Pourquoi la janbiya reste un symbole de fierté et d'identité nationale dans la péninsule arabique

Un poignard distinctif, autrefois porté par les hommes pour se défendre, est devenu un symbole d'identité tribale dans de nombreuses régions de la péninsule arabique. (AFP/SPA)
Un poignard distinctif, autrefois porté par les hommes pour se défendre, est devenu un symbole d'identité tribale dans de nombreuses régions de la péninsule arabique. (AFP/SPA)
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Publié le Samedi 09 avril 2022

Pourquoi la janbiya reste un symbole de fierté et d'identité nationale dans la péninsule arabique

  • La hausse de la valeur du poignard ornemental reflète son importance croissante en tant qu'emblème du patrimoine saoudien
  • Autrefois portée pour se défendre, la janbiya est aujourd'hui portée par les hommes comme un accessoire de leurs vêtements

DJEDDAH : Le poignard court et incurvé connu sous le nom de janbiya est l'un des symboles les plus reconnaissables du patrimoine arabe au sein d’une grande partie de la population de la péninsule arabique.

Elle est d’habitude portée par les hommes, attachée à une ceinture autour de la taille, comme principal accessoire de leurs vêtements traditionnels. Les sculptures complexes sur la poignée et le fourreau de la dague dévoilent des indices sur le statut social et l'origine tribale de son propriétaire, des détails sur les racines ancestrales et des informations transmises d'une génération à l'autre qui offrent un aperçu fascinant d'une époque largement révolue.

Les origines de ces petites lames de fer recourbées remontent à l'époque préislamique, mais à l'ère moderne, elles sont devenues un symbole de fierté nationale, portées par les hommes de toute la région en hommage à un passé tribal coloré qui continue de résonner dans les traditions sociales d'aujourd'hui.

Le statut de la janbiya en tant qu'emblème de l'identité tribale est tel dans certaines régions d'Arabie saoudite, d'Oman et du Yémen que certains exemplaires peuvent atteindre des dizaines de milliers de dollars. Le propriétaire d'une janbiya la protège soigneusement et la porte toute sa vie ; elle est pour de nombreuses personnes l’élément indissociable de leur personnalité.

Lorsque les tribus bédouines parcouraient les vastes étendues de la péninsule arabique, la dague pendait généralement à la taille, accompagnée de deux ceintures de munitions s'entrecroisant sur la poitrine, et d'une épée à la hanche.

La janbiya était un outil essentiel pour l'autodéfense et la survie sur la route, lorsque des groupes se déplaçaient, souvent la nuit, d'un camp à l'autre.

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Poignards traditionnels, ou janbiya, en vente dans la troisième ville du Yémen, Taiz. (AFP/File Photo)

 

Dans sa petite boutique de Barahat Al-Qazzaz, dans le centre de Taif, Hussein Abdullah Al-Malki, un marchand de poignards âgé de 70 ans, se souvient de l'époque, pas si lointaine, où ces armes faisaient partie intégrante de la vie quotidienne.

Les hommes les emportaient avec eux partout où ils allaient dans les villages montagneux et les vallées des régions du sud, où les attaques de loups et de hyènes étaient une menace constante pour les habitants, dit-il, mais il ajoute que le monde est très différent maintenant.

« La janbiya permettait à nos pères de se protéger », déclare Al-Malki à Arab News, faisant allusion aux temps passés où les hommes de la maison étaient obligés de se tenir prêts à protéger leur maison contre les voleurs et à défendre leur famille.

La longueur et la forme précise des poignards varient dans la région et même en Arabie saoudite, tout comme les caractéristiques de la poignée, de la lame, du fourreau et de la ceinture. Certains ressemblent même plus à des épées qu'à des poignards.

Grâce à son œil d’expert aiguisé par des décennies d'expérience, Al-Malki peut rapidement estimer l'âge d'une janbiya et son lieu d'origine. La version émiratie, par exemple, est plus fine, plus longue et plus incurvée que celles provenant d'autres endroits comme Oman, le Yémen et le Levant. En général, elle est également plus petite et les inscriptions qu'on y trouve sont complètement différentes de celles que l'on trouve ailleurs.

