement tenu à rattraper le temps perdu. La deuxième édition – meilleure que la première et bien plus importante – en témoigne.

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Le festival Soundstorm 2021 a proposé un plus grand nombre de scènes – le premier événement en comptait six alors que cette année, il y en avait huit, dont la scène Big Beast qui a battu le record mondial Guinness – et plus d’options de restauration et de places de stationnement. (Photo fournie).

Le directeur de la création, Ahmad Alammary, un Saoudien également connu sous le nom de «DJ Baloo», déclare à Arab News: «Nous travaillons avec beaucoup de passion lorsqu’il est question de musique. La musique inspire vraiment énormément d’amour. C’est passionnant de travailler dans un domaine créatif, mais encore plus stimulant de répandre la joie. Travailler de manière créative pour répandre la joie est une combinaison parfaite.»

Plus d’un demi-million de personnes ont assisté au festival, dépassant l’affluence du festival Tomorrowland, ce qui en fait le plus grand festival de musique au monde.

Balqees Ahmed Fathi
Balqees Ahmed Fathi. (Photo fournie).

«J’ai été impressionné par le lieu. C’est si grand et si beau», souligne le prince Saoud al-Saoud, 25 ans, qui est venu de Djeddah avec sa sœur Deema pour assister à l’événement. «J’avais également l’impression de ne pas être en Arabie saoudite. On sent que ce festival peut vraiment rivaliser avec Tomorrowland», ajoute-t-il.

«La musique était extraordinaire. Quel plaisir de voir autant de gens s’amuser. Le seul point négatif est que nous avons dû beaucoup marcher pour atteindre le lieu. De plus, le comportement de certains participants était scandaleux.»

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David Guetta. (Photo fournie).

Daoud Tabibzada, 28 ans, venu de Dubaï pour assister à l’événement, déclare à Arab News: «Le festival est très différent de ce que j’imaginais. Tout était surprenant, des installations aux différents artistes présents. J’ai adoré la production et les prestations. La foule était bruyante par moments, mais il faut s’y attendre dans un festival de musique. J’attendais avec impatience le set de Future, mais je l’ai malheureusement raté. Cependant, Martin Garrix était vraiment exceptionnel. Dans l’ensemble, je serais plus que ravi d’assister à nouveau au MdlBeast l’année prochaine», poursuit-il.

«J’ai assisté à plusieurs festivals dans ma vie en dehors de l’Arabie saoudite et je peux dire que celui-ci fait partie de mon top trois», affirme Widad Taleb, une jeune femme de 24 ans originaire de Beyrouth. «L’ambiance y est très joyeuse, la nourriture est excellente et l’équipe sur le terrain est extrêmement serviable.»

Le festival Soundstorm 2021 a proposé un plus grand nombre de scènes – le premier événement en comptait six alors que cette année, il y en avait huit, dont la scène Big Beast qui a battu le record mondial Guinness – et plus d’options de restauration et de places de stationnement, ainsi qu’une sécurité renforcée après que des participantes ont déclaré être victimes de harcèlement sexuel en 2019.

Cette année, le festival a lancé Respect and Reset, une initiative antiharcèlement visant à mettre en place un environnement sûr et convenable pour tous les participants, en leur permettant de signaler facilement les cas d’abus et de harcèlement.

«Les femmes auraient dû avoir droit à un rabais plus important sur le prix des billets pour avoir au moins une proportion de 40/60. En raison de toutes les rumeurs de harcèlement, de nombreuses femmes ont eu peur de venir. Je n’ai rien vécu de tel», précise la jeune Libanaise.

Le festival a démarré difficilement le premier jour. En effet, de nombreux festivaliers sont restés bloqués au milieu du désert de Banban après que les navettes destinées à transporter les participants vers et depuis le lieu ont cessé de circuler.

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Cette année, le festival a lancé Respect and Reset, une initiative antiharcèlement visant à mettre en place un environnement sûr et convenable pour tous les participant. (Photo fournie).

Les organisateurs ont toutefois veillé à indemniser pleinement les détenteurs de billets en augmentant les places de stationnement et en remplaçant le transport incitatif par un parking sur place pour toutes les catégories de billets pour les trois jours suivants, garantissant ainsi une expérience sans faille.

