Captagon: comment la Syrie est devenue un narco-Etat

Un responsable de la sécurité libanaise tient dans sa paume une poignée de pilules de captagon confisquées au siège de la police judiciaire de la ville de Zahlé, dans plaine de la Bekaa au Liban, le 21 juillet 2022. (Photo de JOSEPH EID / AFP)
Un responsable de la sécurité libanaise tient dans sa paume une poignée de pilules de captagon confisquées au siège de la police judiciaire de la ville de Zahlé, dans plaine de la Bekaa au Liban, le 21 juillet 2022. (Photo de JOSEPH EID / AFP)
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Publié le Mercredi 09 novembre 2022

Captagon: comment la Syrie est devenue un narco-Etat

  • Le captagon a fait de la Syrie le narco-Etat le plus récent du monde et ce commerce s'est profondément enraciné au Liban voisin dont l'économie s'est effondrée
  • La drogue commence son voyage dans les zones de non-droit entre la Syrie et le Liban

PLAINE DE LA BEKAA, LIBAN: Une décennie d'effroyable guerre civile a laissé la Syrie en ruines et fragmentée mais une drogue traverse toutes les lignes de front: le captagon.

Ce stimulant, autrefois associé aux jihadistes du groupe Etat islamique, a donné naissance à une industrie illégale de plus de 10 milliards de dollars qui soutient le régime paria du président Bachar al-Assad, mais également nombre de ses ennemis.

Le captagon a fait de la Syrie le narco-Etat le plus récent du monde et ce commerce s'est profondément enraciné au Liban voisin dont l'économie s'est effondrée.

Cette drogue est désormais de loin le premier produit d'exportation de la Syrie, dépassant toutes ses exportations légales réunies, selon des estimations établies à partir de données officielles recueillies par l'AFP.

Le captagon est une amphétamine dérivée d'un médicament censé traiter la narcolepsie ou les troubles du déficit de l'attention. Cette drogue illicite s'est répandue au Moyen-Orient.

L'AFP a interrogé au cours de son enquête plus de trente sources, dont d'anciens et d'actuels membres des services de sécurité en Syrie et dans d'autres pays, des trafiquants, des militants, des diplomates étrangers et des experts en stupéfiants pour tenter de saisir l'ampleur du phénomène.

Au moins vingt-cinq d'entre elles ont demandé à ce que leur identité soit protégée pour des raisons de sécurité.

Barons et tribus

La drogue commence son voyage dans les zones de non-droit entre la Syrie et le Liban.

Le visage masqué et le regard caché par des lunettes noires, un trafiquant de la plaine orientale de la Bekaa au Liban raconte à l'AFP comment il organise l'expédition de la drogue.

"Quatre ou cinq grands noms s'associent généralement et partagent le coût d'une cargaison de 10 millions de dollars, disons, pour couvrir les matières premières, le transport et les pots- de-vin", explique-t-il au milieu d'un vignoble.

"Le coût est faible et les bénéfices élevés" car, explique le trafiquant, même si un seul envoi sur dix passe, "vous êtes toujours gagnant".

"Il y a un groupe de plus de cinquante barons (..) Ils forment un grand réseau, des Syriens, Libanais et Saoudiens", poursuit-il.

Le trafic du captagon couvre plusieurs pays et de nombreux acteurs clés ont des liens tribaux, notamment par le biais des Bani Khaled, une confédération bédouine qui s'étend de la Syrie et du Liban à la Jordanie, l'Irak et l'Arabie saoudite.

Une cargaison peut rester dans la sphère d'influence des Bani Khaled depuis la fabrication en Syrie jusqu'à la livraison en Arabie saoudite, selon des sources concordantes, dont un officier des renseignements, des déserteurs de l'armée syrienne et un trafiquant.

Et les chiffres donnent le vertige.

Le captagon, cette drogue qui fait des ravages au Moyen-Orient

Le captagon est l'ancien nom commercial d'un stimulant synthétique autrefois légal qui désigne aujourd'hui une amphétamine illicite, devenue l'une des drogues les plus consommées au Moyen-Orient.

Initialement, le captagon est l'un des noms sous lesquels la fénéthylline a été commercialisée pour la première fois après avoir été synthétisée par l'entreprise allemande Chemiewerk Homburg en 1961.

Le médicament a ensuite été breveté et vendu dans le cadre d'un traitement contre le trouble de l'attention, l'hyperactivité mais aussi contre la narcolepsie et, dans une moindre mesure, la dépression.