En Arabie saoudite, la janbiya est aujourd'hui essentiellement un accessoire de cérémonie, alors que dans d'autres parties de la région, notamment au Yémen et à Oman, elle fait toujours partie de la tenue quotidienne. De même, en Syrie et en Jordanie, on peut voir les hommes porter dans certaines régions le poignard traditionnel, connu dans ces pays sous le nom de shabriya.

L'un des usages cérémoniels de la janbiya peut être observé lorsque des membres de tribus ou des dirigeants arabes, y compris les familles royales du Golfe, la portent comme accessoire lors de l'ardah, la danse traditionnelle de l'épée qui servait autrefois d'appel au combat.

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La janbiya se porte sur la frange et sa valeur dépend de sa poignée, généralement en corne animale, qui indique le statut de son propriétaire, les poignées les plus chères étant en corne de rhinocéros. (AFP)

 

Dans de nombreuses familles, les janbiyas sont de précieux héritages familiaux transmis qui symbolisent le rite de passage des garçons de l’enfance à l'adolescence.

Ibrahim Al-Zahrani, historien et anthropologue, a déclaré que les poignards servent désormais « de symbole de courage et de virilité » et permettent d’exhiber la fierté des traditions ancestrales.

Alors qu'une janbiya bas de gamme ne coûte que 20 à 50 SAR (4,90 à 12,25 €), les pièces cérémonielles plus complexes et ornées peuvent atteindre des dizaines de milliers de dollars. Dans le souk Al-Janabi de Najran, l'un des marchés les plus connus du Royaume et réputé pour ses artisans janbiya qualifiés, les poignards peuvent coûter 250 000 SAR ou plus, selon les matériaux.

Pour les clients les plus fortunés, les lames peuvent même être façonnées en or ou en argent et ornées d'inscriptions et de décorations, tandis que la ceinture peut être tissée à partir de fils d'or et d'argent, dans les règles de l'art les plus complexes.

Les exemplaires anciens peuvent atteindre des prix élevés aux enchères, en particulier ceux dont les anciens propriétaires sont connus. Une janbiya offerte il y a plus d'un siècle à l'officier de renseignement britannique T. E. Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d'Arabie, a établi un record lors de sa mise en vente en 2015. La dague montée en argent doré de 30 cm, qui lui a été remise pour son rôle dans la victoire arabe sur l'armée ottomane à Aqaba en 1917, s'est vendue 105 000 dollars et a été offerte au National Army Museum au Royaume-Uni.

Salem Al-Yami, un enseignant à la retraite, a déclaré que la janbiya reste un symbole puissant du patrimoine ancien de la région.

« Les meilleurs poignards sur le marché sont ceux qui ont des poignées en corne de rhinocéros et un fourreau incrusté d'argent », a-t-il déclaré à Arab News.

Les poignards dont la poignée est en corne de rhinocéros sont traditionnellement les plus recherchés en raison de leur beauté esthétique, de leur durabilité et de leur poigne, mais ils sont devenus plus rares, l’espèce de l'animal étant menacée.

Le port de la janbiya s'accompagne de lourdes responsabilités sociales et il peut y avoir un prix à payer pour toute utilisation abusive, qui est considérée comme un manque de respect envers le père ou le grand-père dont la dague a été héritée.

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Un vendeur yéménite montre une janbiya (ci-dessus), un emblème de l'identité tribale dans certaines parties du monde arabe. (AFP)

« L'utilisation de la janbiya de manière hostile, même dans le cadre d'une dispute mineure, peut exposer le contrevenant à une réprimande tribale et à un blâme social sérieux pour avoir empiété sur les traditions et les coutumes de sa tribu », a déclaré Al-Yami. Un tel comportement est considéré comme honteux et lâche, surtout lorsqu'il est dirigé contre un adversaire désarmé.

