Le rêve du «Grand Iran» de Téhéran constitue une menace pour la région

L’ancien chef des gardiens de la révolution Mohsen Rezaï, Téhéran, le 3 janvier 2020 (Photo, AFP).
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Publié le Mercredi 16 décembre 2020

Le rêve du «Grand Iran» de Téhéran constitue une menace pour la région

  • «La peur de l'Occident va au-delà de la peur que l'Iran produise une bombe nucléaire, car si le Grand Iran émerge au nord du Golfe et de la mer d'Oman, quinze pays rejoindront l'Iran», a déclaré Mohsen Rezaï
  • Sans les sous-estimer ni les exagérer, nous éclairerons les propos de Rezaï et la probabilité que le régime iranien mette en œuvre son ambitieux projet expansionniste, compte tenu de sa situation actuelle et future

Lors d’une réunion avec des étudiants de l’université Payame Noor de Téhéran la semaine dernière, Mohsen Rezaï, ancien commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et actuel secrétaire du Conseil de discernement d’opportunité de l’Iran, a fait des commentaires qui méritent la plus grande attention.

« Les pays occidentaux sont préoccupés par la science et la technologie nucléaire iraniennes, qui s’inscrivent dans l'industrie nucléaire et dans toutes les autres industries et connaissent une croissance industrielle et productive régulière », a-t-il déclaré aux étudiants. « La peur de l'Occident va au-delà de la peur que l'Iran produise une bombe nucléaire, car si le Grand Iran émerge au nord du golfe [Arabique] et de la mer d'Oman, quinze pays rejoindront l'Iran. Si le Grand Iran est formé, il interférera avec l'élaboration des politiques mondiales. Notre devoir est de ramener la gloire, la grandeur et la puissance de l'ancienne Perse, et nous pouvons mener à bien cette tâche. »

Ces mots sont une citation directe du long discours prononcé par Rezaï. Certains de ceux qui l'ont entendu ou lu pensaient que ce discours constituait simplement un effort de Rezaï, en tant qu'ancien commandant du CGRI, pour remonter le moral des étudiants. D'autres, cependant, n’ont pas été aussi naïfs et n'ont pas sous-estimé sa déclaration, la considérant comme une preuve supplémentaire du projet expansionniste de l'Iran et invoquant toute une série de preuves supplémentaires revêtant une importance significative. Il ne faut pas oublier que les fonctions de Rezaï dans son rôle au sein du Conseil de discernement d’opportunité consistent à travailler sur la conception et la présentation de plans et de programmes stratégiques pour l’État iranien.

Dans son livre publié en 1987, Sayings in Iran's National Strategy, que le régime iranien a largement adopté comme guide de sa politique étrangère, Mohammed Javad Larijani, alors membre senior et conseiller du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, expose sa théorie d’« Umm al-Qura », décrivant les plans pour créer un prétendu « Grand Iran ».

Compte tenu de cela, ainsi que des actions ultérieures du régime et des déclarations de hauts fonctionnaires, il ne peut être exclu que le projet expansionniste consistant à vouloir créer un Grand Iran puisse être la base de la stratégie future de l’Iran. Le signe le plus explicite, à l'heure actuelle, en est l'avènement imminent d'un régime militaire direct en Iran, au lendemain de l'élection présidentielle du mois de juin 2021, et le renforcement inévitable des tendances prétoriennes au sein du régime.

Sans les sous-estimer ni les exagérer, nous éclairerons les propos de Rezaï et la probabilité que le régime iranien mette en œuvre son ambitieux projet expansionniste, compte tenu de sa situation actuelle et future, ainsi que des actions et des expériences du régime au cours des quatre décennies, depuis sa création. Nous briserons le discours de Rezaï et son appel à faire revivre un Grand Iran. Il est à noter qu’il n’a pas abordé les dimensions sectaires ni évoqué l’État présumé par le Mahdi, comme l’ont fait par le passé les hauts fonctionnaires du régime théocratique. Au lieu de cela, il a souligné la dimension ultranationaliste de l’Iran et le désir de restaurer les gloires de l’ancien Iran impérial.

