Sur la piste des oligarques russes

Une photo prise le 12 novembre 2008 montre le Premier ministre russe Vladimir Poutine (à droite) s'entretenant avec le président de la compagnie pétrolière Transneft Nikolai Tokarev (à gauche) à Moscou. Les deux hommes ont discuté de la gestion des actifs énergétiques stratégiques du pays. (Alexey Nikolsky / Ria Novosti / AFP)
Une photo prise le 12 novembre 2008 montre le Premier ministre russe Vladimir Poutine (à droite) s'entretenant avec le président de la compagnie pétrolière Transneft Nikolai Tokarev (à gauche) à Moscou. Les deux hommes ont discuté de la gestion des actifs énergétiques stratégiques du pays. (Alexey Nikolsky / Ria Novosti / AFP)
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Publié le Lundi 07 mars 2022

Sur la piste des oligarques russes

  • L'Union européenne, les États-Unis et le Royaume-Uni allongent depuis le début de la guerre en Ukraine le 24 février leurs listes des proches du régime russe
  • Sont également concernés «leurs conjoints, leurs enfants, leur SCI (société civile immobilière), de façon à ce qu'ils ne puissent pas se dissimuler derrière des montages financiers»

PARIS : Étrangler financièrement le large cercle de milliardaires proches du Kremlin: la riposte occidentale à l'invasion de l'Ukraine passe par le gel des comptes en banque, villas et navires de luxe des oligarques russes. Mais les grosses prises, comme quelques yachts en France et en Italie ces derniers jours, sont encore assez rares, illustrant la difficulté à mettre en œuvre l'arsenal de mesures de rétorsion.

Dans le collimateur

A chaque jour ses nouveaux noms. L'Union européenne, les États-Unis et le Royaume-Uni allongent depuis le début de la guerre en Ukraine le 24 février leurs listes des proches du régime russe, devenus d'un trait de plume parias du système financier international. Même la Suisse et Monaco rejoignent le mouvement.

Parlementaires, haut-gradés militaires, journalistes en vue, industriels et financiers de premier ordre... plusieurs centaines de personnes font désormais l'objet du gel de leurs avoirs, assorti parfois d'interdictions de séjour.

Parmi eux Nikolaï Tokarev, président du poids lourd du pétrole et du gaz Transneft et présenté par l'UE comme une «connaissance de longue date» du président russe, Sergueï Tchemezov, patron du conglomérat de l'industrie de défense Rostec, l'homme d'affaires russo-ouzbèke Alicher Ousmanov, désigné comme «l'un des oligarques préférés de Vladimir Poutine», ou le dirigeant de la banque de développement russe VEB Igor Chouvalov.

Les magnats visés se verront saisir «yachts, appartements de luxe et jets privés», a menacé mardi 1er mars le président américain Joe Biden dans son discours sur l'état de l'Union.

Sont également concernés «leurs conjoints, leurs enfants, leur SCI (société civile immobilière), de façon à ce qu'ils ne puissent pas se dissimuler derrière des montages financiers», a souligné le même jour le ministre français de l'Economie Bruno Le Maire.

Des montages souvent motivés par un souci de discrétion ou d'optimisation fiscale.

Aux oligarques, c'est-à-dire de riches personnalités proches du pouvoir russe, s'ajoute «une sorte d'arrière-ban très fourni, quelque 2.000 à 3.000 personnes qui sont aussi très, très riches [...] et qui sont toutes liées et ont soutenu le régime» de Vladimir Poutine, précise le professeur au centre d'étude de la corruption de l'Université du Sussex (Brighton, Royaume-Uni) Robert Barrington.

De Londres à la Côte d'Azur

La France «est une terre d'accueil de ces biens mal acquis», constate Sara Brimbeuf, responsable de l'ONG Transparency International France, auprès de l'AFP. Et «l'immobilier de luxe est une voie privilégiée du blanchiment de la corruption ou du détournement de fonds publics».

Les avoirs immobiliers de ces personnalités se concentrent dans des stations balnéaires prisées de la Côte d'Azur, dans l'Ouest parisien et dans une poignée de lieux de villégiature des Alpes. Mais il est très compliqué de les identifier avec certitude.