L'arme est maintenant considérée comme un emblème de paix, a déclaré Jobara Al-Hothali, un autre marchand de dagues à Taif, contrairement à son usage passé.

Lors de rituels tribaux, par exemple, lorsque deux parties impliquées dans un conflit ou une dispute sont appelées à se réconcilier, elles déposent chacune leur poignard dans un acte symbolique de paix. Dans certains cas, les délinquants peuvent être contraints de remettre leur poignard à leur victime en guise d'acte de réconciliation.

« Dans un tel cas, le délinquant n'a d'autre choix que de respecter la décision prise », a déclaré Mohammed Musaifer, un autre marchand de dagues, à Arab News.

« C'est la pire punition qu'un membre de la tribu puisse recevoir, car la janbiya représente une valeur sociale symbolique pour son propriétaire ». Cependant, les efforts de réconciliation se poursuivent, pour persuader l'autre partie de rendre la janbiya à son ancien propriétaire, et les conciliateurs réussissent normalement à maintenir la paix. »

 

Ce texte est la traduction d'un article paru sur Arabnews.com

 


À l’IMA, deux historiens s’accordent: la Palestine n’est pas un conflit mais une guerre coloniale

Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ». (IMA)
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  • Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle
  • Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées

PARIS: Devant un amphithéâtre comble, l’historien palestino-américain Rashid Khalidi et le professeur émérite Henry Laurens ont échangé pendant près de deux heures, à l’invitation de l’Institut du Monde Arabe à Paris (IMA), autour du thème « Écrire l’histoire de la Palestine ».

D’emblée, une grande complicité et une admiration réciproque se dégagent entre Laurens, spécialiste du monde arabe et auteur de l’ouvrage intitulé « Question juive, problème arabe », et Khalidi, de passage à Paris à l’occasion de la publication en français de « Cent ans de guerre contre la Palestine », paru aux États-Unis en 2020.

IMA

C’est ce lien personnel entre les deux intervenants qui a donné lieu à un dialogue fluide, dense mais sans concessions, qui ne se contente pas de revisiter l’histoire, mais propose un changement de regard.

IMA

Ce que l’on appelle communément « conflit israélo-palestinien » est en réalité, selon Khalidi, une guerre coloniale inscrite dans la longue durée, dont les Palestiniens seraient la cible depuis plus d’un siècle.

Dès les premières minutes, le ton est donné : Khalidi récuse l’idée d’un affrontement symétrique entre deux peuples. Selon lui, cette grille de lecture masque l’asymétrie du rapport de force entre les parties impliquées.

Il ne s’agit pas simplement d’une rivalité nationale entre deux peuples vivant sur une même terre, mais d’un projet d’implantation soutenu par des puissances extérieures, inscrit dans une logique coloniale classique.

Loin d’être un accident de l’histoire, ce processus répond à une dynamique structurée, progressive et profondément politique, dont le moment fondateur reste la Déclaration Balfour.

Avec le soutien du Royaume-Uni à l’établissement d’un « foyer national juif » en Palestine, cette déclaration transforme une aspiration politique en projet réalisable. Khalidi insiste : sans cet appui impérial, le mouvement sioniste n’aurait pas pu s’imposer de cette manière. Il rappelle les démarches antérieures de Theodor Herzl auprès des grandes puissances, restées infructueuses, jusqu’à ce que Chaim Weizmann obtienne le soutien britannique.

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Les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. (Arlette Khouri)

À cette lecture, Henry Laurens n’oppose pas un refus, mais une mise en perspective. Il propose de remonter à 1908, moment charnière où émergent à la fois une conscience politique palestinienne et les premières tensions ouvertes autour de la présence sioniste.

Laurens insiste sur un point fondamental : le conflit est international dès l’origine. Il ne se joue pas seulement sur le territoire de la Palestine mandataire, mais aussi dans les capitales européennes, au sein des institutions internationales et, plus tard, dans les équilibres de la guerre froide.