Malgré des cas d'abus limités, le captagon a finalement été répertorié comme substance psychotrope par l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

En 1986, il était interdit dans la plupart des pays. Mais entre-temps, la fénéthylline est devenue suffisamment prisée dans la péninsule arabique pour que les comprimés commencent à être produits illégalement, principalement dans l'ex-Yougoslavie et en Bulgarie.

Cette substance est étroitement liée à la méthamphétamine, un autre stimulant synthétique plus puissant dont on trouve parfois des traces dans le captagon.

Aujourd'hui, le captagon - connu pour son utilisation par les jihadistes de l'Etat islamique - est principalement fabriqué en Syrie et au Liban avec une production annuelle totale de centaines de millions de comprimés.

Comment le captagon est utilisé

Les comprimés de captagon sont généralement ingérés mais peuvent également être écrasés et sniffés.

L'amphétamine stimule certaines activités cérébrales, pouvant entraîner une plus grande attention, une plus grande confiance en soi, tout en diminuant l'appétit et la somnolence.

Cette polyvalence a rendu cette drogue populaire aussi bien parmi les étudiants qui font des nuits blanches avant leurs examens que les chauffeurs de taxi cumulant deux emplois, en passant par les professionnels de haut niveau qui veulent rester concentrés pendant de longues heures.

Effets secondaires

La consommation à long terme de la fénéthylline peut entraîner des effets secondaires tels que la dépression profonde, l'irritabilité, une vision floue et des problèmes cardiovasculaires, entre autres.

Cependant, parmi les millions de comprimés produits aujourd'hui dans des laboratoires illégaux en Syrie et au Liban, rares sont ceux qui contiennent de la fénéthylline, la formule du captagon étant devenue très variable.

La plupart des pilules contiennent de l'amphétamine, mais aussi des adultérants tels que du paracétamol, de la caféine, de la quinine et diverses substances anesthésiques, toutes potentiellement nocives.

L'abus d'amphétamine peut causer des lésions nerveuses ainsi que des problèmes musculaires et cardiaques, tandis que la variété d'agents de coupe présents dans les pilules peuvent être également dangereux.

Présentation

Lors des saisies, ce sont les deux C imbriqués visibles sur chaque pilule qui permettent de différencier le captagon, dont la formule est changeante, des autres drogues.

Ce même logo a valu au captagon d'être surnommé en arabe "Abou al-Hilalain" ou "père des deux croissants de lune".

Les pilules de meilleure qualité, destinées à l'exportation vers le Golfe, sont blanches, mais les comprimés peuvent également être de couleur jaune, beige, voire rose.

Le captagon est parfois vendu broyé mais essentiellement sous forme de comprimés, conditionnés en sachets de 200 pilules.

Différents logos sont apparus sur les sachets, que ce soit celui de Lexus - le plus répandu ces dernières années -, de Range Rover, Lacoste et dans certains cas un croissant et une étoile ou même une croix gammée.

Plus de 400 millions de comprimés ont été saisis au Moyen-Orient et au-delà en 2021, selon les chiffres officiels, et les découvertes de cette année devraient être encore plus importantes.

Pour chaque cargaison saisie, neuf autres sont expédiées, affirment à l'AFP des responsables des douanes et de la lutte antidrogue.

Cela signifie que, même avec un prix moyen de cinq dollars par comprimé et avec seulement quatre cargaisons sur cinq parvenant à destination, le captagon représente une industrie d'au moins 10 milliards de dollars.

La Syrie étant la source de 80% du trafic mondial, selon des responsables des services de sécurité, ce commerce représente par conséquent au moins trois fois son budget national.

Le frère d'Assad

Selon des experts en stupéfiants, l'Etat syrien est au coeur du trafic dans les zones contrôlées par le régime de Bachar al-Assad.

Le réseau opaque de seigneurs de guerre et de profiteurs sur lequel le président syrien s'est appuyé pour gagner la guerre a largement profité de ce trafic, estiment les experts. Ils citent en particulier le puissant Hezbollah libanais, soutenu par l'Iran, qui, selon eux, joue un rôle important dans la protection de la contrebande le long de la frontière libanaise, dans le sud- ouest de la Syrie.

"La Syrie a un besoin pressant de devises étrangères et cette industrie est capable d'alimenter le trésor public grâce à une économie parallèle, de l'importation des matières premières à la fabrication et enfin à l'exportation" des comprimés, explique à l'AFP un ancien conseiller du gouvernement syrien interrogé hors de Syrie.

