Le retrait américain devrait permettre à l’Iran de mettre en œuvre son projet expansionniste en Afghanistan

Le général de brigade Esmail Ghaani, commandant de la force Al-Qods, Téhéran, Iran, le 3 janvier 2020. (Reuters).
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Publié le Mercredi 02 décembre 2020

Le retrait américain devrait permettre à l’Iran de mettre en œuvre son projet expansionniste en Afghanistan

  • L'Iran espère atteindre ses objectifs en Afghanistan en soutenant les Talibans, leur offrant à la fois un appui militaire constant contre le gouvernement de Kaboul et un soutien diplomatique lors des négociations de paix de Doha avec les États-Unis
  • Le retrait imminent des États-Unis d'Afghanistan, sans fournir au gouvernement afghan l'aide et les ressources nécessaires pour maintenir la sécurité et résister aux Talibans, annonce ni plus ni moins la livraison de l’Afghanistan à l’Iran

Au cours des derniers mois du mandat du président Donald Trump, les troupes américaines devraient se retirer d’Afghanistan, bien avant la date prévue initialement. En conséquence, plusieurs questions se sont brusquement posées sur l’avenir d’un Afghanistan avec les Talibans, la nature des relations entre l’Iran et les Talibans, et les liens de Téhéran avec Al-Qaïda. Les relations entre l’Iran et ces deux groupes militants empruntent la même voix que celles qui existent entre Téhéran et de nombreuses autres organisations terroristes, que ce soit en Irak, en Syrie, en Palestine, au Yémen ou dans les pays du Sahel africain, notamment au Mali.

Le pragmatisme, ou realpolitik, a guidé le partenariat entre les Talibans et l’Iran au cours des deux dernières décennies, comme dans le cas de l’Irak, en contradiction avec le rôle de Washington au Moyen-Orient. Durant le mandat de George W. Bush, malgré les discours enflammés provenant de Washington, qui a placé le régime iranien au centre de «l'Axe du mal», les États-Unis ont rendu un grand service à l'Iran en l'aidant à renverser les Talibans en Afghanistan, et le régime de Saddam Hussein en Irak.

L’émergence des Talibans en Afghanistan s’est produite à un moment où la présence de l’Iran dans le pays devenait de plus en plus prégnante. Les Talibans ont tué en 1995 Abdel Ali Mazari, le chef de file des chiites afghans et dirigeant du Parti de l'unité islamique d'Afghanistan. Trois ans plus tard, les Talibans ont assassiné dix diplomates iraniens dans la ville afghane de Mazâr-e-Sharif, dans le cadre de leur guerre contre l'Alliance du Nord soutenue par l'Iran.

À cette période, le régime iranien, coincé dans le bourbier afghan, a bien failli réagir. Téhéran a mobilisé ses troupes à la frontière, menaçant d'envahir le pays. Alors que le régime iranien s’apprêtait à franchir le pays, il a soudainement fait marche arrière, choisissant plutôt de soutenir l'invasion américaine de l'Afghanistan en 2001, qui a permis aux forces américaines d’écarter les Talibans du pouvoir. Les Américains ont ensuite éliminé l’autre ennemi du régime iranien de l’époque, Saddam Hussein, lors de l’invasion de l’Irak en 2003.

L'Iran espère que grâce à son appui militaire continu aux Talibans dans leur lutte contre le gouvernement afghan, et son soutien diplomatique au mouvement lors des négociations de Doha, il pourra contenir les Talibans et utiliser le mouvement pour atteindre ses objectifs en Afghanistan, après le retrait des forces américaines du pays.

En Irak, l'Iran a mené des opérations contre les forces américaines pour faire pression sur Washington, en vue d’installer un gouvernement chiite pro-iranien. Cette pression a porté ses fruits, Nouri Al-Maliki devenant in fine le Premier ministre irakien. En Afghanistan, l'Iran a mené une politique similaire, soutenant les Talibans pour mener des attaques contre les forces américaines pendant 20 ans, de 2001 aux récentes négociations de paix entre les États-Unis et les Talibans lors des pourparlers de paix de Doha.

Téhéran et la protection des Talibans

Malgré le soutien de l’Iran aux forces américaines dans leur renversement du gouvernement taliban en 2001, Téhéran a par la suite offert un refuge sûr aux hauts dirigeants talibans, remettant les bases utilisées par l'Alliance du Nord aux combattants talibans qui avaient fui vers l'Iran, et leur fournissant des armes. Plusieurs réunions se sont d’ailleurs déroulées entre des responsables iraniens et des membres du bureau politique des Talibans. Des rencontres ont ainsi eu lieu avec Tayyab Agha, qui présidait le mouvement, et feu Akhtar Mansour, l'ancien chef du mouvement, dont les relations avec Téhéran ont été révélées lorsqu'il a été tué en se rendant d'Iran au Pakistan en 2016. Le Wall Street Journal a fourni des preuves supplémentaires de ces liens étroits, démontrant que l'Iran avait fourni aux Talibans une aide financière et du matériel militaire, et versé des salaires mensuels à certains de leurs dirigeants.