Daria Kaleniuk, figure de proue ukrainienne de la lutte anti-corruption citée par Transparency, a épluché registres du cadastre, greffe et documents confidentiels révélés par des lanceurs d'alerte. Selon elle, une villa à Saint-Tropez appartient au fondateur du géant de l'aluminium Rusal Oleg Deripaska, soumis depuis l'annexion de la Crimée en 2014 à des sanctions américaines.

Les noms de Boris et Arkadi Rotenberg, nouvellement ciblés par les Américains, sont eux reliés à deux propriétés proches de Nice et de Grasse, d'après Mme Kaleniuk. Les deux frères, amis d'enfance de Vladimir Poutine avec qui ils pratiquaient le judo, ont contrôlé un temps des géants du BTP et se sont enrichis grâce à des contrats publics énormes, en particulier pour les jeux Olympiques d'hiver de Sotchi en 2014.

Une somptueuse villa à Saint-Raphaël est aussi attribuée par Daria Kaleniuk à Gennady Timchenko, cité sur les listes européenne et américaine et considéré par l'UE comme un «confident» de Poutine. Ce milliardaire est co-fondateur et actionnaire de plusieurs sociétés, dont le groupe d'investissement Volga et celui de négoce de matières premières Gunvor.

Le Club de Cavalière, un hôtel de luxe du Lavandou situé sur le Cap Nègre, fait partie d'une société dirigée par son épouse Elena.

Londres, en raison des facilités longtemps offertes aux Russes fortunés et à leurs familles et de son système éducatif d'élite, a également attiré nombre d'investissements d'oligarques jusqu'à en gagner le surnom de «Londongrad».

Le total des avoirs immobiliers acquis au Royaume-Uni par des russes accusés de corruption ou proches du Kremlin «que nous avons pu tracer s'élève à 1,5 milliard de livres», soit plus d'1,8 milliard d'euros, note le professeur Barrington, qui cite les quartiers huppés de Kensington, Chelsea ou Hampstead. Mais «c'est sûrement beaucoup plus que ça en réalité».

Les oligarques ont investi sur tous les continents et leurs avoirs sont visés dans d'autres pays comme l'Australie et le Japon. Aucun des interlocuteurs interrogés par l'AFP n'était en mesure de valoriser le total de ces biens.

Obstacles nombreux

Pour appliquer les sanctions, tout repose sur une poignée de professionnels: banquiers, notaires, avocats... Ceux-là même régulièrement accusés de fermer les yeux.

Les investissements russes douteux «ne se font pas tout seuls», explique Jodi Vittori, chercheuse spécialiste de la corruption à l'Université de Georgetown, aux Etats-Unis, et membre non résident de la fondation Carnegie pour la paix internationale. Les oligarques «ont des facilitateurs: avocats, comptables, marchands d'art...»

«Tous ne jouent pas leur rôle», renchérit Mme Brimbeuf, chez Transparency, et «ils ne font pas leurs déclarations de soupçons (signalement aux autorités, NDLR), alors qu'ils sont soumis à des obligations de lutte antiblanchiment».

Les révélations le 20 février d'un consortium de journalistes autour de Credit Suisse, accusée d'avoir hébergé pendant plusieurs décennies des dizaines de milliards d'euros de fonds d'origine criminelle ou illicite, «montre que la banque a manqué dans les grandes largeurs à ses obligations de déclaration».

Le recensement des avoirs s'avère long et fastidieux, «l'examen des fichiers se faisant à la main», selon un porte-parole d'une grande banque. Souvent, des sociétés écrans et montages fiscaux complexes doivent être passés au crible pour relier une personne ciblée par les sanctions et ses biens.

«Un des obstacles est le recours aux prête-noms», explique à l'AFP Julien Martinet, avocat du cabinet français Swiftlitigation. Diligenter des enquêtes contre ces derniers «demanderait une mobilisation de services du renseignement importante».

Conséquence: peu de grosses «prises» médiatisées jusqu'à présent.

Un méga-yacht d'une valeur de 100 à 120 millions d'euros, L'Amore Vero, a été saisi jeudi à La Ciotat (sud de la France). Il s'apprêtait à voguer vers la Turquie, a indiqué Eric Salles, chef des opérations pour la garde-côte douanière en Méditerranée. Il appartient à une société liée au puissant patron du géant pétrolier russe Rosneft, Igor Setchine.

