Pourquoi la mort de Cheikh Sabah laisse un vide qu’il sera difficile de combler

La reine Elizabeth et Cheikh Sabah Al-Ahmad Al-Sabah au Château de Windsor. (Reuters)
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Publié le Lundi 12 octobre 2020

Pourquoi la mort de Cheikh Sabah laisse un vide qu’il sera difficile de combler

  • Les personnalités des dirigeants façonnent les nations et les événements
  • Dans une région devenue aussi fragmentée et complexe que le Moyen-Orient, ces personnalités comptent encore plus

Le message de tristesse de la reine d’Angleterre Elizabeth II à la mort de l'émir du Koweït, Cheikh Sabah Al-Ahmad Al-Sabah, rappelant sa vie de dévouement au Koweït, sa visite au Royaume-Uni en 2012, et son engagement à «la compréhension entre les nations et les confessions », a pleinement exprimé le sentiment de deuil du Royaume-Uni. Pour la deuxième fois cette année, le prince de Galles s'est retrouvé cette semaine dans le Golfe, pleurant un ami cher, comme il l'avait fait à Oman en janvier, après le décès du sultan Qaboos.

Comme avec Oman, les liens du Royaume-Uni avec le Koweït sont profonds. Un traité d'amitié a été signé en 1899, sur lequel se sont noués des liens diplomatiques, commerciaux et sécuritaires. Ceux-ci ont perduré au fil des ans,  Cheikh Sabah les consolidant tant au cours de son long mandat de ministre des Affaires étrangères qu’en tant qu'émir. L’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1990, et la ferme réaction du Royaume-Uni, ainsi que d’autres alliés, ont clairement montré que ces liens étaient bien plus que symboliques. L’attachement au Koweït de l’exceptionnelle veuve d'un ancien consul britannique, Dame Violet Dickson, était tel, qu'à l'âge de 93 ans, elle a dû être évacuée contre son gré de son domicile à Koweït pendant la crise. Son histoire est devenue le symbole de l’amitié entre les deux pays.

J'ai eu le privilège, en tant que ministre britannique pour le Moyen-Orient, d'assister en 2011 à des cérémonies marquant non seulement les 50 ans d'indépendance du Koweït, mais aussi la commémoration du 20e anniversaire de sa libération. La visite de Cheikh Sabah au Royaume-Uni l'année suivante a vu l'inauguration du UK-Kuwait Joint Steering Group, un forum que j'ai régulièrement présidé avec mon ami, le vice-ministre des Affaires étrangères Khaled Jarallah, qui a renforcé encore la compréhension mutuelle de nos positions sur les questions contemporaines, bilatérales et régionales.

En tant que ministre des Affaires étrangères, je n'ai passé que de brefs moments avec des chefs d'État, et je me souviens donc de ceux qui ont traité un personnage bien en dessous d'eux dans un monde hiérarchisé, avec amabilité et considération. Cheikh Sabah en était un. Je ne suis pas près d’oublier un déjeuner où nous nous trouvions ensemble, alors qu’il avait pris la peine de converser avec moi sur de nombreux sujets, notamment les chevaux, la fauconnerie, ainsi que la reine et son long règne, cependant que nous tentions de nous frayer un chemin à travers les dix-huit petites assiettes de mezzés placées devant nous.

Ces brefs souvenirs ne sont pas fortuits. Les personnalités des dirigeants façonnent les nations et les événements et, dans une région devenue aussi fragmentée et complexe que le Moyen-Orient, et dans des sociétés où le leadership individuel compte beaucoup en termes d'orientation politique, ces personnalités comptent encore plus. La réputation acquise par Cheikh Sabah pour son engagement envers la diplomatie, sa volonté d'agir en tant que médiateur, et son désir de chercher à réconcilier ceux qui sont impliqués dans les différends les plus insolubles, ne peuvent être séparés de la personnalité que j'ai eu le privilège d'entrevoir, mais que d'autres connaissaient bien mieux encore.

Sa longue expérience en tant que ministre des Affaires étrangères a été marquée par une détermination à rechercher et à préserver l'unité du Golfe et des Arabes. Il a joué également un rôle clé dans la création du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) en 1981, conservant toute sa vie cette détermination, qui a été constamment vérifiée. Dans les difficultés actuelles du CCG, c'est vers le Koweït que d'autres, y compris le Royaume-Uni, se sont tournés pour obtenir des conseils sur la manière de résoudre les différends, sachant que les enjeux étaient élevés, et que ceux de l'extérieur qui étaient malveillants envers la région y gagneraient davantage si la question n’était pas résolue.

Dans un Moyen-Orient où les souvenirs persistent, j’ai trouvé particulièrement impressionnant et notable que c'est le Koweït qui a accueilli la conférence pour l'Irak au début de 2018, réunissant des dizaines d'États dans une volonté d’obtenir des financements pour la reconstruction d'un pays qui avait été dévasté par les conflits et les soulèvements.

 

Sa longue expérience en tant que ministre des Affaires étrangères a été marquée par une détermination à rechercher et à préserver l'unité du Golfe et des Arabes,

Alistair Burt

 

Les milliards de dollars d’appui du Koweït ont contribué à garantir les engagements des autres. Avec l'occupation de son propre pays dans un passé assez proche, l'exemple donné par Cheikh Sabah de rassembler des nations pour soutenir le peuple iraquien ne doit pas être oublié. La reconstruction va au-delà du concret ; elle touche à l'âme des relations entre ceux qui sont solidaires après les horreurs d’un conflit.

Mis à part le sentiment de perte personnelle pour le peuple du Koweït, ceux qui se trouvent hors de ses frontières non seulement le pleureront, mais se demanderont qui assumera son rôle dans le Golfe? La perte en moins de douze mois de deux personnalités âgées, estimées et compétentes, dont les tempéraments ont permis de trouver, au cours de leur longue vie, des moyens d’apaiser une région qui a énormément changé, laisse un vide qu’il sera difficile de combler. Il faut sincèrement espérer qu’au milieu de l’affliction, il y aura une prise de conscience pour trouver les personnes ou les processus adéquats, afin de garantir que de tels efforts se poursuivront et se développeront, en un héritage approprié.

Alistair Burt est un ancien membre du Parlement britannique, qui a occupé à deux reprises des postes ministériels au burau des Affaires étrangères et du Commonwealth - en tant que sous-secrétaire d'État parlementaire de 2010 à 2013, et en tant que ministre d'État pour le Moyen-Orient de 2017 à 2019.
Twitter: @AlistairBurtUK

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