Pour le Premier ministre Kurti, les musulmans qui ne reconnaissent pas le Kosovo commettent une grave erreur

Kurti, vu ici dans son bureau de Pristina en train d'être interviewé par le rédacteur en chef d'Arab News, Faisal J. Abbas, a déclaré que les attaques des Houthis contre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis étaient des "actions terroristes". (AN Photo/Ziad Alarfaj)
Kurti, vu ici dans son bureau de Pristina en train d'être interviewé par le rédacteur en chef d'Arab News, Faisal J. Abbas, a déclaré que les attaques des Houthis contre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis étaient des "actions terroristes". (AN Photo/Ziad Alarfaj)
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Publié le Jeudi 17 février 2022

Pour le Premier ministre Kurti, les musulmans qui ne reconnaissent pas le Kosovo commettent une grave erreur

  • «L’escalade Russie-Ukraine pourrait rendre la Serbie plus agressive, mais nous n’avons pas peur»
  • «Les attaques des Houthis visant l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont des actes terroristes»

PRISTINA: Il y a quatorze ans, la République du Kosovo a déclaré son indépendance et est devenue, à l’époque, le plus récent pays du monde. Soutenu par son principal allié, les États-Unis, et protégé par la présence de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan), mandatée par l’Organisation des nations unies (ONU), le Kosovo entame sa quinzième année d’indépendance en faisant face à plusieurs défis, ainsi qu’à des dangers évidents et présents.

En dépit de l’appui de certains des États les plus grands et les plus influents du monde, le Kosovo ne fait toujours pas partie de l’ONU et il n’est reconnu que par moins de cent des cent quatre-vingt-treize États membres.
De même, bien que ce pays se situe au cœur de l’Europe et bénéficie d’un soutien considérable de la part de l’Union européenne (UE), il n’est toujours pas membre de l’UE et les Kosovars ne peuvent toujours pas voyager sans visa en Europe.
La cause principale de la plupart des problèmes du Kosovo est le désaccord ancien et profondément ancré avec son voisin du nord, la Serbie. Les deux pays faisaient partie de l’ancienne Yougoslavie et, après son effondrement, ils ont participé à une décennie sanglante dans les Balkans au cours des années 1990.

La Serbie refuse de reconnaître le Kosovo ou de présenter ses excuses pour les atrocités commises durant la guerre de 1998-1999 qui n’a pris fin qu’avec l’intervention de l’Otan. Bien entendu, le statu quo et la non-reconnaissance mutuelle empêchent les deux pays d’adhérer à l’UE, où cinq pays ne reconnaissent toujours pas le Kosovo.
Les précédents dirigeants kosovars ont tenté d’engager un dialogue avec la Serbie. Cependant, depuis son entrée en fonction en mars 2021, le Premier ministre actuel, Albin Kurti, a signalé à plusieurs reprises que les pourparlers avec Belgrade n’étaient pas une priorité.

Le Kosovo en bref

* Kosovo se traduit par «champ des merles» en serbe
* C’est la seconde nation la plus récente dans le monde
* Le pays a déclaré son indépendance vis-à-vis de la Serbie le 17 février 2008
* Plus de 40 % de la population a moins de 25 ans
* Le Kosovo occupe une surface de 10 887 km2
* Les langues les plus parlées y sont l’albanais et le serbe
* La majorité de la population est de confession musulmane

«Nous ne voulions donc pas négliger le dialogue avec la Serbie, mais il ne peut pas être notre seule priorité. Lorsque ce gouvernement a été formé, j’ai dit que les emplois, la justice et la lutte contre la pandémie de Covid-19 étaient nos trois priorités. La quatrième priorité pourrait être le dialogue avec la Serbie», indique-t-il à Arab News lors d’une interview dans son bureau à Pristina.
«Ce dialogue que nous abordons de manière constructive et créative avec différentes propositions est un dialogue sur le statut des relations entre le Kosovo et la Serbie. Le Kosovo et la Serbie ne se reconnaissent pas mutuellement. La solution est donc la reconnaissance mutuelle.»