L'Italie a elle annoncé samedi avoir gelé pour environ 140 millions d'euros de biens d'oligarques russes, dont deux yachts mis sous séquestre la veille: le Lady M, d'une valeur de 95 millions d'euros et appartenant au magnat de l'acier Alexei Mordachov, un proche de Poutine visé par les sanctions de l'UE, et le Lena (50 millions d'euros), propriété de Gennady Timchenko.

La mise en œuvre des sanctions «ne peut pas se faire du jour au lendemain», relève auprès de l'AFP Carole Grimaud Potter, professeure de géopolitique de la Russie à l'Université de Montpellier et fondatrice du think tank Center for Russia and Eastern Europe Research.

Sara Brimbeuf rappelle que «plusieurs enquêtes ouvertes il y a plus de dix ans lors des printemps arabes sont encore en cours».

«Task force»

Pour contourner ces difficultés, le ministre américain de la Justice Merrick Garland a annoncé mercredi la création d'une cellule dédiée à la poursuite des «oligarques russes corrompus». Baptisée «KleptoCapture», elle compte plus de dix procureurs, spécialistes de droit pénal ou de sécurité nationale, ainsi que des enquêteurs de la police fédérale, des impôts ou des services postaux.

La France a elle aussi sa «task force», soit plusieurs dizaines de personnes issues de l'administration fiscale (DGFiP), du service de renseignement financier Tracfin, des douanes et de la direction générale du Trésor.

Même des amateurs participent à la traque. Sur Twitter, l'adolescent américain Jack Sweeney, piste les jets privés sur son compte «Russian Oligarchs Jets».

Mais il ne suffit pas d'identifier les biens. Si la constitution des listes d'oligarques à l'échelle européenne permet le gel de leurs avoirs (l'interdiction de vendre ou de louer un bien immobilier par exemple, mais pas de l'habiter), l'étape suivante, qui est la saisie, est autrement plus complexe sur le plan juridique.

«Pour porter atteinte au droit de propriété, il faut une loi et pas seulement un règlement ou un arrêté», souligne M. Martinet.

Ce qui a permis la saisie du méga-yacht à La Ciotat, «c'est qu'ils ont essayé de se déplacer et se sont donc mis hors la loi», précise un superviseur de la «task force» française.

Sauve qui peut

Plusieurs milliardaires russes ont préféré envoyer au plus vite leurs yachts dans des eaux territoriales plus conciliantes.

«Il y a beaucoup d'échos dans le milieu (nautique) sur des yachts russes s'apprêtant à quitter la Côte d'Azur» par peur des sanctions, indique à l'AFP une source connaissant bien ce secteur, évoquant Dubaï comme une des destinations potentielles.

Les Maldives, qui n'ont pas de traité d'extradition vers les Etats-Unis, semblent aussi un point de chute: plusieurs yachts ont été repérés sur place, dont ceux appartenant aux magnats de l'aluminium Oleg Deripaska et de l'acier Alexander Abramov.

En revanche, on ne constate pas encore de ventes massives de biens immobiliers sur la Côte d'Azur, selon un responsable du syndicat des professionnels du secteur.

Plusieurs milliardaires russes ont en tout cas préféré couper les ponts avec leurs entreprises en vue.

Le célèbre propriétaire du club de football londonien de Chelsea Roman Abramovitch, pas (encore) ciblé par les sanctions, a mis en vente ses parts. Les recettes iront à une «fondation caritative au profit de toutes les victimes de la guerre en Ukraine», a indiqué ce proche de Poutine, qui s'est enrichi à la faveur des privatisations d'entreprises publiques sous Eltsine et en co-fondant le producteur d'aluminium Rusal.

Roman Abramovitch est à la tête d'une fortune d'environ 12 milliards d'euros selon Forbes, comprenant le château de la Croë au Cap d'Antibes, une demeure de 2.000 mètres carrés, deux yachts et plusieurs avions privés.

L'oligarque Mikhail Fridman s'est retiré du fonds d'investissement LetterOne qu'il a co-fondé et de tous les groupes européens dont il est actionnaire, tout comme son associé Petr Aven.

Les deux hommes, visés par les sanctions européennes, nient avoir une quelconque «relation financière ou politique» avec Vladimir Poutine. Mikhail Fridman a même dénoncé la guerre en Ukraine, une «tragédie» qui va «ravager» les deux pays.