Un nom revient dans toutes les interviews réalisées par l'AFP: celui de Maher al-Assad, frère redouté du président syrien, chef de facto de la Quatrième division, l'unité d'élite de l'armée syrienne.

Une dizaine de sources, dont deux trafiquants, un membre des forces de sécurité dans la région, un ex-officier de renseignement syrien, des militants, un membre d'une tribu syrienne impliquée dans le trafic du captagon et un employé du secteur pharmaceutique ont mis en cause cette brigade.

L'implication de Maher al-Assad a également été citée dans des rapports du Centre pour l'analyse opérationnelle et la recherche (Coar) et du Centre pour l'analyse historique et le conflit (CHACR).

"Maher al-Assad prend une part des gains du captagon, qui servent même à payer en partie les soldes d'un groupe armé rattaché à la Quatrième division", affirme Rami Abdel Rahman, chef de l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH, ONG basée au Royaume-Uni).

Invitée à réagir, l'ambassade de Syrie à Paris a adressé à l'AFP une réponse du ministère syrien de l'Intérieur, affirmant que le trafic était le fait "des organisations terroristes" qui ont "bénéficié de leur contrôle sur les zones frontalières" du pays, en "coopération avec les trafiquants de drogue".

"Aucune usine ou laboratoire de fabrication de cette substance n'a été saisie sur le territoire de la République arabe syrienne", assure le ministère, qui dénonce "une campagne d'attaques médiatiques" dirigée contre la Syrie sur ce sujet.

"Les producteurs de captagon obtiennent les matières premières directement de la Quatrième division, parfois dans des sacs militaires", assure un militant qui a requis l'anonymat. Un trafiquant syrien indique à l'AFP que cette unité d'élite fournit la drogue à des groupes rebelles opposés au régime.

La Quatrième division contrôle une grande partie de la frontière poreuse avec le Liban essentielle au trafic, et le port méditerranéen de Lattaquié est également un de ses bastions.

"La Quatrième division a joué un rôle actif dans la protection, l'organisation et la fabrication de captagon, et dans le transport des cargaisons vers les ports de Lattaquié et de Tartous", dans le nord-ouest et l'ouest de la Syrie, affirme Caroline Rose, experte du New Lines Institute.

La frontière libanaise, qui n'a jamais été clairement délimitée, a toujours été un terrain privilégié pour les contrebandiers et le trafic de captagon est désormais en plein essor dans le nord.

"Wadi Khaled est la nouvelle plaque tournante, le lieu est plein de trafiquants", révèle à l'AFP une source judiciaire, faisant référence à cette région frontalière du nord du Liban où une grande partie de la population du côté libanais se considère comme syrienne.

Au plus fort de la guerre, des armes étaient introduites clandestinement en Syrie par la région de Wadi Khaled.

Olives, grenades ou moutons: comment le captagon passe en contrebande

Cousues dans le ventre de moutons, chargées sur des drones ou des planeurs ultra-légers, les pilules de captagon traversent les frontières du Moyen-Orient par mille et une manières de plus en plus ingénieuses.

Les contrebandiers ont caché des comprimés dans des pots de concentré de tomate, les ont dissimulés dans des grenades évidées ou encore soigneusement fourrés, un à un, dans des olives dénoyautées.

Des pilules ont également été cachées dans des fèves artificielles et des oranges en plastique ou dans des fresques en pierre sculptées.

L'imagination des contrebandiers continue de surprendre les douaniers, les saisies étant le plus souvent réalisées à la suite de dénonciations plutôt que de prouesses technologiques.

Voici quelques-unes des tentatives de contrebande les plus insolites déjouées ces dernières années:

Grenades

En avril 2021, plus de 5,3 millions de pilules ont été découvertes par les autorités saoudiennes dans une importante cargaison de grenades. Certains fruits étaient intacts, mais d'autres avaient été farcis de sachets de captagon.

L'Arabie saoudite a réagi en interdisant les importations de fruits et légumes en provenance du Liban, d'où provenait la cargaison.

Moutons

Fixer des armes ou de la drogue sur du bétail qui peut discrètement traverser les frontières pour paître est une technique de contrebande connue depuis longtemps.

Les cartels latino-américains sont allés un peu plus loin dans l'utilisation des animaux en cousant des sacs de cocaïne et d'héroïne sur des chiens et d'autres animaux.