Quant aux catégories de billets, les amateurs de musique avaient le choix entre trois options, en plus des loges VIP et des services à table.

Les billets «Storm Chaser» proposent un accès général, tandis que les «Storm Blazer» offrent des avantages supplémentaires, comme le parking sur place et un accès au cercle d’or sur la scène principale.

Les détenteurs de billets «VIB» ont eu accès à une zone VIP exclusive comprenant des salons, des pistes de danse, des options de restauration variées, des spectacles de danse en direct, des chichas et une vue rapprochée de Big Beast, la plus grande scène du monde.

Tout au long des quatre jours, la Big Beast a accueilli certains des musiciens et des DJ les plus célèbres du monde, dont Tiësto, Martin Garrix, Future, David Guetta, Armin Van Buuren, Steve Aoki, Jason Derulo et le DJ suédois Alesso, qui a clôturé l’événement avec une performance des plus intenses qui a fait danser les festivaliers jusqu’au petit matin. La Big Beast a non seulement réuni certains des plus grandes vedettes internationales de la musique sur une même scène mais aussi des stars arabes très appréciées comme Amr Diab, Balqees Ahmed Fathi, Tamer Hosny et Myriam Fares, pour n’en nommer que quelques-unes.

Outre la scène Big Beast, le festival Soundstorm 2021 comprenait une tente fermée avec une sorte de grand espace club à l’atmosphère de musique électronique fiévreuse – la Dance Beast – ainsi qu’une zone souterraine pour les personnes qui préfèrent une musique un peu moins grand public.

Pour ceux qui souhaitaient prendre une petite pause, la section MdlTown du festival proposait une sélection de galeries d’art et de boutiques de vêtements, notamment Bani Beast de MdlBeast, la première marque de vêtements de festival du Royaume.

La marque de cosmétiques Sephora a également ouvert une boutique pour les participants désirant un maquillage spécial festival ou voulant simplement retoucher le leur.

«Je ne m'attendais pas du tout à ce que j’ai vu, pour être franche. C’était comme si Riyad se transformait en un lieu incontournable. Je me suis sentie comme une touriste dans le pays où je vis. Je m’attendais à une expérience plus restreinte, mais mes amis et moi nous sommes beaucoup amusés. Cela a définitivement dépassé mes attentes», indique Widad Taleb.

En écho à cette déclaration, Sonia al-Sowaiegh, une jeune femme de 26 ans qui vit à Dubaï, souligne: «En tant que Saoudienne, je suis si fière du chemin que nous avons parcouru. Je suis très heureuse de voir autant de gens célébrer la musique ensemble.»

Inimaginable il y a encore quelques années dans le Royaume, la deuxième édition du festival Soundstorm de MdlBeast est la preuve du succès des réformes culturelles rapides mises en place par l’initiative Vision 2030. Désormais, les amateurs de musique saoudiens n’ont plus besoin de prendre l’avion pour voir leurs artistes préférés sur scène.

 Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


À l’IMA, deux historiens s’accordent: la Palestine n’est pas un conflit mais une guerre coloniale

Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
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  • Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle
  • Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées

PARIS: Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ».

D’emblée, une grande complicité et une admiration réciproque se dégagent entre Laurens, spécialiste du monde arabe et auteur de l’ouvrage intitulé « Question juive, problème arabe », et Khalidi, de passage à Paris à l’occasion de la publication en français de « Cent ans de guerre contre la Palestine », paru aux États-Unis en 2020.

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C’est ce lien personnel entre les deux intervenants qui a donné lieu à un dialogue fluide, dense mais sans concessions, qui ne se contente pas de revisiter l’histoire, mais propose un changement de regard.

IMA

Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle.

Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées.

Il ne s’agit pas simplement d’une rivalité nationale entre deux peuples vivant sur une même terre, mais d’un projet d’implantation soutenu par des puissances extérieures, inscrit dans une logique coloniale classique.

Loin d’être un accident de l’histoire, ce processus répond à une dynamique structurée, progressive et profondément politique, dont le moment fondateur reste la Déclaration Balfour.