Pourtant, d’autres éléments compliquent encore la possibilité d’une normalisation et d’une adhésion mutuelle à l’UE. Pour commencer, il y a le spectre du passé. Quelques mois après son élection, M. Kurti a parlé de relancer les projets visant à poursuivre la Serbie pour génocide devant un tribunal international et il a rejeté certains appels occidentaux en faveur du vote de sa minorité serbe lors d’un référendum serbe, que Pristina considère comme «inconstitutionnel».
L’autre aspect est que les responsables kosovars accusent ouvertement leurs homologues serbes d’être bien plus intéressés par la perspective de faire partie de l’orbite russe plutôt que de l’orbite européenne.
«La Serbie entretient des relations culturelles, historiques et militaires étroites avec Moscou», affirme M. Kurti. Interrogé sur l’impact que les relations étroites entre Belgrade et Moscou pourraient avoir sur son pays si une guerre éclatait entre la Russie et l’Ukraine, M. Kurti répond que cela pourrait pousser la Serbie à devenir «plus agressive», et que Pristina «suit la situation de très près, mais nous n’avons pas peur».

Malgré cette assurance affichée, un certain nombre d’opposants aux récentes décisions de la politique étrangère américaine estiment que le Kosovo a plusieurs raisons de s’inquiéter, étant donné que pour beaucoup de ses alliés et amis, ni Washington ni l’Otan ne se sont révélés être des amis dans le besoin ces dernières années.

Je pense que le peuple du Kosovo, mais aussi celui des Balkans et de l’Europe, devrait être mieux au fait des réformes et du progrès en cours en Arabie saoudite. Nous voulons renforcer notre coopération avec ce pays. C’est une nation très riche, autant en culture et en histoire qu’en ressources économiques.

Albin Kurti

En Ukraine, les «lignes rouges» de l’ancien président américain, Barack Obama, n’ont guère dissuadé la Russie de s’emparer de la Crimée en 2014. Plus récemment, dans le cadre du recentrage de l’actuelle administration Biden sur la cessation des «guerres éternelles», le monde a vu des images douloureuses d’Afghans cherchant désespérément à s’échapper de l’aéroport de Kaboul après que Washington a accepté de rendre l’Afghanistan aux talibans, vingt ans après avoir mené une guerre pour apporter la démocratie au pays et mettre fin au règne du même groupe extrémiste.

Toutefois, M. Kurti est fermement convaincu que l’Otan est au Kosovo pour y rester, et que si la situation se dégrade, les Kosovars sont capables de se défendre. «Je pense que le Kosovo compte des personnes exceptionnelles, dotées d’une grande volonté et d’un grand courage, d’une part. D’autre part, je pense que nos forces de défense et de sécurité et l’Otan, notamment les États-Unis, ne sont pas près de partir», affirme-t-il. «Nous sommes certains que nous serons victorieux dans n’importe quelle sorte de crise future qui pourrait se produire, mais que nous ne voulons pas avoir.»

En effet, M. Kurti est tellement convaincu de l’engagement de l’Otan envers son pays qu’il estime qu’il est plus probable que son pays, le Kosovo, rejoigne l’alliance en tant que membre à part entière bien avant qu’il n’obtienne le statut de membre de l’UE.
«Je pense que c’est le cas pour deux raisons. Premièrement, dans l’UE, cinq pays sur vingt-sept ne reconnaissent pas le Kosovo, alors que dans l’Otan, il y en a quatre sur trente. Donc un pays de moins qui ne reconnaît pas le Kosovo dans l’Otan par rapport à l’UE», explique-t-il.
«De plus, les critères et les normes à respecter pour adhérer à l’Otan ne sont pas aussi complexes que pour adhérer à l’UE. Il est donc réaliste de s’attendre à ce que nous adhérions d’abord à l’Otan, puis à l’UE.»
En outre, l’Otan n’exige pas que ses membres soient des États membres de l’ONU ou de l’UE. Ainsi, si Pristina parvient à convaincre l’Espagne, la Grèce, la Roumanie et la Slovaquie, la vision du Premier ministre pourrait devenir réalité dans les prochaines années, estiment les observateurs.

Relations avec le monde musulman

Si les membres de l’UE qui ne reconnaissent pas le Kosovo soutiennent qu’ils ne veulent pas encourager les mouvements séparatistes dans leur pays, il est remarquable qu’à l'heure actuelle, un peu plus de la moitié seulement des membres de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) reconnaissent le Kosovo, un pays à majorité musulmane. Les pays musulmans modérés, comme l’Arabie saoudite, qui est une puissance régionale, et les Émirats arabes unis (EAU), sont en tête des pays qui reconnaissent le Kosovo.

Mais que pense le Premier ministre kosovar des autres pays musulmans qui ne reconnaissent pas le Kosovo, en particulier un grand pays islamique comme l’Iran?