En novembre 2021, les autorités koweïtiennes ont découvert 17 kilos de pilules de captagon dans des boyaux de moutons vivants importés.

Oranges en plastique

En décembre 2021, les autorités libanaises ont trouvé 9 millions de pilules blanchâtres cachées dans de fausses oranges destinées à l'exportation vers le Golfe.

Une semaine auparavant, 1,1 million de pilules emballées dans des petits paquets fourrés dans de faux citrons avaient été interceptées par les douanes des Emirats arabes unis.

Olives farcies

En avril 2015, la brigade anti-stupéfiants en Jordanie a arrêté un passeur avec 37.000 pilules dissimulées dans des olives vertes dénoyautées.

En décembre dernier, l'unité syrienne de lutte contre la drogue a arrêté un homme qui avait fourré 160.000 comprimés dans des olives après en avoir dénoyauté des milliers.

Roues de chariots

En mars 2021, lors de la plus grande saisie de captagon jamais réalisée, les douanes malaisiennes ont mis la main sur 94,8 millions de comprimés de captagon à Port Klang, dissimulés dans des roues de chariots. La cargaison n'était pas destinée au marché malaisien.

Trois semaines plus tard, trois autres millions de pilules ont été retrouvées dans le même port, cachées dans une cargaison de pièces de portes.

Planeur ultra-léger

En juin 2022, les forces de sécurité irakiennes ont ouvert le feu sur un planeur ultra-léger près de la frontière koweïtienne, le forçant à atterrir.

Le pilote a pris la fuite mais un million de pilules de captagon ont été récupérées dans le planeur abandonné.

Les rebelles impliqués

Dans le sud de la Syrie, les provinces de Soueida et de Deraa, à la frontière avec la Jordanie, sont deux autres voies principales de la contrebande vers l'Arabie saoudite.

Deraa abrite plusieurs laboratoires où la drogue est fabriquée. Soueida grouille de gangs transportant du captagon, les tribus bédouines acheminant des cargaisons depuis les principales usines de production autour de Damas et de la province de Homs (centre).

"La contrebande est organisée par les tribus qui vivent dans le désert, en coordination avec plus d'une centaine de petits gangs armés", explique Abou Timour, un porte-parole d'un groupe armé local, Al-Karama.

En Syrie, le juteux trafic a réconcilié les ennemis d'hier et la drogue a forgé des alliances improbables même dans le nord, qui abrite les dernières poches de résistance rebelles et jihadistes au régime.

"Le captagon a réconcilié toutes les parties au conflit (...) le gouvernement, l'opposition, les Kurdes et l'Etat islamique", souligne l'ancien conseiller du gouvernement syrien.

"Je travaille avec des gens à Homs et à Damas qui reçoivent les comprimés des dépôts de la Quatrième division", déclare à l'AFP un contrebandier de la zone rebelle dominée par la Turquie.

"Je distribue les comprimés ici ou j'effectue la coordination avec les groupes rebelles pour les envoyer en Turquie", détaille-t-il, qualifiant son travail de "très dangereux et très facile en même temps".

Le trafiquant a assuré qu'il vendait également du captagon à des chefs du groupe jihadiste Hayat Tahrir al-Cham (HTS), qui contrôle une partie de l'enclave d'Idleb dans le nord-ouest de la Syrie.

Selon lui, une myriade de groupes rebelles affiliés à la Turquie se sont récemment lancés dans le commerce du captagon. "La région grouille de groupes rebelles. C'est une jungle, tout le monde a faim", a-t-il témoigné.

Il ajoute que le nouveau roi du trafic dans la région est Abou Walid Ezza, un commandant de la faction Sultan Mourad de l'Armée nationale syrienne, un groupe pro-turc.

"Il a de très bonnes relations avec la Quatrième division, puisqu'il était auparavant basé à Homs", précise le trafiquant selon lequel "il apporte des comprimés d'excellente qualité".

Interrogé par l'AFP, le groupe rebelle a démenti tout lien avec le trafic de captagon.

Des parties turques sont également impliquées dans la contrebande, selon un enquêteur judiciaire de la région.

"L'éther diéthylique, une sorte de chloroforme, est l'un des principaux composants nécessaires à la fabrication du captagon et la plus grande partie de cette matière vient de Turquie", précise-t-il.

«Machine à bonbons»

Outre les produits chimiques, le plus gros investissement pour un laboratoire de captagon est une presse à comprimés ou une machine à fabriquer des bonbons.