Avec le soutien du Royaume-Uni à l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, cette déclaration transforme une aspiration politique en projet réalisable. Khalidi insiste : sans cet appui impérial, le mouvement sioniste n’aurait pas pu s’imposer de cette manière. Il rappelle les démarches antérieures de Theodor Herzl auprès des grandes puissances, restées infructueuses, jusqu’à ce que Chaim Weizmann obtienne le soutien britannique.

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Les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. (Arlette Khouri)

À cette lecture, Henry Laurens n’oppose pas un refus, mais une mise en perspective. Il propose de remonter à 1908, moment charnière où émergent à la fois une conscience politique palestinienne et les premières tensions ouvertes autour de la présence sioniste.

Laurens insiste sur un point fondamental : le conflit est international dès l’origine. Il ne se joue pas seulement sur le territoire de la Palestine mandataire, mais aussi dans les capitales européennes, au sein des institutions internationales et, plus tard, dans les équilibres de la guerre froide.

Sur ce point, les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. La période du mandat britannique illustre parfaitement cette imbrication, notamment à travers la répression des révoltes palestiniennes — en particulier celle de 1936-1939 — menée en grande partie par les forces britanniques.

Pour Khalidi, cela confirme que la guerre n’oppose pas seulement deux acteurs locaux, mais qu’elle met en jeu une alliance entre projet sioniste et puissance impériale.

Laurens souligne pour sa part un aspect lié au langage : la Déclaration Balfour ne mentionne pas les Palestiniens en tant que peuple, évoquant simplement des « communautés non juives ». De même, le mandat britannique parle des « indigènes », un vocabulaire qui traduit une invisibilisation politique caractéristique des contextes coloniaux. Selon lui, le peuple palestinien, en tant que sujet politique, mettra des décennies à être reconnu comme tel, y compris dans le monde arabe.

Les deux historiens s’accordent également à souligner la coexistence de ruptures et de continuités. Les accords d’Oslo, par exemple, apparaissent comme un moment charnière.

Pour Khalidi, ils constituent à la fois une rupture — avec la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP — et l’aboutissement d’un processus engagé dès les années 1970, lorsque les dirigeants palestiniens prennent acte de l’impossibilité d’une solution militaire régionale.

Cette tension entre continuité et rupture se retrouve dans l’analyse des événements les plus récents. Le 7 octobre 2023 marque, selon Khalidi, une rupture par l’ampleur de la violence et le nombre de victimes, tout en s’inscrivant dans une logique ancienne de confrontation.

Double regard

Ce double regard permet d’éviter les simplifications et rappelle que, si rien n’est totalement nouveau, rien n’est strictement identique non plus.

Ainsi, la figure de l’ancien président palestinien Yasser Arafat illustre bien cette complexité. À la fois acteur de la lutte et artisan de compromis, il incarne une période où un certain équilibre interne était encore possible. Sa disparition marque une rupture majeure.

Laurens souligne qu’il était sans doute le seul capable d’éviter une guerre civile palestinienne. Celle-ci éclatera quelques années plus tard, opposant notamment le Hamas à l’Autorité palestinienne, accentuant la fragmentation déjà profonde des rangs palestiniens.

Cette fragmentation constitue l’un des obstacles majeurs à l’écriture d’une histoire cohérente. À ce propos, Khalidi insiste sur l’absence d’archives nationales centralisées, conséquence directe de la dispersion du peuple palestinien.

L’historien doit alors recomposer le récit à partir de sources éparses : archives familiales, témoignages, documents internationaux. Il évoque aussi, plus personnellement, le recours à sa propre expérience — une démarche inhabituelle dans son parcours académique, mais rendue nécessaire par les lacunes documentaires.

Enfin, l’échange s’ouvre sur le présent et ses évolutions. Khalidi observe un changement notable dans l’opinion publique occidentale, en particulier aux États-Unis, où les mobilisations étudiantes, les débats académiques et les campagnes de boycott ont contribué à transformer le regard porté sur la Palestine.

Mais cette évolution s’accompagne, selon lui, d’une réaction tout aussi forte : une restriction croissante de la liberté d’expression, qu’il n’hésite pas à comparer au climat du maccarthysme.

