Les Irakiens déçus par la réaction des États-Unis face aux provocations des milices pro-iraniennes

Short Url
Publié le Samedi 17 février 2024

Les Irakiens déçus par la réaction des États-Unis face aux provocations des milices pro-iraniennes

Les Irakiens déçus par la réaction des États-Unis face aux provocations des milices pro-iraniennes
  • Les partisans de la présence américaine en Irak ont accueilli favorablement l’élimination des chefs de milices dangereux
  • Le tissu social irakien aspire intrinsèquement à un avenir caractérisé par un véritable pluralisme politique, un progrès socio-économique et un affranchissement des forces hégémoniques extérieures

L’armée américaine a lancé ce mois-ci une opération stratégique consistant en des frappes aériennes ciblées contre des objectifs spécifiques en Irak et en Syrie. Ces actions ont été menées en réponse à une attaque au moyen d’un drone sur une base américaine en Jordanie le mois dernier, qui a provoqué la mort de trois soldats américains.

La décision du président Joe Biden de répondre par ces frappes aériennes était motivée par l’impérieuse nécessité de riposter aux actions hostiles perpétrées par les milices affiliées à l’Iran, qui constituent une menace continue pour la sûreté et la sécurité du personnel militaire américain au Moyen-Orient. Cette opération s'inscrit dans une campagne plus vaste visant à avoir un effet dissuasif sur de telles agressions, protégeant ainsi les intérêts et le bien-être des forces américaines déployées dans la zone.

Lorsque Joe Biden a transmis ses avertissements aux milices pro-iraniennes, la population irakienne s’attendait à une frappe importante et décisive visant des personnalités de haut rang, et rappelant les événements du 3 janvier 2020. À cette date, lors d’un incident majeur survenu au cours du mandat de l'ancien président Donald Trump, le général Qassem Soleimani, commandant de la force iranienne Al-Qods, et Abou Mahdi al-Muhandis, chef adjoint irakien des unités de mobilisation populaire pro-iraniennes, ont été assassinés. Ce précédent historique a servi de point de référence à de nombreux Irakiens, influant sur leurs attentes quant aux répercussions potentielles des avertissements de Joe Biden sur les factions des milices opérant à l’intérieur de leurs frontières.

Les partisans de la présence américaine en Irak ont ​​accueilli favorablement l’élimination des chefs de milices dangereux. Ce sentiment d’optimisme a trouvé un écho parmi ceux qui soutenaient clairement la présence américaine, tout en s’étendant également à un groupe plus large de personnes qui rejettent de façon catégorique la présence de ces groupes armés. Ces derniers sont perçus comme des entités terroristes, exerçant un pouvoir qui échappe au contrôle de l’État, spoliant ainsi de leur liberté et de leurs moyens de subsistance ceux qui s’opposent à leur autorité.

Le fervent désir collectif d'un État affranchi de l'emprise de ces milices est partagé par une large partie de la société irakienne.

Dalia al-Aqidi

En effet, le fervent désir collectif d'un État affranchi de l'emprise de ces milices est partagé par une large partie de la société irakienne. Le sentiment dominant parmi le peuple irakien est un rejet catégorique d’un État soumis aux caprices des factions armées fidèles à l’Iran. Il existe, au contraire, un véritable désir de voir les forces armées redevenir des institutions étatiques légales, garantissant ainsi les droits et libertés de tous les citoyens dans le cadre de l’État de droit. Au cœur de cette aspiration se trouve la demande catégorique du désarmement de ces milices et du rétablissement de l’autorité des institutions gouvernementales.

La majorité de la population irakienne envisage un avenir dominé par l’importance d’institutions étatiques rendant des comptes aux citoyens. Cette aspiration collective à un État libéré des entraves de la domination des milices souligne la ferme volonté du peuple de stabilité, de sécurité et de prospérité.

Un sentiment de désillusion a cependant envahi la population devant les frappes aériennes américaines, qui se sont avérées être une réaction particulièrement modérée en face des plus importantes pertes d’éléments de l’armée américaine dans la région depuis près de trois ans. Cette réponse mesurée a suscité un sentiment d’insatisfaction palpable chez de nombreux citoyens, qui espéraient une intervention plus ferme et plus décisive à la suite de pertes humaines aussi importantes.