Iran: Trump fait soudain miroiter une fin du conflit et un «changement de régime»

Donald Trump, ravissant les marchés et prenant de court la communauté internationale, a annoncé lundi que les Etats-Unis négociaient la fin des hostilités avec des responsables iraniens non identifiés, parmi lesquels il espère trouver un futur dirigeant compatible avec Washington. (AFP)
Donald Trump, ravissant les marchés et prenant de court la communauté internationale, a annoncé lundi que les Etats-Unis négociaient la fin des hostilités avec des responsables iraniens non identifiés, parmi lesquels il espère trouver un futur dirigeant compatible avec Washington. (AFP)
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  • Des médias iraniens, citant le ministère des Affaires étrangères, ont démenti lundi l'existence de négociations entre Washington et la République islamique
  • Donald Trump a précisé dans son message sur Truth Social que les discussions "continueraient cette semaine" et a surtout fait part d'un report "de cinq jours" de toute frappe sur des centrales électriques ou des infrastructures énergétiques en Iran

PALM BEACH: Donald Trump, ravissant les marchés et prenant de court la communauté internationale, a annoncé lundi que les Etats-Unis négociaient la fin des hostilités avec des responsables iraniens non identifiés, parmi lesquels il espère trouver un futur dirigeant compatible avec Washington.

Le président américain a parlé sur son réseau Truth Social de "très bonnes et productives discussions pour une cessation totale" des hostilités.

Interrogé par téléphone par l'AFP, il a assuré peu après que "tout se passait très bien" avec Téhéran.

Des médias iraniens, citant le ministère des Affaires étrangères, ont démenti lundi l'existence de négociations entre Washington et la République islamique.

Donald Trump a précisé dans son message sur Truth Social que les discussions "continueraient cette semaine" et a surtout fait part d'un report "de cinq jours" de toute frappe sur des centrales électriques ou des infrastructures énergétiques en Iran.

Khamenei "indisponible" 

Après cette volte-face, il a longuement parlé aux journalistes avant de quitter la Floride pour un déplacement rapide à Memphis (sud), mais ses propos ont suscité plus de questions qu'ils n'ont apporté d'éclaircissements.

Il a évoqué des "points d'accord majeurs" lors de négociations menées sans le nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, qu'il a dit être "indisponible".

"Nous négocions avec des gens que je trouve très raisonnables, très solides (...) Ils sont très respectés et peut-être que l'un d’entre eux sera celui que nous cherchons", a-t-il dit.

"Il y a automatiquement un changement de régime" parce que "tous les représentants du régime ont été tués", a encore déclaré le président américain lors de ce dialogue au pied de l'avion.

Le milliardaire, comme souvent quand il évoque l'Iran, a donné l'exemple du Venezuela, où les Etats-Unis ont capturé l'ancien dirigeant Nicolas Maduro et traitent depuis avec l’ancienne vice-présidente Delcy Rodriguez, qu'il présente régulièrement comme une interlocutrice "formidable".

Uranium enrichi 

Le républicain, coutumier des déclarations contradictoires, a aussi menacé de "continuer à bombarder allègrement" l'Iran si les discussions échouaient, et dit qu'il ne "garantissait rien" quant à une fin des hostilités, débutées le 28 février par des frappes israélo-américaines, suivies de ripostes iraniennes.

"Nous voulons l'uranium enrichi" des Iraniens, a aussi déclaré Donald Trump, mais sans préciser comment il comptait en prendre possession.

Son message sur Truth Social, écrit intégralement en lettres capitales, a eu au moins un effet immédiat, celui de faire baisser le cours du pétrole et grimper les marchés.

"JE SUIS CONTENT DE RAPPORTER QUE LES ETATS-UNIS D'AMERIQUE ET LE PAYS DE L'IRAN ONT EU, CES DEUX DERNIERS JOURS, DE TRES BONNES ET PRODUCTIVES DISCUSSIONS POUR UNE CESSATION TOTALE ET COMPLETE DE NOS HOSTILITES AU MOYEN-ORIENT", a annoncé Donald Trump sur sa plate-forme.