Sur ce point, les deux historiens convergent pleinement : le rôle des puissances étrangères est central, hier comme aujourd’hui. La période du mandat britannique illustre parfaitement cette imbrication, notamment à travers la répression des révoltes palestiniennes — en particulier celle de 1936-1939 — menée en grande partie par les forces britanniques.

Pour Khalidi, cela confirme que la guerre n’oppose pas seulement deux acteurs locaux, mais qu’elle met en jeu une alliance entre projet sioniste et puissance impériale.

Laurens souligne pour sa part un aspect lié au langage : la Déclaration Balfour ne mentionne pas les Palestiniens en tant que peuple, évoquant simplement des « communautés non juives ». De même, le mandat britannique parle des « indigènes », un vocabulaire qui traduit une invisibilisation politique caractéristique des contextes coloniaux. Selon lui, le peuple palestinien, en tant que sujet politique, mettra des décennies à être reconnu comme tel, y compris dans le monde arabe.

Les deux historiens s’accordent également à souligner la coexistence de ruptures et de continuités. Les accords d’Oslo, par exemple, apparaissent comme un moment charnière.

Pour Khalidi, ils constituent à la fois une rupture — avec la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP — et l’aboutissement d’un processus engagé dès les années 1970, lorsque les dirigeants palestiniens prennent acte de l’impossibilité d’une solution militaire régionale.

Cette tension entre continuité et rupture se retrouve dans l’analyse des événements les plus récents. Le 7 octobre 2023 marque, selon Khalidi, une rupture par l’ampleur de la violence et le nombre de victimes, tout en s’inscrivant dans une logique ancienne de confrontation.

Double regard

Ce double regard permet d’éviter les simplifications et rappelle que, si rien n’est totalement nouveau, rien n’est strictement identique non plus.

Ainsi, la figure de l’ancien président palestinien Yasser Arafat illustre bien cette complexité. À la fois acteur de la lutte et artisan de compromis, il incarne une période où un certain équilibre interne était encore possible. Sa disparition marque une rupture majeure.

Laurens souligne qu’il était sans doute le seul capable d’éviter une guerre civile palestinienne. Celle-ci éclatera quelques années plus tard, opposant notamment le Hamas à l’Autorité palestinienne, accentuant la fragmentation déjà profonde des rangs palestiniens.

Cette fragmentation constitue l’un des obstacles majeurs à l’écriture d’une histoire cohérente. À ce propos, Khalidi insiste sur l’absence d’archives nationales centralisées, conséquence directe de la dispersion du peuple palestinien.

L’historien doit alors recomposer le récit à partir de sources éparses : archives familiales, témoignages, documents internationaux. Il évoque aussi, plus personnellement, le recours à sa propre expérience — une démarche inhabituelle dans son parcours académique, mais rendue nécessaire par les lacunes documentaires.

Enfin, l’échange s’ouvre sur le présent et ses évolutions. Khalidi observe un changement notable dans l’opinion publique occidentale, en particulier aux États-Unis, où les mobilisations étudiantes, les débats académiques et les campagnes de boycott ont contribué à transformer le regard porté sur la Palestine.

Mais cette évolution s’accompagne, selon lui, d’une réaction tout aussi forte : une restriction croissante de la liberté d’expression, qu’il n’hésite pas à comparer au climat du maccarthysme.

Le dialogue s’achève sur une question plus large : que révèle la question de la Palestine pour le monde contemporain ?

Pour Khalidi, elle constitue l’un des derniers avatars d’une histoire coloniale que l’on croyait révolue. Pour Laurens, elle reflète un conflit profondément inscrit dans les dynamiques internationales.


Chez le chef français Alain Passard, le végétal radical

Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive. (AFP)
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  • "Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef
  • "Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans

PARIS: Le chef français triplement étoilé Alain Passard, devenu depuis août le seul de cette lignée à ne cuisiner que des végétaux, rêve que l'on "fasse de la place" dans la haute gastronomie française à cette cuisine disruptive.

"Ça n'existait pas, un grand chef qui fait sans le beurre, la crème, les œufs", dit d'emblée le mythique chef.