Un site chinois propose même une "presse à comprimés de captagon" pour 2.500 dollars, capable de fabriquer des dizaines de milliers de comprimés par heure.

Une fois les précurseurs chimiques obtenus, il suffit de 48 heures pour mettre en place un laboratoire de fabrication de captagon avec un équipement relativement rudimentaire.

Ce qui signifie que même en cas de descente des unités de lutte antidrogue, les fabricants peuvent rapidement se remettre à l'oeuvre. Ils ont même installé des laboratoires mobiles à l'arrière de camionnettes après une récente perquisition dans l'est du Liban.

Le gouvernement syrien agit également mais la plupart des saisies "ne sont que pure comédie (...) les responsables de l'application de la loi sont eux-mêmes les voleurs", assure un employé d'une entreprise pharmaceutique syrienne, interrogé hors de Syrie, selon lequel certaines usines pharmaceutiques sont impliquées dans le trafic.

Des vidéos des douanes et de la police saoudiennes montrent comment elles emploient des

technologies de pointe et des unités canines pour déjouer la contrebande.

Mais les trafiquants ont toujours une longueur d'avance, estiment de hauts responsables de la sécurité et de la justice dans la région.

"Au port de Tripoli (Liban nord), par exemple, le scanner doit toujours être réparé le mauvais jour ou est éteint par inadvertance", dit à l'AFP un haut responsable libanais.

"Et lorsque des arrestations sont effectuées, c'est toujours le chauffeur, le seul homme qui ne sait rien, que les services de sécurité présentent au tribunal", ajoute-t-il.

«Le roi du captagon»

Le "roi du captagon" Hassan Dekko dirigeait son empire depuis le Tfail, un village libanais à la frontière avec la Syrie, avant son arrestation en avril à la suite d'importantes saisies de captagon.

L'homme, qui a la double nationalité libanaise et syrienne et qui entretient des relations politiques de haut niveau dans les deux pays, a nié tout lien avec le trafic de drogue, selon des documents judiciaires obtenus par l'AFP.

Mais les responsables de la lutte antidrogue au Liban assurent que certaines des entreprises qu'il possède, notamment une usine de pesticides en Jordanie, une concession automobile en Syrie et une flotte de camions-citernes, sont des couvertures courantes pour les barons de la drogue.

Un haut responsable de la sécurité a cependant déclaré que l'influence de Dekko avait diminué.

Plusieurs sources de sécurité et des déserteurs de l'armée syrienne ont évoqué le nom du député syrien Amer Khiti, sous sanctions américaines, qui serait selon eux une figure majeure du trafic.

"Le rôle de Khiti est d'assurer la protection des cargaisons" de drogue, affirme le chef de l'OSDH.

Le député, que l'AFP a tenté de joindre sans succès, est également cité dans des rapports du CHACR.

L'un de ses employés a déclaré à l'AFP avoir vu du captagon être livré dans un entrepôt près de Damas.

"C'est un homme bon. Peu importe ce qu'il fait, tant qu'il aide les gens", affirme l'employé.

"La famille Khiti est impliquée dans cette affaire depuis avant la guerre. Ils avaient l'habitude de mettre les pilules dans des sacs en plastique et de les coudre à l'intérieur de moutons" pour les faire passer en contrebande, ajoute-t-il.

Epicentre mondial

Les crises économique et politique n'étant pas près de se dénouer en Syrie et au Liban, il est à craindre que le trafic du captagon ne prenne encore plus d'ampleur.

"La Syrie est devenue l'épicentre mondial de la production de captagon par choix délibéré", estime Ian Larson, analyste en chef de la Syrie au Coar.

Son économie étant paralysée par la guerre et par les sanctions, "Damas avait peu de bonnes options", ajoute-t-il.

La manne du captagon arrose large en Syrie et au Liban, des responsables du régime aux hommes d'affaires millionnaires au haut de la pyramide jusqu'aux villageois et aux réfugiés qui fabriquent et dissimulent la drogue.

"Il n'y a toujours pas de preuve irréfutable reliant directement Bachar al-Assad à l'industrie du captagon et nous ne devons pas nécessairement nous attendre à en trouver une", ajoute M. Larson, qui a beaucoup écrit sur cette drogue.

Tant les trafiquants que ceux qui luttent contre cette drogue estiment que l'ère du captagon n'en est qu'à ses débuts.