«Nous pensons que le refus de certains pays à majorité musulmane de reconnaître le Kosovo est une grave erreur. Je crois qu’ils ont été mal informés par la Serbie. Et certains d’entre eux adoptent cette position parce qu’ils entretiennent des liens étroits avec la Fédération de Russie.»
«Cependant, je demande instamment à tous les pays du monde, dans l’intérêt de la paix à long terme, de la sécurité durable et de la reconnaissance des droits des peuples à la liberté et à l’autodétermination, de reconnaître l’indépendance du Kosovo. D’une certaine manière, ceux qui ne reconnaissent pas l’indépendance du Kosovo, avec ou sans intention, tombent dans le piège du soutien à la Serbie du temps des milices qui ont commis un génocide au Kosovo.»

Autre paradoxe, la non-reconnaissance du pays par l’Autorité palestinienne. On pourrait penser que les représentants d’un peuple qui se bat depuis sept décennies contre l’occupation illégale de son territoire par Israël seraient parmi les premiers à reconnaître le Kosovo.
Cela étant, l’ex-dirigeant de l’Autorité, Yasser Arafat, avait été longuement critiqué pour ses liens étroits avec le président serbe de l’époque, Slobodan Milosevic.
Même si Israël et le Kosovo ne se sont formellement mutuellement reconnus que l’année dernière, la politique de Tel-Aviv n’a jamais été hostile à ce pays. Avant même cette reconnaissance, orchestrée par l’administration Trump, Israël avait soutenu l’inclusion du Kosovo aux programmes du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.

kurti
Kurti, vu ici dans son bureau de Pristina en train d'être interviewé par le rédacteur en chef d'Arab News, Faisal J. Abbas, a déclaré que les attaques des Houthis contre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis étaient des "actions terroristes". (AN Photo/Ziad Alarfaj)

L’annonce de la reconnaissance par le Kosovo de Jérusalem comme capitale d’Israël a choqué de nombreux pays musulmans, très sensibles à la question.

Sachant cela, quel sentiment règne-t-il à Pristina concernant l’Autorité palestinienne et la cause de son peuple? «Je pense que, de la même façon que nous sommes conscients des souffrances du peuple palestinien, ces derniers ne devraient pas négliger celles qu’endurent les Albanais du Kosovo, qui ont survécu au génocide commis par la Serbie», répond M. Kurti.
La reconnaissance de Jérusalem s’est-elle faite en riposte à la position palestinienne vis-à-vis du Kosovo? Le Premier ministre dément tout lien existant entre ces deux aspects.
«Ça n’a rien à voir avec notre position envers le peuple palestinien et sa cause. Nous souhaitons entretenir de bonnes relations avec la Palestine et avec l’Autorité palestinienne.»

L’année dernière, le Kosovo s’est joint à plusieurs pays arabes et musulmans pour qualifier la milice libanaise du Hezbollah, affiliée à l’Iran, d’«organisation terroriste». Interrogé sur les prémices de cette décision, Albin Kurti répond qu’il «n’est pas difficile de reconnaître les terroristes et les extrémistes violents».
«En accord avec nos valeurs et nos idéaux, sur lesquels nous bâtissons notre nation et avec lesquels nous guidons nos générations futures, nous avons pris cette décision et nous faisons partie d’une coalition globale qui lutte contre les terroristes», ajoute-t-il.

«Nous condamnons ainsi toutes les attaques et les actions du Hezbollah, mais aussi celles de Daech.» Au sujet des attaques houthies récentes sur Abu Dhabi et sur plusieurs positions en Arabie saoudite, M. Kurti se déclare horrifié par les images de ces attaques récemment conduites contre ces deux pays, qualifiant ces événements d’«intolérables». Suffisamment pour qu’il pense que les Houthis doivent être considérés comme des terroristes? «Oui, je pense que toutes les attaques visant des civils sont des actes terroristes.»

Le Kosovo (comme la Bosnie) a vu nombre de ses citoyens partir rejoindre Daech il y a quelques années. Le Premier ministre du pays n’a cependant aucune tolérance pour l’idéologie extrémiste.
«Plusieurs centaines de personnes venant du Kosovo ont malheureusement participé à ces guerres absolutistes. Certains n’en sont jamais revenus, et pour ceux qui sont impliqués, nous avons mis en place des programmes de réhabilitation. Parmi eux, plusieurs purgent également des peines de prison», explique Albin Kurti.
«Il y a eu de la manipulation de la part de certains individus. Je peux imaginer que du fait de leur manque d’éducation, du fait que certains étaient chômeurs ou en état de misère sociale, nous devons faire preuve de compréhension dans cette situation. Ce qui ne nous empêchera jamais de condamner fermement l’extrémisme violent.»

