Macron, l’extrême droite et l’arc républicain

La dirigeante du Rassemblement national (RN) et députée française d'extrême droite, Marine Le Pen (G), serre la main du président français Emmanuel Macron après des entretiens au palais présidentiel de l'Élysée, à Paris, le 21 juin 2022, deux jours après les élections législatives en France. (AFP).
La dirigeante du Rassemblement national (RN) et députée française d'extrême droite, Marine Le Pen (G), serre la main du président français Emmanuel Macron après des entretiens au palais présidentiel de l'Élysée, à Paris, le 21 juin 2022, deux jours après les élections législatives en France. (AFP).
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Publié le Mercredi 13 mars 2024

Macron, l’extrême droite et l’arc républicain

Macron, l’extrême droite et l’arc républicain
  • Lors d’une récente interview, le président français a exclu de l’arc républicain le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen et le parti Reconquête, d’Éric Zemmour
  • Avec cette prise de position, Emmanuel Macron tire la sonnette d’alarme devant les tentatives réussies de dédiabolisation du Rassemblement national, à l’approche des élections européennes

Sans crier gare, Emmanuel Macron a dégoupillé une polémique politique dont le spectre français a le secret. Dans une interview – autrement dit pour les communicants une déclaration mûrement réfléchie –, le président de la République a décrété que deux partis, le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen et Reconquête, d’Éric Zemmour, ne faisaient pas partie de l’arc républicain. La déclaration a suscité un tollé général et d’intenses polémiques dans les médias affiliés à l’extrême droite française.

Il faut dire qu’elle est arrivée comme un cheveu sur la soupe. Personne ne s’y attendait, d’autant plus que la gouvernance de Macron donnait cette solide impression d’accepter le RN comme un parti comme les autres. Le Premier ministre, Gabriel Attal, ne venait-il pas de déclarer solennellement que pour lui, l’arc républicain était l’Assemblée nationale, où le parti de Marine Le Pen dispose de 89 députés? Emmanuel Macron n’avait-il pas organisé des séances de dialogue national avec les chefs de partis, dont Jordan Bardella, président du RN? Sans aucune contrition idéologique, ni tentation de se pincer le nez.

Cette violente charge inattendue de Macron contre l’extrême droite semble avoir plusieurs raisons, y compris une essentielle: le fameux «en même temps macronien». Le président français adopte deux postures. D’un côté, il court derrière le programme de l’extrême droite, comme l’a montré récemment l’adoption par le Parlement d’une version radicale de la loi sur l’immigration, avant qu’elle ne soit opportunément expurgée par le Conseil constitutionnel de ses articles les plus polémiques. De l’autre côté, il tire la sonnette d’alarme devant les tentatives réussies, jusqu’à présent, de dédiabolisation du Rassemblement national. Cette normalisation a permis à l’extrême droite de faire entrer un groupe massif de parlementaires à l’Assemblée nationale et de rêver à haute voix de conquérir l’Élysée en 2027.

C’est sans doute dans ce contexte de craintes et d’angoisses de voir l’extrême droite se renforcer à vue d’œil qu’on a constaté une volonté de la gouvernance de Macron de cibler les médias qui font sa promotion et sa propagande. Des médias appartenant principalement à l’homme d’affaires Vincent Bolloré, parmi lesquels la chaîne CNews, C8, la station de radio Europe 1 ou l’hebdomadaire le JDD, ont été critiqués par certaines institutions pour leur non-respect des règles les plus basiques de la déontologie journalistique, promouvant une parole politique unicolore et sans diversité.

La violente charge contre ces médias, à quelques semaines des élections européennes, indique que la gouvernance Macron est entrée dans une logique politique visant à tenter d’affaiblir les vaisseaux médiatiques de l’extrême droite. Selon cette perception, ces médias de Bolloré participent non seulement à banaliser la pensée de l’extrême droite, mais aussi à élargir son cercle d’influence et par conséquent à augmenter sa capacité de séduction et de persuasion.

En outre, avec l’objectif manifeste d’affaiblir la gouvernance Macron, l’extrême droite et ses affiliés sont accusés de jeter l’huile sur le feu des grognes sociales qui se multiplient à l’approche des échéances électorales. On peut en trouver une récente illustration dans la colère ascendante des agriculteurs français qui menacent de bloquer l’économie française si le gouvernement ne satisfait pas leurs exigences. Se présentant à tort ou à raison comme la première force politique représentant le monde rural, l’extrême droite, notamment celle incarnée par Marine Le Pen, surfe sur cette crise pour la transformer en carburant électoral. À ce rythme-là, la stratégie du RN à toutes les raisons de cocher toutes les cases pour réaliser des performances lors des prochaines européennes, lui permettant ensuite de se préparer pour la grande bataille de la présidentielle.

C’est sans aucun doute pour tenter de stopper cet élan et provoquer un choc politique chez les Français qu’Emmanuel Macron a eu recours à ce rappel de non-appartenance de l’extrême droite à l’arc républicain. Il s’agit en fait de dire aux Français que malgré toutes les opérations de maquillage politique auxquelles l’extrême droite se livre, elle demeure un danger politique et idéologique pour les institutions de la République. Il n’est pas certain que cette charge va décourager le noyau dur des électeurs qui votent Marine Le Pen, mais il est à espérer qu’elle participe à réveiller les autres catégories, notamment à gauche. Si ces dernières ne se réveillent pas, l’Élysée tombera certainement dans l’escarcelle de l’extrême droite.

 

Mustapha Tossa est un journaliste franco-marocain. En plus d’avoir participé au lancement du service arabe de Radio France internationale, il a notamment travaillé pour Monte Carlo Doualiya, TV5 Monde et France 24. Mustapha Tossa tient également deux blogs en français et en arabe où il traite de la politique française et internationale à dominance arabe et maghrébine. X: @tossamus

NDLR: L’opinion exprimée dans cette page est propre à l’auteur et ne reflète pas nécessairement celle d’Arab News en français.