Il avait donné samedi à l'Iran un ultimatum de 48 heures pour rouvrir le détroit d'Ormuz avant de frapper les infrastructures énergétiques iraniennes, et n'avait pas fait état récemment de négociations.

Mines 

Il a précisé que le moratoire de cinq jours sur des frappes sur les sites énergétiques dépendait "DU SUCCES DES REUNIONS ET DES DISCUSSIONS EN COURS", en concluant son annonce par sa formule habituelle: "MERCI DE VOTRE ATTENTION".

Les dernières annonces venues auparavant du Moyen-Orient ne laissaient pas présager d'un apaisement.

Défiant l'ultimatum émis samedi par le président américain, l'Iran a menacé lundi de poser des mines navales dans le Golfe.

Tôt lundi, l'armée israélienne a elle annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. D'après Fars, les frappes ont touché le nord, le centre, l'est et l'ouest de la capitale.


L'eau, enjeu dangereux de la guerre au Moyen-Orient

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  • Dans le viseur de Téhéran désormais: les usines de dessalement d'eau dans la région.
  • "Le premier qui ose s'attaquer à l'eau déclenche une guerre qui est bien plus faramineuse que celle qu'on a aujourd'hui", prévient l'économiste de l'eau Esther Crauser-Delbourg

PARIS: Les attaques contre l'eau sont peu fréquentes en temps de guerre mais elles ont fait leur apparition dans le conflit au Moyen-Orient avec notamment des frappes sur des usines de dessalement d'eau de mer, un secteur vital pour des millions d'habitants dans la région.

Après un ultimatum de Donald Trump, menaçant de détruire les centrales électriques iraniennes si Téhéran ne rouvrait pas rapidement le détroit d'Ormuz, l'Iran a fait monter les enchères. Dans son viseur désormais: les usines de dessalement d'eau dans la région.

"Le premier qui ose s'attaquer à l'eau déclenche une guerre qui est bien plus faramineuse que celle qu'on a aujourd'hui", prévient l'économiste de l'eau Esther Crauser-Delbourg, interrogée début mars par l'AFP.

Quelles infrastructures ont été touchées?

En Iran, les installations liées à la gestion de l'eau ont subi d'importants dégâts à la suite des frappes américano-israéliennes, selon le gouvernement.

"Des dizaines d'installations de transmission et de traitement de l'eau" ont été visées lors de ces attaques qui ont "détruit des parties des réseaux d'approvisionnement critiques", a détaillé dimanche le ministre de l'énergie, Abbas Aliabadi.

A Bahreïn, c'est une station de dessalement de l'eau de mer qui a été endommagée le 8 mars par une attaque de drones de Téhéran, menée en riposte à une attaque attribuée aux Etats-Unis contre une usine de désalinisation iranienne.

L'eau désalinisée, pourquoi c'est important?

Dans une région parmi les plus arides du monde où la disponibilité de l'eau est dix fois inférieure à la moyenne mondiale selon la Banque mondiale, les usines de désalinisation ont un rôle vital pour l'économie et la consommation d'eau potable de ses millions d'habitants.

Environ 42% de la capacité mondiale de dessalement est présente au Moyen-Orient, montre une récente étude publiée dans la revue Nature. Aux Emirats arabes unis, 42% de l'eau potable provient de ces usines, 90% au Koweït, 86% à Oman et 70% en Arabie saoudite, détaille une note de l'Institut français des relations internationales (Ifri) de 2022.

"Là-bas, sans eau désalinisée, il n'y a rien", résume Esther Crauser-Delbourg. Cela est particulièrement stratégique dans les grandes métropoles comme Dubaï et Ryad.

Déjà en 2010, une note d'analyse de la CIA affirmait que "la perturbation des installations de dessalement dans la plupart des pays arabes pourrait avoir des conséquences plus graves que la perte de toute autre industrie ou matière première".

Et en 2008, le site Wikileaks révélait un câble diplomatique américain disant que "Ryad devrait évacuer dans un délai d'une semaine", dans le cas où l'usine de désalinisation de Jubail qui l'alimente, ou ses oléoducs, étaient "gravement endommagés ou détruits".

Quelles menaces pèsent sur elles?

Outre les frappes, ces usines sont vulnérables aux coupures du courant qui les alimente et à d'éventuelles contaminations de l'eau de mer, notamment de marées noires, affirment plusieurs connaisseurs.