La «kurtinomie» et la Vision 2030 saoudienne

Au début de l’interview, M. Kurti a félicité les dirigeants et le peuple saoudiens en amont du «Jour de la fondation», récemment mis en place, et qui sera célébré chaque 22 février.
Au fur et à mesure de l’évolution de la discussion, le Premier ministre semble de plus en plus au courant des derniers développements qui ont lieu en Arabie saoudite.

«Je pense que le peuple du Kosovo, mais aussi celui des Balkans et de l’Europe, devrait être mieux au fait des réformes et du progrès en cours en Arabie saoudite. Nous voulons renforcer notre coopération avec ce pays. C’est une nation très riche, tant sur le plan culturel qu’historique, qu’en ressources économiques.»

Les réformes auxquelles Albin Kurti fait référence sont, bien sûr, celles mises en place par le prince héritier, Mohammed ben Salmane, dans l’optique de sa Vision 2030. De la diversification de son économie, pour s’écarter de sa dépendance au pétrole, à la création d’emplois pour sa jeunesse qui forme la majorité de sa population. Sans oublier les libertés sociales nouvelles et les réformes religieuses, inimaginables auparavant, et sa lutte incessante contre la corruption.

Pour sa part, le parti de M. Kurti a remporté l’élection au Kosovo l’année dernière avec un programme basé sur l’emploi et la justice, focalisé sur la création d’opportunités nouvelles pour les femmes et la jeunesse et une promesse de tenir tête à la corruption.

Il ne suffit pas de ne pas être corrompu, il faut être incorruptible. Là-dessus je pense que notre gouvernement est composé de ministres bien éduqués, de bons professionnels – des gens qui ne font pas de politique pour s’enrichir.

Albin Kurti

Il voit dans cette ressemblance l’occasion pour les deux pays de collaborer davantage, invitant Riyad à en profiter pour investir massivement au Kosovo.
«Avec notre gouvernement, nous luttons contre la corruption, pour laquelle nous n’avons aucune tolérance. Nous faisons également croître notre économie. Nos exportations ont augmenté de deux tiers l’année dernière par rapport à la précédente. Les recettes budgétaires ont augmenté d’un tiers. Notre volume d’affaires s’est également accru, tandis que l’investissement étranger direct a augmenté de plus de 50 %. Ces chiffres montrent que le Kosovo progresse. Et la meilleure façon de progresser davantage et d’investir dans les avancées déjà existantes.»

Quel est le secret de cette «kurtinomie»? Selon l’homme qui guide les réformes en cours, il s’agit de donner aux gens l’espoir et les raisons de croire dans ce programme. «Lorsque les gens ont de l’espoir, ils ont plus tendance à consommer plutôt qu’à épargner, si tant est que notre économie soit croissante. De la même façon, s’ils voient que leur gouvernement n’est pas corrompu, ils seront plus enclins à payer leurs impôts et leurs autres contributions. C’est pourquoi les recettes budgétaires de l’imposition au Kosovo ont augmenté d’un tiers sans que l’on change de politique fiscale.»
«Il s’agit également de rappeler que l’administration en charge des taxes fait preuve d’une meilleure discipline qu’autrefois. Combattre le crime et la corruption flatte non seulement les valeurs du peuple, mais aussi la santé de notre économie. De plus, notre diaspora, qui est importante notamment dans la partie germanophone de l’Europe, a transféré plus de fonds vers le pays qu’autrefois.»

«Nous avons en outre établi un tribunal commercial. Cela nous permettra de développer un bon environnement pour les affaires. Le Kosovo utilise l’euro comme devise et sa population est très jeune. L’âge moyen y est de 30 ans, même si notre peuple est ancien. Nous sommes situés au cœur des Balkans, à proximité des marchés européens. Le Kosovo est aussi un pays qui n’oublie pas ses amis et qui souhaite entretenir de bonnes relations avec toutes les nations éprises de paix dans le monde.»