Le dialogue s’achève sur une question plus large : que révèle la question de la Palestine pour le monde contemporain ?

Pour Khalidi, elle constitue l’un des derniers avatars d’une histoire coloniale que l’on croyait révolue. Pour Laurens, elle reflète un conflit profondément inscrit dans les dynamiques internationales.


Chez le chef français Alain Passard, le végétal radical

Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
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  • "Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef
  • "Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans

PARIS: Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive.

"Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef.

"Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans, quelques mois après avoir annoncé tourner une page dans l'histoire de son mythique restaurant parisien l'Arpège, ouvert il y a 40 ans dans le quartier des ministères.

La protéine animale était déjà devenue discrète dans les assiettes du chef, qui avait banni la viande rouge en 2001. Alain Passard, qui avait pourtant bâti sa carrière et sa réputation sur la grande tradition de la rôtisserie française, se disait "dés-inspiré".

Sa nouvelle religion, il la fonde depuis 2001 en cultivant ses potagers privés à travers la France, et dans la saisonnalité.

"La nature a tout écrit. Par exemple, le poireau en hiver, c'est un produit de la nature fait pour réchauffer. Une tomate, c'est un verre d'eau, c'est fait pour désaltérer", assure-t-il, l'œil bleu pétillant.

En cuisine, une heure avant le service, c'est l'heure des "potions magiques" : six chaudrons et casseroles, remplies à ras bord de légumes, fanes, herbes, jus et réductions, viennent former le rituel de base de cette cuisine végétale.

Bien-être animal 

En maître des lieux, le "consommé" : une marmite de 10 litres d'un peu tous les végétaux de saison, avec "très peu d'eau, à niveau", la manne qui viendra délayer et faire vivre les sauces du midi.

Ce jour-là, cela viendra nourrir un consommé de céleri, qui fait presque sentir la viande ou une sauce au vin jaune, grasse, épaisse, à en rappeler le beurre, et un velouté de cresson bien iodé, sans avoir jamais connu la moindre goutte d'eau de mer.

Dans la nouvelle cuisine d'Alain Passard, très peu d'épices. Aucune "poudre de perlimpinpin", dit-il, peu de condiments et, en dehors des légumes, feuilles et fruits du potager, quasiment pas de céréales ou légumineuses.

Alain Passard plonge dans cet inconnu au moment exact, l'été dernier, où le seul chef triplement étoilé vegan au monde, Daniel Humm, à New York, remet la protéine au menu.

"Le moment est bon, la société est réceptive au respect des saisons, à la lutte contre le gaspillage alimentaire ou le bien-être animal", répond Alain Passard.

"Mais ce n'est pas politique, c'est artistique", ajoute le patron de l'Arpège, collectionneur d'art et peintre à ses rares heures perdues.

Nouvelles bases 

Mais dans la profession, ce modèle de restaurateur indépendant qui travaille seul et ne quitte jamais son établissement, devient parfois incompris. "Ils ne m'ont pas épargné : à la cérémonie du (guide gastronomique) Michelin, il y en a que je connais depuis 40 ans qui ont refusé de me saluer", dit-il en serrant les lèvres.

"Ce n'est pas leur conception de la cuisine", poursuit-il, alors que s'affirme en France un courant de chefs plus "identitaire", replié sur les traditions culinaires.

"Quand on va chez Alain, il faut oublier tout ce que l'on sait, il faut arriver vierge et être prêt à vivre quelque chose d'unique", le défend auprès de l'AFP le chef triplement étoilé Emmanuel Renaut.

En octobre, le critique Stéphane Durand-Souffland repart de l'Arpège "furieux qu'on ait essayé, moyennant une addition à 495 euros pour un couvert, de nous faire prendre des rince-doigts pour des lanternes", écrit-il dans le Figaro.

À l'AFP, il explique quelques mois plus tard avoir attendu dans le médiatique parti-pris de l'Arpège "un manifeste, sans avoir la révolution espérée".