"Le métier ne s'arrêtera jamais", insiste le trafiquant libanais. Une opinion partagée par une source judiciaire haut placée: "Ils ne sont jamais condamnés et l'argent en jeu est énorme."


Un an après la chute d’Assad, les Syriens affichent un fort soutien à al-Chareh

Des citoyens syriens brandissent leurs drapeaux nationaux lors des célébrations marquant le premier anniversaire du renversement de l'ancien président Bachar al-Assad à Damas, lundi. (AP)
Des citoyens syriens brandissent leurs drapeaux nationaux lors des célébrations marquant le premier anniversaire du renversement de l'ancien président Bachar al-Assad à Damas, lundi. (AP)
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  • Un sondage révèle un optimisme croissant et un large soutien aux progrès du gouvernement après la chute d’Assad
  • L’Arabie saoudite apparaît comme le pays étranger le plus populaire, Trump reçoit également un soutien marqué

LONDRES : Alors que les Syriens ont célébré cette semaine le premier anniversaire de la chute de Bachar Al-Assad, une enquête menée dans le pays révèle un soutien massif au nouveau président et place l’Arabie saoudite comme principal partenaire international apprécié.

L’ancien président avait fui le pays le 8 décembre 2024, après une offensive éclair de l’opposition jusqu’à Damas, mettant fin à 14 ans de guerre civile.

La campagne était menée par Ahmad al-Chareh, aujourd’hui président du pays, qui s’efforce de stabiliser la Syrie et de rétablir des relations avec ses partenaires internationaux.

Ces efforts ont été salués dans un sondage récemment publié, montrant que 81 % des personnes interrogées ont confiance dans le président et 71 % dans le gouvernement national.

Les institutions clés bénéficient également d’un fort soutien : plus de 70 % pour l’armée et 62 % pour les tribunaux et le système judiciaire.

L’enquête a été menée en octobre et novembre par Arab Barometer, un réseau de recherche américain à but non lucratif.

Plus de 1 200 adultes sélectionnés aléatoirement ont été interrogés en personne à travers le pays sur une large gamme de sujets, notamment la performance du gouvernement, l’économie et la sécurité.

Le large soutien exprimé envers al-Chareh atteint un niveau enviable pour de nombreux gouvernements occidentaux, alors même que la Syrie fait face à de profondes difficultés.

Le coût de la reconstruction dépasse les 200 milliards de dollars selon la Banque mondiale, l’économie est dévastée et le pays connaît encore des épisodes de violence sectaire.

Al-Chareh s’efforce de mettre fin à l’isolement international de la Syrie, cherchant l’appui de pays de la région et obtenant un allègement des sanctions américaines.

Un soutien clé est venu d’Arabie saoudite, qui a offert une aide politique et économique. Le sondage place le Royaume comme le pays étranger le plus populaire, avec 90 % d’opinions favorables.

Le Qatar recueille lui aussi une forte popularité (plus de 80 %), suivi de la Turquie (73 %).

La majorité des personnes interrogées — 66 % — expriment également une opinion favorable envers les États-Unis, saluant la décision du président Donald Trump d’assouplir les sanctions et l’impact attendu sur leur vie quotidienne.

Après sa rencontre avec al-Chareh à Washington le mois dernier, Trump a annoncé une suspension partielle des sanctions, après en avoir déjà assoupli plusieurs volets.

Le sondage montre que 61 % des Syriens ont une opinion positive de Trump — un niveau supérieur à celui observé dans une grande partie du Moyen-Orient.

En revanche, l’enthousiasme est bien moindre concernant les efforts américains pour normaliser les relations entre la Syrie et Israël.

Seuls 14 % soutiennent cette démarche, et à peine 4 % disent avoir une opinion favorable d’Israël.

Lors du chaos provoqué par la chute d’Assad, l’armée israélienne a occupé de nouveaux territoires dans le sud de la Syrie et a mené de fréquentes attaques au cours de l’année écoulée.

Plus de 90 % des Syriens considèrent l’occupation israélienne des territoires palestiniens et les frappes contre l’Iran, le Liban et la Syrie comme des menaces critiques pour leur sécurité.

Dans Foreign Policy, Salma Al-Shami et Michael Robbins (Arab Barometer) écrivent que les résultats de l’enquête donnent des raisons d’être optimiste.

« Nous avons constaté que la population est pleine d’espoir, favorable à la démocratie et ouverte à l’aide étrangère », disent-ils. « Elle approuve et fait confiance à son gouvernement actuel. »

Mais ils notent aussi plusieurs sources d’inquiétude, notamment l’état de l’économie et la sécurité interne.