Cependant, dans ce contexte marqué par la déception, il existe au sein de la société irakienne le réel désir d’une évolution politique radicale, de sorte que le pays puisse prendre ses distances vis-à-vis de la domination des islamistes politiques. Ce désir est motivé par le véritable souhait d’instaurer un climat propice à la liberté, au progrès et au développement urbain, de se libérer des chaînes de l’influence iranienne, et de recouvrer ainsi la souveraineté et l’autonomie nationales.

Le tissu social irakien aspire intrinsèquement à un avenir caractérisé par un véritable pluralisme politique, un progrès socio-économique et un affranchissement des forces hégémoniques extérieures, qu’il s’agisse de l’Iran ou des États-Unis.

Cette aspiration collective souligne le désir profondément enraciné de la population irakienne de tracer un chemin vers un avenir plus inclusif, prospère et autodéterminé, affranchi des contraintes du dogme idéologique et des ingérences extérieures.

Ce sentiment a été clairement illustré par les manifestations au niveau national, qui ont éclaté en octobre 2019, principalement concentrées dans les régions du sud du pays, lesquelles ont été les plus touchées par une pauvreté généralisée et des services publics non opérationnels. Ces manifestations qui ont duré plusieurs mois ont vu la participation de centaines de milliers de personnes, culminant avec un sit-in impressionnant organisé sur la place Tahrir, dans le centre de Bagdad.

Cette réponse mesurée a suscité un sentiment d'insatisfaction, car de nombreux citoyens espéraient une intervention plus musclée.

Dalia al-Aqidi

Au milieu de cette intense démonstration d’activisme civil, les manifestants ont dénoncé avec véhémence les problèmes endémiques qui gangrènent la société irakienne, notamment le chômage grandissant, la dégradation des infrastructures et l’absence de principes démocratiques. Les nobles aspirations de ces manifestants se sont heurtées de façon tragique à une violente répression de la part des milices pro-iraniennes. Cette répression impitoyable a ciblé sans discernement de jeunes manifestants non armés, dont un grand nombre ont été victimes d'exécutions arbitraires, d'enlèvements et de torture. La répression violente des dissidents a non seulement étouffé les voix de ceux qui aspiraient à un changement positif, mais a également servi de sombre rappel des obstacles gigantesques qui se dressent en Irak sur le chemin d’une véritable réforme et d’une gouvernance démocratique.

Aujourd’hui, le discours répandu parmi les Irakiens sur diverses plates-formes de réseaux sociaux révèle une montée considérable de colère et de déception à l’égard des États-Unis. De nombreux citoyens ont la perception de l’existence d’un complot, dans lequel ils se sentent les victimes involontaires. Au cœur de cette histoire, il y a la conviction prédominante selon laquelle Washington et Téhéran sont engagés dans un complot dans lequel ils exercent une influence sur l’Irak, aux dépens de sa souveraineté et de ses intérêts nationaux.

Un nombre croissant d’Irakiens considèrent leur pays comme étant effectivement lié à la sphère d’influence iranienne. Le sentiment dominant est une profonde frustration et une méfiance à l’égard des puissances extérieures, car nombreux sont ceux qui estiment que l’autonomie et l’action de leur pays sont compromises par les machinations géopolitiques d’acteurs plus importants et plus puissants.

L’histoire connaîtra un tournant important, où la perte progressive de l’espoir de sortir l’Irak de l’emprise de l’influence iranienne et de la domination des milices qui lui sont affiliées sera attribuée au leadership de l’administration Biden. Cette désillusion reflète le sentiment de désespoir ressenti par les citoyens afghans à la suite de la gestion des affaires de leur pays par cette administration. L’échec perceptible des États-Unis à répondre à ces préoccupations trouve son écho dans une profonde déception.

Dans les annales de la politique étrangère, cela représente un élément supplémentaire déplorable à la série d’erreurs attribués à la Maison Blanche. Les répercussions de ce qui est perçu comme un échec s’étendent au-delà de la sphère géopolitique de la région, jetant une ombre sur les tentatives plus élargies visant à promouvoir la stabilité, la sécurité et l’autodétermination au Moyen-Orient.

 

• Dalia al-Aqidi est directrice exécutive de l’American Center for Counter Extremism (Centre américain pour la lutte contre l'extrémisme).
X: @DaliaAlAqidi

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est celle de l’auteur et ne reflète pas nécessairement le point de vue d’Arab News en français.

 

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com