Kaboul a fourni de nombreuses preuves pour démontrer l'étroite coopération entre l'Iran et les Talibans. En mai, les services de renseignement afghans ont réussi à arrêter Qari Shafi, alias Hafiz Omeri, haut responsable taliban et commandant militaire dans la province afghane de Herat, alors qu’il traversait la frontière iranienne.

On sait également que les Talibans maintiennent officieusement un bureau dans la ville iranienne de Mashhad. Le gouvernement afghan s'est plaint à plusieurs reprises des activités  menées pour le compte des Talibans par le tristement célèbre Corps des gardiens de la révolution islamique iranien (CGRI), stationné à l'ambassade d'Iran à Kaboul. En mars, le gouvernement afghan a expulsé deux responsables du CGRI qui utilisaient une couverture diplomatique pour soutenir l’insurrection des Talibans contre Kaboul.

L'Iran espère que grâce à son appui militaire continu aux Talibans dans leur lutte contre le gouvernement afghan, et son soutien diplomatique au mouvement lors des négociations de Doha, il pourra contenir les Talibans et utiliser le mouvement pour atteindre ses objectifs en Afghanistan, après le retrait des forces américaines du pays.

Les mauvais calculs des Américains

L’actuelle administration américaine estime que le contrôle des Talibans sur l’Afghanistan peut créer une nouvelle menace pour l’Iran. Mais cela est en réalité faux et illusoire. La relation de l’Iran avec les Talibans en 2020 est totalement différente de celle qui prévalait en 2001. L'Iran utilisera les Talibans pour faire entrer l'Afghanistan dans l'alliance russo-iranienne. Il ne s’agira pas d’une alliance idéologique ou sectaire susceptible de mener à un conflit entre la doctrine chiite dure du régime iranien et la doctrine sunnite dure du mouvement taliban. Ce partenariat se concentrera plutôt sur les dimensions politiques et économiques permettant de servir aux intérêts de l'Iran et de la Russie dans la région.

Téhéran aspire à changer la carte politique afghane en remettant les Talibans au centre du jeu et en redéployant de la Syrie à l’Afghanistan les membres de la Brigade Fatemiyoun, composée de chiites afghans, afin qu’elle puisse jouer un rôle militaire et politique dans le pays, selon un modèle similaire à celui du Hezbollah au Liban.

Le régime iranien a déjà commencé à mettre fin à la dépendance économique de l’Afghanistan vis-à-vis du Pakistan, en investissant en Afghanistan, plus particulièrement en développant le port iranien de Chabahar, situé sur l’Océan indien, qui sera relié aux territoires afghans par une voie ferrée. L’Iran espère remplacer le Pakistan comme principal port maritime de l’Afghanistan. Il veut également retarder les projets du gouvernement afghan sur le fleuve Helmand afin d’exploiter les sources d’eau afghanes dans les régions orientales à son profit.

Téhéran aspire à changer la carte politique afghane en remettant les Talibans au centre du jeu et en redéployant de la Syrie à l’Afghanistan les membres de la Brigade Fatemiyoun, composée de chiites afghans, afin qu’elle puisse jouer un rôle militaire et politique dans le pays, selon un modèle similaire à celui du Hezbollah au Liban. L'Iran a déjà réussi à accroître la présence des chiites hazara au Parlement afghan et continue de soutenir la formation d'entités politiques chiites avec des branches militaires en Afghanistan, toujours sur le modèle du Hezbollah. L'Iran contrôle tous les leviers de la scène politique afghane. Il tente d’influencer le gouvernement afghan en faisant de nombreuses promesses, comme un soutien à Kaboul dans l’optique où des combats éclateraient à la suite du retrait des forces américaines, ou si l’accord de Doha était violé par les Talibans. La sphère afghane se retrouve ainsi totalement perméable à l’influence iranienne, soutenue par la Russie et l’Inde, conduisant finalement à un autre Irak à la frontière orientale de l’Iran. On s'attend à ce que l'Iran maintienne un état constant de «ni paix, ni guerre» entre le gouvernement afghan et les Talibans. En affaiblissant progressivement le contrôle du gouvernement central à Kaboul, le régime iranien maximisera sa propre influence et renforcera le rôle des chiites afghans, avec l'objectif ultime de dominer l'Afghanistan comme il le fait déjà en Irak. La désignation par Téhéran du général de brigade Esmail Ghaani, ancien commandant des célèbres opérations de la Force Al-Qods en Afghanistan, comme nouveau chef de l’organisation après l’assassinat de Qassem Soleimani, se révèle être une décision très calculée, visant à étendre le projet expansionniste du régime iranien vers l’est. Tout cela pour dire que le retrait imminent des États-Unis d'Afghanistan, sans fournir au gouvernement afghan l'aide et les ressources nécessaires pour maintenir la sécurité et résister aux Talibans, annonce ni plus ni moins que l’Afghanistan va être livré à l’Iran.