Le soutien au gouvernement chute nettement dans les régions majoritairement alaouites.

La dynastie Assad, au pouvoir pendant plus de 50 ans, était issue de la minorité alaouite, dont les membres occupaient de nombreux postes clés.

L’économie reste la principale préoccupation : seuls 17 % se disent satisfaits de sa performance, et beaucoup s’inquiètent de l’inflation, du chômage et de la pauvreté.

Quelque 86 % déclarent que leurs revenus ne couvrent pas leurs dépenses, et 65 % affirment avoir eu du mal à acheter de la nourriture le mois précédent.

La sécurité préoccupe aussi : 74 % soutiennent les efforts du gouvernement pour collecter les armes des groupes armés et 63 % considèrent l’enlèvement comme une menace critique.

À l’occasion de l’anniversaire de la chute d’Assad, lundi, al-Chareh a affirmé que le gouvernement œuvrait à construire une Syrie forte, à consolider sa stabilité et à préserver sa souveraineté.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com


Israël mène une série de frappes contre le Hezbollah au Liban

Des soldats libanais debout sur un véhicule militaire à Alma Al-Shaab, près de la frontière avec Israël, dans le sud du Liban. (AFP)
Des soldats libanais debout sur un véhicule militaire à Alma Al-Shaab, près de la frontière avec Israël, dans le sud du Liban. (AFP)
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  • Israël a frappé vendredi plusieurs sites du Hezbollah au sud et à l’est du Liban, ciblant notamment un camp d’entraînement de sa force d’élite al-Radwan, malgré le cessez-le-feu conclu en novembre 2024
  • Ces raids interviennent alors que l’armée libanaise doit achever le démantèlement des infrastructures militaires du Hezbollah le long de la frontière israélienne d’ici le 31 décembre

BEYROUTH: Israël a mené une série de frappes aériennes contre le sud et l'est du Liban vendredi matin, selon les médias officiels, l'armée israélienne affirmant viser des objectifs du Hezbollah pro-iranien dont un camp d'entrainement.

Malgré un cessez-le-feu conclu en novembre 2024 avec le groupe islamiste libanais, Israël continue de mener des attaques régulières contre le Hezbollah, l'accusant de se réarmer.

Selon l'Agence nationale d'information (Ani), les raids de vendredi, qualifiés en partie de "violents", ont visé une dizaine de lieux, certains situés à une trentaine de km de la frontière avec Israël.

Dans un communiqué, l'armée israélienne a affirmé avoir "frappé un complexe d'entrainement" de la force d'élite du Hezbollah, al-Radwan, où des membres de la formation chiite apprenaient "l'utilisation de différents types d'armes", devant servir dans "des attentats terroristes".

L'armée israélienne a également "frappé des infrastructures militaires supplémentaires du Hezbollah dans plusieurs régions du sud du Liban", a-t-elle ajouté.

L'aviation israélienne avait déjà visé certains des mêmes sites en début de semaine.

Ces frappes interviennent alors que l'armée libanaise doit achever le démantèlement le 31 décembre des infrastructures militaires du Hezbollah entre la frontière israélienne et le fleuve Litani, situé à une trentaine de km plus au nord, conformément à l'accord de cessez-le-feu.

Les zones visées vendredi se trouvent pour la plupart au nord du fleuve.

Le Hezbollah a été très affaibli par la guerre, avec notamment l'assassinat de son chef historique, Hassan Nasrallah, par une frappe israélienne en septembre 2024 à Beyrouth.

Depuis, les Etats-Unis ont accru la pression sur les autorités libanaises pour désarmer le groupe.


Pluies diluviennes et vents puissants ajoutent au chaos qui frappe Gaza

Sous des trombes d'eau, l'océan de toile et de bâches s'est transformé en marécage. Tous les auvents dégoulinent à grosses gouttes. (AFP)
Sous des trombes d'eau, l'océan de toile et de bâches s'est transformé en marécage. Tous les auvents dégoulinent à grosses gouttes. (AFP)
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  • A al-Zawaida, dans le centre de la bande de Gaza, des mares forcent les gens à marcher dans l'eau stagnante, qui leur arrive aux chevilles, ou à sauter d'un îlot de sable émergé à un autre
  • Selon un rapport de l'ONU, 761 sites, abritant environ 850.000 déplacés, présentent un risque élevé d'inondation dans la bande de Gaza

GAZA: Pelle à la main, des Palestiniens portant des sandales en plastique et des pulls fins creusent des tranchées autour de leurs tentes dans le quartier de Zeitoun, à Gaza-ville, rempart dérisoire face aux pluies torrentielles qui s'abattent depuis des heures.