"Quand on change autant de paradigme, il faut remonter une cuisine, prendre d'autres bases", dit le chroniqueur, citant les traditions culinaires végétaliennes de l'Inde au Japon.

"Je suis dans ce métier depuis 40 ans, je connais ma musique, mon solfège", répond Alain Passard, persuadé qu'il faut qu'on "fasse une place" dans la cuisine française au végétalisme.


Azzedine Alaïa et Christian Dior : aux racines d’un maître tunisien de la haute couture

Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
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  • Le livre met en lumière un dialogue esthétique et technique entre Alaïa et Dior, fondé sur une vision commune de la forme et du savoir-faire
  • L’expérience fondatrice d’Alaïa chez Dior et son admiration durable ont profondément influencé son parcours et inspiré l’exposition et l’ouvrage

DHAHRAN : Le livre de table publié par Damiani, « Azzedine Alaïa et Christian Dior, deux maîtres de la haute couture », tisse avec élégance un dialogue visuel entre ces couturiers emblématiques du XXe siècle.

À travers des photographies capturant ces vêtements sculpturaux, l’ouvrage offre un festin visuel d’une grande élégance, ponctué de quelques pages de textes soigneusement sélectionnés.

Disponible uniquement en anglais, le livre, paru ce mois-ci, se lit aisément, avec une préface de l’éditrice et galeriste italienne Carla Sozzani, qui écrit : « Il ne s’agit pas simplement d’un dialogue entre deux maîtres de la haute couture, mais d’un retour à une origine profondément humaine et formatrice.

Christian Dior et Azzedine Alaïa ont développé un langage commun fondé sur une discipline intérieure et un respect de la forme, un langage qui a inspiré, inspire encore et continuera d’inspirer des générations. » 

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Le livre est sorti le 21 avril. (Publié par et avec l’autorisation de Damiani Books)

D’autres éclairages sont apportés par des figures telles qu’Olivier Saillard, historien de la mode français et directeur de la Fondation Azzedine Alaïa, ainsi qu’Olivier Flaviano, directeur de La Galerie Dior depuis son inauguration en 2022, entre autres.

L’ouvrage présente également 70 pièces textiles impeccablement mises en scène, issues des archives des années 1950 et conservées à la Fondation Alaïa.

L’histoire commence en Tunisie, où le jeune Alaïa (1935-2017) découvre pour la première fois les créations de Dior (1905-1957) en feuilletant des magazines de mode français fournis par Madame Pinault, une sage-femme locale qui l’avait pris sous son aile.

Fils d’agriculteurs céréaliers, Alaïa est envoyé vivre chez ses grands-parents avec sa sœur jumelle, Hafida. À 15 ans, il ment sur son âge pour intégrer l’Institut des Beaux-Arts de Tunis en tant qu’apprenti sculpteur.

Il finance ses études en aidant une couturière qui vendait des reproductions de créations de grands couturiers parisiens à une clientèle tunisienne aisée.

Encouragé par Habiba Menchari, figure de l’émancipation féminine en Tunisie, il approche Madame Zeineb Levy-Despas, cliente de la maison Dior alors dirigée par Yves Saint Laurent, qui lui obtient un stage intensif de quatre jours à la Maison Dior.

En juin 1956, Alaïa, âgé de 21 ans, arrive dans l’atelier de Christian Dior, alors âgé de 51 ans, situé rue François 1er, au cœur du Triangle d’Or, épicentre du luxe parisien.

Bien que trois décennies les séparent, leurs esthétiques et leurs silhouettes présentent des similitudes, renforcées par leur goût intemporel.

Tous deux discrets, ils étaient fascinés par un artisanat minutieux et somptueux, laissant leurs œuvres — véritables sculptures à porter — s’exprimer d’elles-mêmes. Ils partageaient un goût pour les textures, les constructions ingénieuses et une architecture du vêtement à la fois douce et puissante.

Cette expérience brève mais fondatrice — ainsi que des décennies de collection des chefs-d’œuvre de Dior — a largement contribué à cette exposition.

Si l’exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris s’achève le 21 juin, près de 70 ans après ce stage, les images et les chefs-d’œuvre détaillés présentés dans le livre, eux, perdureront toute une vie. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com