"Cet été, j'ai compris que j'étais prêt, culinairement, mentalement", poursuit à l'AFP le cuisinier de 70 ans, quelques mois après avoir annoncé tourner une page dans l'histoire de son mythique restaurant parisien l'Arpège, ouvert il y a 40 ans dans le quartier des ministères.

La protéine animale était déjà devenue discrète dans les assiettes du chef, qui avait banni la viande rouge en 2001. Alain Passard, qui avait pourtant bâti sa carrière et sa réputation sur la grande tradition de la rôtisserie française, se disait "dés-inspiré".

Sa nouvelle religion, il la fonde depuis 2001 en cultivant ses potagers privés à travers la France, et dans la saisonnalité.

"La nature a tout écrit. Par exemple, le poireau en hiver, c'est un produit de la nature fait pour réchauffer. Une tomate, c'est un verre d'eau, c'est fait pour désaltérer", assure-t-il, l'œil bleu pétillant.

En cuisine, une heure avant le service, c'est l'heure des "potions magiques" : six chaudrons et casseroles, remplies à ras bord de légumes, fanes, herbes, jus et réductions, viennent former le rituel de base de cette cuisine végétale.

Bien-être animal 

En maître des lieux, le "consommé" : une marmite de 10 litres d'un peu tous les végétaux de saison, avec "très peu d'eau, à niveau", la manne qui viendra délayer et faire vivre les sauces du midi.

Ce jour-là, cela viendra nourrir un consommé de céleri, qui fait presque sentir la viande ou une sauce au vin jaune, grasse, épaisse, à en rappeler le beurre, et un velouté de cresson bien iodé, sans avoir jamais connu la moindre goutte d'eau de mer.

Dans la nouvelle cuisine d'Alain Passard, très peu d'épices. Aucune "poudre de perlimpinpin", dit-il, peu de condiments et, en dehors des légumes, feuilles et fruits du potager, quasiment pas de céréales ou légumineuses.

Alain Passard plonge dans cet inconnu au moment exact, l'été dernier, où le seul chef triplement étoilé vegan au monde, Daniel Humm, à New York, remet la protéine au menu.

"Le moment est bon, la société est réceptive au respect des saisons, à la lutte contre le gaspillage alimentaire ou le bien-être animal", répond Alain Passard.

"Mais ce n'est pas politique, c'est artistique", ajoute le patron de l'Arpège, collectionneur d'art et peintre à ses rares heures perdues.

Nouvelles bases 

Mais dans la profession, ce modèle de restaurateur indépendant qui travaille seul et ne quitte jamais son établissement, devient parfois incompris. "Ils ne m'ont pas épargné : à la cérémonie du (guide gastronomique) Michelin, il y en a que je connais depuis 40 ans qui ont refusé de me saluer", dit-il en serrant les lèvres.

"Ce n'est pas leur conception de la cuisine", poursuit-il, alors que s'affirme en France un courant de chefs plus "identitaire", replié sur les traditions culinaires.

"Quand on va chez Alain, il faut oublier tout ce que l'on sait, il faut arriver vierge et être prêt à vivre quelque chose d'unique", le défend auprès de l'AFP le chef triplement étoilé Emmanuel Renaut.

En octobre, le critique Stéphane Durand-Souffland repart de l'Arpège "furieux qu'on ait essayé, moyennant une addition à 495 euros pour un couvert, de nous faire prendre des rince-doigts pour des lanternes", écrit-il dans le Figaro.

À l'AFP, il explique quelques mois plus tard avoir attendu dans le médiatique parti-pris de l'Arpège "un manifeste, sans avoir la révolution espérée".

"Quand on change autant de paradigme, il faut remonter une cuisine, prendre d'autres bases", dit le chroniqueur, citant les traditions culinaires végétaliennes de l'Inde au Japon.

"Je suis dans ce métier depuis 40 ans, je connais ma musique, mon solfège", répond Alain Passard, persuadé qu'il faut qu'on "fasse une place" dans la cuisine française au végétalisme.