Rezaï s'est concentré sur la dimension de la technologie nucléaire et sur le coup de pouce qu'elle pourrait donner aux capacités technologiques et militaires de l'Iran. Quant à la dimension géographique, il a réaffirmé que l'Iran serait reconnecté avec quinze pays, y compris les nations avec lesquelles il a des frontières maritimes, dont la première, d'un point de vue géopolitique, est la Russie. Rezaï a également réitéré l'importance pour l'Iran de s'orienter vers le contrôle du Golfe et de la mer d'Oman afin de réaliser l'objectif ultime du projet du Grand Iran: l'intervention dans l'élaboration des politiques mondiales.

Telles sont les limites du plan expansionniste de l’Iran: renforcer la technologie nucléaire, se concentrer sur le Golfe, s’étendre dans les pays voisins avec lesquels il a des frontières terrestres et maritimes et interférer dans l’élaboration des politiques mondiales.

Les conditions et les circonstances mondiales actuelles sont-elles propices pour que le régime iranien puisse établir son Grand Iran ? Il semble certain que l'Iran pourrait être en mesure d'aller de l'avant avec le développement de son programme nucléaire, puisque Donald Trump est sur le point de quitter ses fonctions à Washington. Il semble également que les capacités économiques de l’Iran s’amélioreront considérablement si les sanctions américaines sont levées. Malgré ces avantages, la question de l'expansion dans les quinze pays voisins, comme le précise Rezaï, semble se heurter à de nombreux obstacles potentiels. Pour commencer, l'Iran fait face à une concurrence féroce de la Turquie et de la Russie dans ses prétendues zones d'influence. En outre, la confrontation par l’Arabie saoudite du plan expansionniste iranien est susceptible de freiner un bon nombre des ambitions du régime.

On pourrait aussi se poser la question suivante: la dépendance de l’Iran à l’égard des gains économiques potentiels et du développement de la technologie nucléaire sera-t-elle suffisante pour que le régime inaugure son projet du Grand Iran ? Pour de nombreux pays de la région, l'Iran est devenu l'exemple vivant profondément importun d'un État qui intervient dans les affaires des autres, qui infiltre et qui déstabilise les États régionaux, et qui sape l'unité nationale en attisant des conflits sectaires et en déployant des milices armées, conduisant à la propagation inévitable de la violence et à une forte détérioration des conditions politiques et économiques.

L'Iran s'accroche à l'illusion selon laquelle il pourrait devenir une grande puissance en déployant ses milices.

Dr Mohammed al-Sulami

L'Iran s'accroche à l'illusion selon laquelle il pourrait devenir une grande puissance en déployant ses milices, qui se livrent au terrorisme et gèrent les affaires politiques de plusieurs pays. Étant donné la montée imminente des généraux militaires iraniens à la plus haute place dans le système politique du pays, les milices de Téhéran recevront sans aucun doute un soutien supplémentaire et gagneront de l’élan, ce qui permettra au régime de resserrer son emprise sur les pays qu’il cible. En conséquence, l'Iran vise à établir un vaste État terroriste contrôlé par des milices qui s’étendent au-delà des frontières des États-nations, et qui créent une loyauté totale au régime basée sur la violence, la terreur et la peur, plutôt que sur la persuasion idéologique.

Sur le terrain, l'Iran a connu quelques succès, mais seulement dans des pays où il peut exploiter un vide politique ou dans ceux dont le gouvernement a été miné par le terrorisme. Il ne fait cependant aucun doute que cette phase est temporaire et doit prendre fin. Il est difficile de faire fonctionner le modèle du Hezbollah dans d'autres pays pendant une période prolongée, car les gens ont tendance à graviter vers leur propre identité réelle, transcendant les projets sectaires rendus possibles par des étrangers. De plus, les gens sont fatigués du chaos constant et de la violence perpétrée par les milices.

En conclusion, le projet du Grand Iran, dont Rezaï se réclame, sera sans aucun doute utilisé par le régime iranien pour justifier le contrôle de la classe militaire iranienne sur le paysage politique du pays. Cela se traduira par une forte baisse de la liberté publique, déjà sévèrement limitée, et le niveau de vie continuera de chuter en raison de toutes les ressources du pays consacrées à la stimulation du programme nucléaire iranien et à la réalisation des objectifs de la nouvelle classe militaire dirigeante.

Le Dr Mohammed al-Sulami est directeur de l'Institut international d'études iraniennes (Rasanah).

Twitter: @mohalsulami

Les opinions exprimées dans cette rubrique par leurs auteurs sont personnelles, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue d’Arab News.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com