"On a renforcé la sécurité d'accès, les contrôles dans le périmètre immédiat des usines", détaille Philippe Bourdeaux, directeur de la zone déléguée Afrique/Moyen-Orient de l'entreprise française Veolia, qui alimente en eau désalinisée les régions de Mascate, Sour, et Salalah, à Oman, et de Jubail en Arabie saoudite.

"Les récents événements nous poussent bien sûr à être très attentifs. Nous suivons de très près la situation des installations", ajoute-t-il, précisant que "dans certains pays, les autorités ont mis des batteries de missiles autour des plus grosses usines, contre la menace drone ou missile".

Pour les marées noires, les opérateurs disposent d'outils pour en diminuer les nuisances.

Quels sont les précédents?

Quelques attaques contre des usines de désalinisation se sont produites au cours des dix dernières années: le Yémen et l'Arabie saoudite se sont mutuellement attaqués, et Gaza a subi des frappes israéliennes, rapporte le groupe de réflexion californien Pacific Institute qui tient un registre des conflits liés à l'eau.

Avant 2016, il faut remonter à 1991 et la guerre du Golfe pour voir de telles attaques.

Quels effets en cas d'attaque?

Ils peuvent aller de perturbations ponctuelles à des conséquences beaucoup plus lourdes si la situation dure.

"On va potentiellement voir des grandes villes en exode. Et puis des rationnements", imagine Esther Crauser-Delbourg, avec des effets en chaîne sur l'économie: tourisme, industrie, et centres de données, très consommateurs d'eau pour être rafraichis.

Des garde-fous existent, tempère Philippe Bourdeaux de Veolia: les usines de désalinisation sont souvent interconnectées, ce qui peut limiter les conséquences de l'arrêt d'une seule usine, détaille-t-il.

Il ajoute qu'elles ont en général plusieurs jours, de deux à sept, de consommation en réserve, de quoi contenir les pénuries tant que les pannes ne durent pas trop longtemps.

 


Israël frappe Téhéran, l'AIE met en garde contre une grave crise de l'énergie

Tôt lundi, l'armée israélienne a annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. (AFP)
Tôt lundi, l'armée israélienne a annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. (AFP)
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  • La crise se cristallise autour du détroit d'Ormuz, stratégique pour l'approvisionnement mondial en hydrocarbures.
  • Donald Trump a lancé un ultimatum à l'Iran, qui le bloque quasi intégralement: si Téhéran ne le rouvre pas d'ici la nuit prochaine - 23H44 GMT lundi, selon l'heure de son message sur Truth Social - les Etats-Unis "anéantiront" les centrales électriques

TEHERAN: La guerre au Moyen-Orient pourrait provoquer la crise mondiale de l'énergie la plus grave de ces dernières décennies, a prévenu l'Agence internationale de l'énergie (AIE), alors qu'Israël a dit s'attendre à "plusieurs semaines de combats" et a frappé de nouveau Téhéran lundi matin.

La crise se cristallise autour du détroit d'Ormuz, stratégique pour l'approvisionnement mondial en hydrocarbures. Donald Trump a lancé un ultimatum à l'Iran, qui le bloque quasi intégralement: si Téhéran ne le rouvre pas d'ici la nuit prochaine - 23H44 GMT lundi, selon l'heure de son message sur Truth Social - les Etats-Unis "anéantiront" les centrales électriques iraniennes.

En réponse, Téhéran a menacé de fermer complètement le détroit et cibler "toutes les infrastructures énergétiques, de technologie de l'information et de dessalement d'eau appartenant aux Etats-Unis", a prévenu l'armée iranienne, selon l'agence Fars.

La crise de l'énergie a fait réagir le directeur de l'AIE, Fatih Birol, depuis l'Australie. Selon lui, "à ce jour, nous avons perdu 11 millions de barils par jour, soit plus que les deux crises pétrolières majeures réunies" des années 1970.

Dans les faits, le détroit d'Ormuz est quasiment fermé depuis le début de la guerre, le transit de marchandises s'y étant effondré de 95%, selon la société d'analyse Kpler. Seul un petit nombre de cargos et de pétroliers ont réussi à le franchir. Or, d'ordinaire, 20% de la production mondiale d'hydrocarbures y transite.