Azzedine Alaïa et Christian Dior : aux racines d’un maître tunisien de la haute couture

Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
Le livre coïncide avec une exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris, qui se termine le 21 juin. (Avec l'autorisation de Damiani Books)
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  • Le livre met en lumière un dialogue esthétique et technique entre Alaïa et Dior, fondé sur une vision commune de la forme et du savoir-faire
  • L’expérience fondatrice d’Alaïa chez Dior et son admiration durable ont profondément influencé son parcours et inspiré l’exposition et l’ouvrage

DHAHRAN : Le livre de table publié par Damiani, « Azzedine Alaïa et Christian Dior, deux maîtres de la haute couture », tisse avec élégance un dialogue visuel entre ces couturiers emblématiques du XXe siècle.

À travers des photographies capturant ces vêtements sculpturaux, l’ouvrage offre un festin visuel d’une grande élégance, ponctué de quelques pages de textes soigneusement sélectionnés.

Disponible uniquement en anglais, le livre, paru ce mois-ci, se lit aisément, avec une préface de l’éditrice et galeriste italienne Carla Sozzani, qui écrit : « Il ne s’agit pas simplement d’un dialogue entre deux maîtres de la haute couture, mais d’un retour à une origine profondément humaine et formatrice.

Christian Dior et Azzedine Alaïa ont développé un langage commun fondé sur une discipline intérieure et un respect de la forme, un langage qui a inspiré, inspire encore et continuera d’inspirer des générations. » 

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Le livre est sorti le 21 avril. (Publié par et avec l’autorisation de Damiani Books)

D’autres éclairages sont apportés par des figures telles qu’Olivier Saillard, historien de la mode français et directeur de la Fondation Azzedine Alaïa, ainsi qu’Olivier Flaviano, directeur de La Galerie Dior depuis son inauguration en 2022, entre autres.

L’ouvrage présente également 70 pièces textiles impeccablement mises en scène, issues des archives des années 1950 et conservées à la Fondation Alaïa.

L’histoire commence en Tunisie, où le jeune Alaïa (1935-2017) découvre pour la première fois les créations de Dior (1905-1957) en feuilletant des magazines de mode français fournis par Madame Pinault, une sage-femme locale qui l’avait pris sous son aile.

Fils d’agriculteurs céréaliers, Alaïa est envoyé vivre chez ses grands-parents avec sa sœur jumelle, Hafida. À 15 ans, il ment sur son âge pour intégrer l’Institut des Beaux-Arts de Tunis en tant qu’apprenti sculpteur.

Il finance ses études en aidant une couturière qui vendait des reproductions de créations de grands couturiers parisiens à une clientèle tunisienne aisée.

Encouragé par Habiba Menchari, figure de l’émancipation féminine en Tunisie, il approche Madame Zeineb Levy-Despas, cliente de la maison Dior alors dirigée par Yves Saint Laurent, qui lui obtient un stage intensif de quatre jours à la Maison Dior.

En juin 1956, Alaïa, âgé de 21 ans, arrive dans l’atelier de Christian Dior, alors âgé de 51 ans, situé rue François 1er, au cœur du Triangle d’Or, épicentre du luxe parisien.

Bien que trois décennies les séparent, leurs esthétiques et leurs silhouettes présentent des similitudes, renforcées par leur goût intemporel.

Tous deux discrets, ils étaient fascinés par un artisanat minutieux et somptueux, laissant leurs œuvres — véritables sculptures à porter — s’exprimer d’elles-mêmes. Ils partageaient un goût pour les textures, les constructions ingénieuses et une architecture du vêtement à la fois douce et puissante.

Cette expérience brève mais fondatrice — ainsi que des décennies de collection des chefs-d’œuvre de Dior — a largement contribué à cette exposition.

Si l’exposition à la Fondation Azzedine Alaïa à Paris s’achève le 21 juin, près de 70 ans après ce stage, les images et les chefs-d’œuvre détaillés présentés dans le livre, eux, perdureront toute une vie. 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com