Au sujet de la lutte contre la corruption, M. Kurti admet que son gouvernement a fort à faire. «La corruption au Kosovo était élevée dans le passé et n’a pas été complètement éradiquée. Elle était cependant assez concentrée dans les strates supérieures de la société, et elle n’a pas vraiment ruisselé vers le bas.» Cette concentration, «nous y avons mis un terme précisément à ce niveau, avec le changement de gouvernement à la suite d’élections démocratiques. Mais il ne suffit pas de ne pas être corrompu, il faut être incorruptible. Sur ce point, j’estime que notre gouvernement est composé de ministres bien éduqués, de bons professionnels – des gens qui ne font pas de politique pour s’enrichir. Nous y croyons et nous le disons à nos amis et activistes: ceux qui souhaitent s’enrichir peuvent tenter leur chance dans le privé. Au sein du service public et des institutions de l’État, on est tenus de servir. Notre vocation est donc de servir, à l’aide de nos compétences et de nos connaissances.»

Quant aux opportunités futures? Albin Kurti cite le secteur de la technologie de communication et d’information (TCI), ceux du traitement du bois et du métal et les secteurs de l’agriculture et des énergies renouvelables. En tant que Premier ministre, il dit avoir hâte de s’engager pleinement dans la promotion de ces aspects de l’économie.


Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


Iran: Trump fait soudain miroiter une fin du conflit et un «changement de régime»

Donald Trump, ravissant les marchés et prenant de court la communauté internationale, a annoncé lundi que les Etats-Unis négociaient la fin des hostilités avec des responsables iraniens non identifiés, parmi lesquels il espère trouver un futur dirigeant compatible avec Washington. (AFP)
Donald Trump, ravissant les marchés et prenant de court la communauté internationale, a annoncé lundi que les Etats-Unis négociaient la fin des hostilités avec des responsables iraniens non identifiés, parmi lesquels il espère trouver un futur dirigeant compatible avec Washington. (AFP)
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  • Des médias iraniens, citant le ministère des Affaires étrangères, ont démenti lundi l'existence de négociations entre Washington et la République islamique
  • Donald Trump a précisé dans son message sur Truth Social que les discussions "continueraient cette semaine" et a surtout fait part d'un report "de cinq jours" de toute frappe sur des centrales électriques ou des infrastructures énergétiques en Iran

PALM BEACH: Donald Trump, ravissant les marchés et prenant de court la communauté internationale, a annoncé lundi que les Etats-Unis négociaient la fin des hostilités avec des responsables iraniens non identifiés, parmi lesquels il espère trouver un futur dirigeant compatible avec Washington.

Le président américain a parlé sur son réseau Truth Social de "très bonnes et productives discussions pour une cessation totale" des hostilités.

Interrogé par téléphone par l'AFP, il a assuré peu après que "tout se passait très bien" avec Téhéran.

Des médias iraniens, citant le ministère des Affaires étrangères, ont démenti lundi l'existence de négociations entre Washington et la République islamique.

Donald Trump a précisé dans son message sur Truth Social que les discussions "continueraient cette semaine" et a surtout fait part d'un report "de cinq jours" de toute frappe sur des centrales électriques ou des infrastructures énergétiques en Iran.

Khamenei "indisponible" 

Après cette volte-face, il a longuement parlé aux journalistes avant de quitter la Floride pour un déplacement rapide à Memphis (sud), mais ses propos ont suscité plus de questions qu'ils n'ont apporté d'éclaircissements.

Il a évoqué des "points d'accord majeurs" lors de négociations menées sans le nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, qu'il a dit être "indisponible".

"Nous négocions avec des gens que je trouve très raisonnables, très solides (...) Ils sont très respectés et peut-être que l'un d’entre eux sera celui que nous cherchons", a-t-il dit.

"Il y a automatiquement un changement de régime" parce que "tous les représentants du régime ont été tués", a encore déclaré le président américain lors de ce dialogue au pied de l'avion.

Le milliardaire, comme souvent quand il évoque l'Iran, a donné l'exemple du Venezuela, où les Etats-Unis ont capturé l'ancien dirigeant Nicolas Maduro et traitent depuis avec l’ancienne vice-présidente Delcy Rodriguez, qu'il présente régulièrement comme une interlocutrice "formidable".

Uranium enrichi 

Le républicain, coutumier des déclarations contradictoires, a aussi menacé de "continuer à bombarder allègrement" l'Iran si les discussions échouaient, et dit qu'il ne "garantissait rien" quant à une fin des hostilités, débutées le 28 février par des frappes israélo-américaines, suivies de ripostes iraniennes.

"Nous voulons l'uranium enrichi" des Iraniens, a aussi déclaré Donald Trump, mais sans préciser comment il comptait en prendre possession.