Dès mercredi soir, la tempête Byron a balayé le territoire palestinien, bordé par la mer Méditerranée, inondant les campements de fortune et ajoutant à la détresse de la population, déplacée en masse depuis le début de la guerre entre Israël et le Hamas, le 7 octobre 2023.

A Zeitoun, le campement planté au milieu des décombres a des allures cauchemardesques, sous un ciel chargé de gros nuages gris et blancs.

Sous des trombes d'eau, l'océan de toile et de bâches s'est transformé en marécage. Tous les auvents dégoulinent à grosses gouttes.

Accroupis sur des briques posées dans la boue, un groupe d'enfants mangent à même des faitouts en métal devant l'ouverture d'un petit abri en plastique, en regardant le ciel s'abattre sur le quartier.

"Nous ne savions pas où aller" 

A al-Zawaida, dans le centre de la bande de Gaza, des mares forcent les gens à marcher dans l'eau stagnante, qui leur arrive aux chevilles, ou à sauter d'un îlot de sable émergé à un autre.

"La nuit dernière a été terrible pour nous et pour nos enfants à cause des fortes pluies et du froid, les enfants ont été trempés, les couvertures et les matelas aussi. Nous ne savions pas où aller", raconte à l'AFP Souad Mouslim, qui vit sous une tente avec sa famille.

"Donnez-nous une tente décente, des couvertures pour nos enfants, des vêtements à porter, je le jure, ils ont les pieds nus, ils n'ont pas de chaussures", implore-t-elle.

"Jusqu'à quand allons-nous rester comme ça? C'est injuste", dit-elle en élevant la voix pour couvrir le bruit des gouttes frappant la toile.

Selon un rapport de l'ONU, 761 sites, abritant environ 850.000 déplacés, présentent un risque élevé d'inondation dans la bande de Gaza.

Le territoire connait généralement un épisode de fortes pluies en fin d'automne et en hiver, mais la dévastation massive due à la guerre l'a rendu plus vulnérable.

"La situation est désespérée", résume Chourouk Mouslim, une déplacée originaire de Beit Lahia, dans le nord de Gaza, elle aussi sous une tente à al-Zawaida.

"Nous ne pouvons même pas sortir pour allumer un feu" pour cuisiner ou se chauffer, déplore-t-elle, avant d'ajouter qu'elle n'a de toutes les manières ni bois, ni gaz.

Dans ce territoire dont les frontières sont fermées, où l'aide humanitaire arrive en quantité insuffisante selon l'ONU, malgré l'entrée en vigueur d'une trêve le 10 octobre, les pénuries empêchent une population déjà démunie de faire face à ce nouveau problème.

Lointaine reconstruction 

Sous les tentes, les plus chanceux bâchent le sol ou le recouvrent de briques pour empêcher que le sable humide ne détrempe leurs affaires. Dans les zones où le bitume n'a pas été arraché, des bulldozers continuent de déblayer les décombres des bâtiments détruits.

Beaucoup de gens restent debout, à l'entrée des abris, plutôt que de s'asseoir une surface mouillée.

"La tempête a eu un impact grave sur la population, des bâtiments se sont effondrés et une grande partie des infrastructures étant détruite, elles ne permettent plus d'absorber cet important volume de pluie", note Mahmoud Bassal, le porte-parole de la Défense civile de Gaza.

Cette organisation, qui dispense des premiers secours sous l'autorité du Hamas, a affirmé que la tempête avait causé la mort d'une personne, écrasée par un mur ayant cédé. Elle a ajouté que ses équipes étaient intervenues après l'effondrement partiel de trois maisons durant les fortes pluies.

La Défense civile a averti les habitants restés dans des logements partiellement détruits ou fragilisés par les bombardements qu'ils se mettaient en danger.

"Les tentes, c'est inacceptable", estime M. Bassal, "ce qui doit être fourni maintenant, ce sont des abris qu'on peut déplacer, équipés de panneaux solaires, avec deux pièces, une salle de bain et toutes les installations nécessaires pour les habitants. Seulement à ce moment-là, la reconstruction pourra commencer".