"Aucun pays ne sera immunisé contre les effets de cette crise si elle continue dans cette voie. Il est donc nécessaire de mener une action à l'échelle mondiale", a lancé M. Birol, évoquant une "menace majeure" pour l'économie de la planète.

Dans l'espoir d'endiguer la flambée de l'or noir, les Etats-Unis ont même autorisé vendredi pour un mois la vente et la livraison du pétrole iranien se trouvant sur des navires. Mais Téhéran a affirmé n'avoir aucun surplus de pétrole brut en mer.

Outre le blocage du détroit et le fait que Téhéran vise des navires croisant le Golfe, nombre de sites énergétiques des pays du Golfe sont sous le feu de l'Iran. D'après le chef de l'AIE, au moins 40 infrastructures énergétiques sont "gravement ou très gravement endommagées" dans neuf pays du fait de la guerre lancée le 28 février par les frappes américano-israéliennes contre l'Iran.

Nouvelles attaques à Téhéran 

Tôt lundi, l'armée israélienne a annoncé mener "une large vague d'attaques" à Téhéran, où des agences iraniennes ont signalé des explosions. D'après Fars, les frappes ont touché le nord, le centre, l'est et l'ouest de la capitale. Un épais panache de fumée noire se dégage toujours dans le ciel d'au moins un point plus d'une heure après l'explosion, a constaté un journaliste de l'AFP.

A Bandar Abbas, dans le sud du pays, l'attaque d'un transmetteur radio "par l'armée terroriste américano-sioniste" a par ailleurs fait un mort et un blessé, a rapporté dans la nuit la radio-télévision publique iranienne Irib.

Dans la capitale iranienne, l'angoisse domine. "La seule chose commune que nous ressentons dans cette période est l'incertitude sur l'issue" de cette guerre, a décrit Shiva, Téhéranaise de 31 ans.

La nuit a aussi été le théâtre d'attaques dans plusieurs pays du Golfe.

Le ministère de la Défense des Emirats arabes unis a dit répondre à une attaque de missiles et de drones en provenance d'Iran. Deux missiles et un drone ont aussi visé l'Arabie saoudite, selon le gouvernement, tandis que le Bahreïn a fait sonner l'alerte, d'après son ministère de l'Intérieur.

Si Washington entretient le flou sur la fin de ses opérations militaires, entrées dans leur quatrième semaine, Israël a indiqué dimanche se préparer à "encore plusieurs semaines de combats contre l'Iran et le Hezbollah" pro-iranien au Liban.

L'armée israélienne compte "intensifier les opérations terrestres ciblées et les frappes" au Liban pour repousser le Hezbollah "loin de la frontière", a indiqué son chef d'état-major, le lieutenant-général Eyal Zamir.

Dimanche, elle avait détruit un pont stratégique dans le sud du Liban, utilisé selon elle par le Hezbollah. Des images de l'AFP ont montré de la fumée s'élever après l'attaque contre le pont de Qasmiyeh, situé sur la principale route côtière reliant la région de Tyr au reste du pays.

Le président libanais Joseph Aoun a estimé qu'il s'agissait d'un "prélude à une invasion terrestre" et dénoncé "une escalade dangereuse et une violation flagrante de la souveraineté du Liban", où la guerre a fait plus d'un millier de morts et plus d'un million de déplacés.

Inquiétude sur le nucléaire 

Si Israël et les Etats-Unis affirment avoir fortement affaibli le pouvoir iranien depuis le lancement de leur offensive le 28 février, Téhéran poursuit ses attaques et ses menaces.

La préoccupation grandissante concerne les attaques ciblant des sites nucléaires.

Samedi soir, deux frappes iraniennes particulièrement destructrices ont fait plus d'une centaine de blessés dans le sud d'Israël. Un des missiles a touché une zone résidentielle à quelques kilomètres d'un centre stratégique de recherche nucléaire à Dimona, site ultra-secret.

"Nous pensions que nous étions en sécurité. Nous ne nous attendions pas à ça", a déclaré à l'AFP Galit Amir, soignant de Dimona, âgé de 50 ans.

Le directeur de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) Tedros Adhanom Ghebreyesus a appelé "urgemment toutes les parties à faire preuve de la plus grande retenue militaire et à éviter toute action susceptible de déclencher des incidents nucléaires".