Son message sur Truth Social, écrit intégralement en lettres capitales, a eu au moins un effet immédiat, celui de faire baisser le cours du pétrole et grimper les marchés.

"JE SUIS CONTENT DE RAPPORTER QUE LES ETATS-UNIS D'AMERIQUE ET LE PAYS DE L'IRAN ONT EU, CES DEUX DERNIERS JOURS, DE TRES BONNES ET PRODUCTIVES DISCUSSIONS POUR UNE CESSATION TOTALE ET COMPLETE DE NOS HOSTILITES AU MOYEN-ORIENT", a annoncé Donald Trump sur sa plate-forme.

Il avait donné samedi à l'Iran un ultimatum de 48 heures pour rouvrir le détroit d'Ormuz avant de frapper les infrastructures énergétiques iraniennes, et n'avait pas fait état récemment de négociations.

Mines 

Il a précisé que le moratoire de cinq jours sur des frappes sur les sites énergétiques dépendait "DU SUCCES DES REUNIONS ET DES DISCUSSIONS EN COURS", en concluant son annonce par sa formule habituelle: "MERCI DE VOTRE ATTENTION".

Les dernières annonces venues auparavant du Moyen-Orient ne laissaient pas présager d'un apaisement.

Défiant l'ultimatum émis samedi par le président américain, l'Iran a menacé lundi de poser des mines navales dans le Golfe.

Tôt lundi, l'armée israélienne a elle annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. D'après Fars, les frappes ont touché le nord, le centre, l'est et l'ouest de la capitale.


L'eau, enjeu dangereux de la guerre au Moyen-Orient

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  • Dans le viseur de Téhéran désormais: les usines de dessalement d'eau dans la région.
  • "Le premier qui ose s'attaquer à l'eau déclenche une guerre qui est bien plus faramineuse que celle qu'on a aujourd'hui", prévient l'économiste de l'eau Esther Crauser-Delbourg

PARIS: Les attaques contre l'eau sont peu fréquentes en temps de guerre mais elles ont fait leur apparition dans le conflit au Moyen-Orient avec notamment des frappes sur des usines de dessalement d'eau de mer, un secteur vital pour des millions d'habitants dans la région.

Après un ultimatum de Donald Trump, menaçant de détruire les centrales électriques iraniennes si Téhéran ne rouvrait pas rapidement le détroit d'Ormuz, l'Iran a fait monter les enchères. Dans son viseur désormais: les usines de dessalement d'eau dans la région.

"Le premier qui ose s'attaquer à l'eau déclenche une guerre qui est bien plus faramineuse que celle qu'on a aujourd'hui", prévient l'économiste de l'eau Esther Crauser-Delbourg, interrogée début mars par l'AFP.

Quelles infrastructures ont été touchées?

En Iran, les installations liées à la gestion de l'eau ont subi d'importants dégâts à la suite des frappes américano-israéliennes, selon le gouvernement.

"Des dizaines d'installations de transmission et de traitement de l'eau" ont été visées lors de ces attaques qui ont "détruit des parties des réseaux d'approvisionnement critiques", a détaillé dimanche le ministre de l'énergie, Abbas Aliabadi.

A Bahreïn, c'est une station de dessalement de l'eau de mer qui a été endommagée le 8 mars par une attaque de drones de Téhéran, menée en riposte à une attaque attribuée aux Etats-Unis contre une usine de désalinisation iranienne.

L'eau désalinisée, pourquoi c'est important?

Dans une région parmi les plus arides du monde où la disponibilité de l'eau est dix fois inférieure à la moyenne mondiale selon la Banque mondiale, les usines de désalinisation ont un rôle vital pour l'économie et la consommation d'eau potable de ses millions d'habitants.

Environ 42% de la capacité mondiale de dessalement est présente au Moyen-Orient, montre une récente étude publiée dans la revue Nature. Aux Emirats arabes unis, 42% de l'eau potable provient de ces usines, 90% au Koweït, 86% à Oman et 70% en Arabie saoudite, détaille une note de l'Institut français des relations internationales (Ifri) de 2022.

"Là-bas, sans eau désalinisée, il n'y a rien", résume Esther Crauser-Delbourg. Cela est particulièrement stratégique dans les grandes métropoles comme Dubaï et Ryad.

Déjà en 2010, une note d'analyse de la CIA affirmait que "la perturbation des installations de dessalement dans la plupart des pays arabes pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie ou matière première".

Et en 2008, le site Wikileaks révélait un câble diplomatique américain disant que "Ryad devrait évacuer dans un délai d'une semaine", dans le cas où l'usine de désalinisation de Jubail qui l'alimente, ou ses oléoducs, étaient "gravement endommagés ou détruits".

Quelles menaces pèsent sur elles?

Outre les frappes, ces usines sont vulnérables aux coupures du courant qui les alimente et à d'éventuelles contaminations de l'eau de mer, notamment de marées noires, affirment plusieurs connaisseurs.

"On a renforcé la sécurité d'accès, les contrôles dans le périmètre immédiat des usines", détaille Philippe Bourdeaux, directeur de la zone déléguée Afrique/Moyen-Orient de l'entreprise française Veolia, qui alimente en eau désalinisée les régions de Mascate, Sour, et Salalah, à Oman, et de Jubail en Arabie saoudite.

"Les récents événements nous poussent bien sûr à être très attentifs. Nous suivons de très près la situation des installations", ajoute-t-il, précisant que "dans certains pays, les autorités ont mis des batteries de missiles autour des plus grosses usines, contre la menace drone ou missile".

Pour les marées noires, les opérateurs disposent d'outils pour en diminuer les nuisances.

Quels sont les précédents?

Quelques attaques contre des usines de désalinisation se sont produites au cours des dix dernières années: le Yémen et l'Arabie saoudite se sont mutuellement attaqués, et Gaza a subi des frappes israéliennes, rapporte le groupe de réflexion californien Pacific Institute qui tient un registre des conflits liés à l'eau.

Avant 2016, il faut remonter à 1991 et la guerre du Golfe pour voir de telles attaques.

Quels effets en cas d'attaque?

Ils peuvent aller de perturbations ponctuelles à des conséquences beaucoup plus lourdes si la situation dure.

"On va potentiellement voir des grandes villes en exode. Et puis des rationnements", imagine Esther Crauser-Delbourg, avec des effets en chaîne sur l'économie: tourisme, industrie, et centres de données, très consommateurs d'eau pour être rafraichis.

Des garde-fous existent, tempère Philippe Bourdeaux de Veolia: les usines de désalinisation sont souvent interconnectées, ce qui peut limiter les conséquences de l'arrêt d'une seule usine, détaille-t-il.

Il ajoute qu'elles ont en général plusieurs jours, de deux à sept, de consommation en réserve, de quoi contenir les pénuries tant que les pannes ne durent pas trop longtemps.

 


Israël frappe Téhéran, l'AIE met en garde contre une grave crise de l'énergie

Tôt lundi, l'armée israélienne a annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. (AFP)
Tôt lundi, l'armée israélienne a annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. (AFP)
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  • La crise se cristallise autour du détroit d'Ormuz, stratégique pour l'approvisionnement mondial en hydrocarbures.
  • Donald Trump a lancé un ultimatum à l'Iran, qui le bloque quasi intégralement: si Téhéran ne le rouvre pas d'ici la nuit prochaine - 23H44 GMT lundi, selon l'heure de son message sur Truth Social - les Etats-Unis "anéantiront" les centrales électriques

TEHERAN: La guerre au Moyen-Orient pourrait provoquer la crise mondiale de l'énergie la plus grave de ces dernières décennies, a prévenu l'Agence internationale de l'énergie (AIE), alors qu'Israël a dit s'attendre à "plusieurs semaines de combats" et a frappé de nouveau Téhéran lundi matin.

La crise se cristallise autour du détroit d'Ormuz, stratégique pour l'approvisionnement mondial en hydrocarbures. Donald Trump a lancé un ultimatum à l'Iran, qui le bloque quasi intégralement: si Téhéran ne le rouvre pas d'ici la nuit prochaine - 23H44 GMT lundi, selon l'heure de son message sur Truth Social - les Etats-Unis "anéantiront" les centrales électriques iraniennes.

En réponse, Téhéran a menacé de fermer complètement le détroit et cibler "toutes les infrastructures énergétiques, de technologie de l'information et de dessalement d'eau appartenant aux Etats-Unis", a prévenu l'armée iranienne, selon l'agence Fars.

La crise de l'énergie a fait réagir le directeur de l'AIE, Fatih Birol, depuis l'Australie. Selon lui, "à ce jour, nous avons perdu 11 millions de barils par jour, soit plus que les deux crises pétrolières majeures réunies" des années 1970.

Dans les faits, le détroit d'Ormuz est quasiment fermé depuis le début de la guerre, le transit de marchandises s'y étant effondré de 95%, selon la société d'analyse Kpler. Seul un petit nombre de cargos et de pétroliers ont réussi à le franchir. Or, d'ordinaire, 20% de la production mondiale d'hydrocarbures y transite.

"Aucun pays ne sera immunisé contre les effets de cette crise si elle continue dans cette voie. Il est donc nécessaire de mener une action à l'échelle mondiale", a lancé M. Birol, évoquant une "menace majeure" pour l'économie de la planète.

Dans l'espoir d'endiguer la flambée de l'or noir, les Etats-Unis ont même autorisé vendredi pour un mois la vente et la livraison du pétrole iranien se trouvant sur des navires. Mais Téhéran a affirmé n'avoir aucun surplus de pétrole brut en mer.

Outre le blocage du détroit et le fait que Téhéran vise des navires croisant le Golfe, nombre de sites énergétiques des pays du Golfe sont sous le feu de l'Iran. D'après le chef de l'AIE, au moins 40 infrastructures énergétiques sont "gravement ou très gravement endommagées" dans neuf pays du fait de la guerre lancée le 28 février par les frappes américano-israéliennes contre l'Iran.

Nouvelles attaques à Téhéran 

Tôt lundi, l'armée israélienne a annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. D'après Fars, les frappes ont touché le nord, le centre, l'est et l'ouest de la capitale. Un épais panache de fumée noire se dégage toujours dans le ciel d'au moins un point plus d'une heure après l'explosion, a constaté un journaliste de l'AFP.

A Bandar Abbas, dans le sud du pays, l'attaque d'un transmetteur radio "par l'armée terroriste américano-sioniste" a par ailleurs fait un mort et un blessé, a rapporté dans la nuit la radio-télévision publique iranienne Irib.

Dans la capitale iranienne, l'angoisse domine. "La seule chose commune que nous ressentons dans cette période est l'incertitude sur l'issue" de cette guerre, a décrit Shiva, Téhéranaise de 31 ans.

La nuit a aussi été le théâtre d'attaques dans plusieurs pays du Golfe.

Le ministère de la Défense des Emirats arabes unis a dit répondre à une attaque de missiles et de drones en provenance d'Iran. Deux missiles et un drone ont aussi visé l'Arabie saoudite, selon le gouvernement, tandis que le Bahreïn a fait sonner l'alerte, d'après son ministère de l'Intérieur.

Si Washington entretient le flou sur la fin de ses opérations militaires, entrées dans leur quatrième semaine, Israël a indiqué dimanche se préparer à "encore plusieurs semaines de combats contre l'Iran et le Hezbollah" pro-iranien au Liban.

L'armée israélienne compte "intensifier les opérations terrestres ciblées et les frappes" au Liban pour repousser le Hezbollah "loin de la frontière", a indiqué son chef d'état-major, le lieutenant-général Eyal Zamir.

Dimanche, elle avait détruit un pont stratégique dans le sud du Liban, utilisé selon elle par le Hezbollah. Des images de l'AFP ont montré de la fumée s'élever après l'attaque contre le pont de Qasmiyeh, situé sur la principale route côtière reliant la région de Tyr au reste du pays.

Le président libanais Joseph Aoun a estimé qu'il s'agissait d'un "prélude à une invasion terrestre" et dénoncé "une escalade dangereuse et une violation flagrante de la souveraineté du Liban", où la guerre a fait plus d'un millier de morts et plus d'un million de déplacés.

Inquiétude sur le nucléaire 

Si Israël et les Etats-Unis affirment avoir fortement affaibli le pouvoir iranien depuis le lancement de leur offensive le 28 février, Téhéran poursuit ses attaques et ses menaces.

La préoccupation grandissante concerne les attaques ciblant des sites nucléaires.

Samedi soir, deux frappes iraniennes particulièrement destructrices ont fait plus d'une centaine de blessés dans le sud d'Israël. Un des missiles a touché une zone résidentielle à quelques kilomètres d'un centre stratégique de recherche nucléaire à Dimona, site ultra-secret.

"Nous pensions que nous étions en sécurité. Nous ne nous attendions pas à ça", a déclaré à l'AFP Galit Amir, soignant de Dimona, âgé de 50 ans.

Le directeur de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) Tedros Adhanom Ghebreyesus a appelé "urgemment toutes les parties à faire preuve de la plus grande retenue militaire et à éviter toute action susceptible de déclencher des incidents nucléaires".